Sports

Soupçon de tricherie dans les échecs français

Yannick Cochennec, mis à jour le 27.03.2011 à 9 h 40

Un grand maître français est accusé de tricherie par sa propre fédération nationale.

The Tournament, un jeu d'échec géant conçu par Jaime Hayon à Trafalgar Square, à Londres, REUTERS/Luke MacGregor

The Tournament, un jeu d'échec géant conçu par Jaime Hayon à Trafalgar Square, à Londres, REUTERS/Luke MacGregor

Mis à jour le 27 mars // La semaine dernière, la commission de discipline de Fédération française des échecs FFE a jugé coupable de faute contre l'éthique sportive les trois maîtres français accusés de tricherie lors d'un tournoi russe. Suspension de licence de cinq ans pour deux d'entre eux, et interdiction d’exercer toute fonction de capitaine et de sélectionneur au titre de la fédération ou d’un club affilié à la fédération, à titre définitif. Nous republions un article relatant cette affaire rarissime.

***

Fait extrêmement rare: la Fédération française des échecs (FFE) a engagé, le 22 décembre dernier, une action disciplinaire contre deux grands-maîtres internationaux membres de l'équipe de France (Sébastien Feller et Arnaud Hauchard) et un maître international français (Cyril Marzolo), à la suite, dit un communiqué publié le 21 janvier par la FFE, «de soupçons de triche organisée, manquement grave à l'éthique sportive, atteinte portée à l'image de l'équipe nationale olympique, dans le cadre des Olympiades d'échecs qui se sont déroulées à Khanty-Mansyik, en Russie, du 21 septembre au 3 octobre 2010.» Un texte que l’on peut qualifier de flou et de non étayé à ce stade puisque aucune preuve n’est apportée.

Les trois joueurs dans la tourmente contestent les accusations dont ils font l’objet comme le relate le site Europe Echecs, un de ceux qui font autorité sur ce sport et qui s’intéresse à cette polémique en relayant les positions des différents protagonistes de l’affaire. Maître Morel, l’avocat de Sébastien Feller, l’un des meilleurs juniors mondiaux, y indique qu’il va poursuivre la FFE en raison du préjudice causé à son client. Quatre membres de l’équipe de France, Maxime Vachier-Lagrave, Laurent Fressinet, Vladislav Tkachiev et Romain Edouard, soutiennent, eux, l’initiative de la FFE par le biais d’un autre texte qui précise:

«Sans préjuger de l'issue des procédures en cours ou qui pourraient être déclenchées ultérieurement, nous manifestons notre entier soutien à la FFE dans les démarches de recherche de vérité qu'elle a entreprises, ainsi que dans la volonté qu'elle affiche de tout mettre en œuvre pour lutter contre la tricherie. Nous faisons ainsi entière confiance à la commission de discipline fédérale pour se prononcer sur la véracité des faits allégués, dans le respect des nécessaires exigences d'indépendance et d'impartialité, et nous nous tenons à son entière disposition. Si les faits étaient avérés, nous les condamnerions fermement.»

Leur embarras est palpable sur une vidéo mise en ligne par Europe Echecs. Que se serait-il passé en Russie? Feller y aurait bénéficié d'une aide, par une voie inconnue, d’Arnaud Hauchard, présent aux parties en tant que capitaine d'équipe et par ailleurs entraîneur personnel de Maxime Vachier-Lagrave (ce dernier est totalement extérieur à cette affaire et, dit-on, pourrait se séparer de lui dans le fracas de cette histoire sulfureuse). En Russie, Hauchard aurait hérité des analyses effectuées par Cyril Marzolo sur ordinateur et les aurait transmises à Feller. Mais tout cela est à apprécier avec la plus extrême prudence.

Communiqué du festival de Bienne

La polémique se complique et le dossier s’épaissit avec l’Open de Bienne, en Suisse, disputé en juillet 2010, dont l’équipe dirigeante a reçu, dès septembre, par le biais d’un courriel, trois témoignages anonymes écrits et détaillés concertant une triche, avérée selon les délateurs, des mêmes trois joueurs incriminés par la FFE dans l’affaire russe. Dans un communiqué, publié lundi 31 janvier, les organisateurs de Bienne ont clarifié leur position de la manière suivante:

«1. Selon le communiqué de la FFE, l’action disciplinaire concerne les Olympiades de Khanty Mansiysk. Il n’est pas stipulé dans ce communiqué que Bienne est concerné. A ce jour, nous n’avons reçu aucune demande de la FFE.

2. L’Open de Bienne 2010 a bel et bien vu la participation des GM Arnaud Hauchard et Sébastien Feller. Le MI Cyril Marzolo fut bel et bien présent durant quelques jours au Palais des Congrès, mais sans participer à l’Open.

3. A aucun moment durant l’Open, une plainte directe et officielle d’un joueur n’a été signalée à l’un des arbitres du tournoi concernant les joueurs mis en cause. Le bureau du Festival a juste le souvenir, en effet, d’un joueur qui est venu se plaindre de «soupçons de tricherie». Comme le bureau a régulièrement affaire à des déclarations, souvent sans fondement, elle a indiqué au joueur d’aller contacter un arbitre pour faire part de ses soupçons. Mais aucun arbitre n’a été contacté à la connaissance de l’arbitre principal et à la connaissance d’autres membres du comité d’organisation.

4. Il va de soi qu’en cas de plainte sérieuse, l’un des arbitres aurait enquêté sur l’affaire, avec ses moyens à disposition.

5. Ce n’est qu’en septembre, soit un bon mois après l’Open de Bienne que nous avons reçu par email, via un intermédiaire, trois témoignages anonymes de joueurs accusant directement les joueurs précités de «triche organisée.» Les accusations sont en effet très détaillées. Elles prennent notamment l’exemple d’une partie qui aurait été manipulée. Mais le GM qui en aurait été la victime n’a sur le moment rien noté d’anormal.

6. A partir du moment où nous ne connaissons pas l’identité de ces trois témoins et vu l’impossibilité de mener une enquête plusieurs semaines après, sans preuves avérées, le Festival n’a, pour l’instant, pas été en mesure de donner suite à ces soupçons.

7. Suite à cette affaire, il a d’ores et déjà été décidé de renforcer le dispositif de surveillance pour le prochain Festival de Bienne, qui se déroulera du 16 au 29 juillet 2011»

La partie qui aurait été manipulée serait celle entre Arnaud Hauchard et le Suisse Yannick Pelletier. Hauchard avait battu Pelletier.

La tricherie, pas une nouveauté

La tricherie existe dans les échecs, mais rarement à ce niveau de la compétition. C’est ce que confirme Olivier Breisacher, membre du comité d’organisation du Festival de Bienne touché par ricochets par ce «scandale» franco-français:

«Il y a eu des rumeurs concernant le Bulgare Veselin Topalov, champion du monde, mais elles n’ont jamais abouti au moindre début de preuve. Dans le cas présent qui concerne les Français, l’ahurissant est que l’on parle des Olympiades des échecs, l’un des plus grands tournois du monde qui se déroule tous les deux ans. En principe, les mesures en termes de contrôle sont strictes, même s’il peut y avoir des failles dans le système en raison d’une souplesse tolérée dans ce sport. »

Aux échecs, il est parfaitement admis, par exemple, qu’au cours d’une partie, qui peut durer plusieurs heures, un joueur puisse converser avec ses proches entre deux coups. Se rendre aux toilettes n’est évidemment pas interdit. C’est accepté au sommet de la discipline et à la base où les accusations de triche sont nettement plus banales. Elles émanent généralement de joueurs qui n’acceptent pas de se faire battre par plus jeunes qu’eux ou par des compétiteurs sous classés. Mais aujourd’hui, elles ont tendance à proliférer car le soupçon naît des nouvelles technologies, comme les téléphones portables vecteurs d’informations et les ordinateurs de plus en plus puissants capables de trouver la ligne, c’est-à-dire la série de coups qui peut permettre à un joueur de s’en sortir par le biais de la combinaison idéale.

Nouvelles technologies

Mettez quelqu’un dans une salle voisine avec un ordinateur qui suivrait la partie entre deux joueurs et serait en mesure de faire passer d’une manière quelconque, à l’un des deux protagonistes les informations susceptibles de lui permettre de gagner et cela en serait fini de l’esprit des échecs. Il est possible, mais ce n’est qu’une hypothèse très vague, que c’est ce qui est arrivé en Russie ou à Bienne. Sauf que la FFE n’a pas argumenté, jusqu’à présent.

«Il va peut-être falloir légiférer, conclut Olivier Breisacher qui indique qu’au Festival de Bienne aucune fouille, jusqu’à présent, n’est effectuée sachant que l’usage des téléphones portables est strictement interdit durant une partie. Il est envisageable de contraindre les joueurs à passer par des portiques de sécurité. Mais cela engage des coûts que beaucoup de tournois ne pourront pas s’offrir. Si la preuve du scandale était avérée aussi bien en Russie qu’à Bienne, ce serait, en tout cas, un tournant dans l’histoire des échecs.»

Yannick Cochennec

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte