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Love Confident: quand un réseau féminin flirte avec la délation…

Jeanne Schullers, mis à jour le 17.11.2014 à 19 h 28

Délation, calomnie, tout est possible avec «Vigilove», la liste noire des profils d'hommes à éviter sur les sites de rencontre. Un répertoire constitué sans vérification des allégations... Démonstration, preuves à l’appui.

Montréal- Les chuchoteuses / Serge Melki via Flickr CC License By

Montréal- Les chuchoteuses / Serge Melki via Flickr CC License By

Moi, Jeanne Schullers, 37 ans, mariée et mère de deux enfants, je le confesse honteusement: j'ai été un très vilain garçon. Et Love Confident m'a dénoncé. Bien fait: je n'aurais pas du me conduire comme un sale type... 

Sexe, mensonges et délation, voilà en effet le tiercé gagnant sur lequel mise ce site communautaire axé sur le concept de solidarité entre filles. Décrit par les éditeurs eux-mêmes comme «une communauté de femmes qui veulent réussir leur vie amoureuse et se soutiennent dans leur bons et moins bons moments», ce réseau est exclusivement féminin. Au départ, l’initiative semble conviviale, et les intentions affichées par les éditeurs du site paraissent louables.

Mais au-delà de l’espace d’échange offert aux «confidentes», le site poursuit un autre objectif, se donnant pour mission de protéger les femmes «des hommes indélicats qui omettent bien souvent de préciser qu'ils sont mariés, qu'ils ne sont pas libres voire des arnaqueurs... C'est pour cela que nous avons créé VIGILOVE, la base des bad boys».

Les rencontres, sur Internet comme ailleurs, réservent parfois de mauvaises surprises. Il semble donc logique de vouloir se préserver des arnaques. Comme l’explique cet article du Parisien, les sites de rencontres, qui ont prospéré sur Internet ces dix dernières années, se voient aujourd’hui proposer par Love Confident une Charte de confiance et de bonne conduite.

Mais si le contenu même de cette charte est pertinent, et soigneusement indifférencié (on y trouve des dispositions relevant du simple bon sens et concernant tout individu inscrit sans distinction de sexe), la stratégie de communication de Love Confident, qui met l’accent sur la création de sa base de données Vigilove, pointe très clairement les hommes du doigt : «Nous les filles, soyons solidaires, et tirons nous ensemble des mauvais pas!» (C’est bien connu, les femmes ne mentent jamais sur leur profil Meetic. Ni sur leurs intentions ni sur elles-mêmes).

Alors que les sites de rencontres se présentent en toute transparence comme des sociétés commerciales dont l’objectif, clairement affiché, est de proposer un service payant à leurs clients, la démarche de Love Confident est plus opaque: une spécialiste du «business 2.0» décide d’échanger son rôle de conseillère contre celui d’actrice. Et pour cela, elle utilise une recette dont l’efficacité n’est plus à prouver: cherchez une communauté active à fort pouvoir d’achat, trouvez des ficelles pas trop grosses pour avoir un fil conducteur qui tient plus ou moins la route («les filles sont des "biatches", elles vont adorer le concept»), puis parasitez un système en place (les sites de rencontre) et blindez tout ça de pub, si possible au profit des acteurs du système que vous parasitez. Ensuite, communiquez, faites du buzz, ramassez l’oseille et revendez avant que ça ne vous explose à la figure.

Love Confident, qui collecte des témoignages partiaux, fédère une communauté de femmes «victimes», dont les témoignages sont forcément partiaux et subjectifs. Et la liste noire des profils à éviter est constituée sans vérification des allégations.

En creusant un peu, on s’aperçoit que Vigilove est en fait un outil de délation. Les moyens mis à disposition des confidentes permettent de dénoncer, calomnier et diffamer en toute impunité. Avec cette base de données, Love Confident s’est donc doté d’un système de justice privée merveilleusement expéditif. Et ce qui pourrait passer pour une mesure préventive solidaire et réfléchie s’avère être un piège arbitraire d’une troublante efficacité. Délation, calomnie, tout est possible, c’est la magie de la confidence. Je le sais, je l’ai fait. Démonstration, preuves à l’appui. 

J’ai été un Bad Boy sur Meetic. Et je l’ai dénoncé sur Vigilove.

Afin de vérifier le fonctionnement de la base de données Vigilove, il me fallait un profil à dénoncer… Comme il était hors de question de porter préjudice à un profil existant, j’en ai donc créé un sur Meetic: c’est ainsi que le 1e février 2011, à 9h, je suis devenue BadBoyduWeb: 1m82, brun aux yeux bleus, attentionné, aimant le base-ball, l’art et le cinéma. Tentées, les filles?

Une fois le profil créé, je me suis connectée sur mon compte Love Confident («Gaëlle-Marie»), et j’ai tranquillement entrepris de dénoncer mon Bad Boy.

La simplicité de la procédure m’a laissée pantoise. A noter que le choix des termes est assez elliptique: sur Vigilove, on ne dénonce pas arbitrairement, on «ajoute un contact». Et bien que le site affirme n’intégrer la nouvelle «fiche» qu’après validation par les modérateurs de Love Confident,  en pratique les choses vont très vite: à peine avais-je cliqué sur «envoyer» que ma fiche était déjà en ligne. Et même si les responsables du site tentent de modérer les ardeurs délatrices, expliquant aux confidentes que «le flag est avant tout destiné à nous protéger mutuellement et non pas à lister les rencontres qui n’ont pas fonctionné car ne correspondant pas aux attentes de l’un ou de l’autre», il est épatant de constater à quel point pourrir la web-réputation de mon Bad Boy fut aisé.

Quelques champs de saisie:

Et quelques secondes plus tard, grâce à une touche de mauvaise foi, un soupçon de fiel et une bonne dose de malveillance gratuite, on me confirmait que le somptueux costard que j’avais taillé à mon Bad Boy était visible sur le site:

Et en cliquant sur la fiche issue de ce «flag», comme on l’appelle chez Love Confident, voici mon pauvre Bad Boy habillé pour l’hiver, calomnié sans pitié. Et localisé sur Meetic, bien sûr. Donc consultable par n’importe quelle confidente. [Au terme de ce «test»,  j’ai informé Meetic de la création de ce faux profil, et il a été supprimé.]

A noter que les CGU de Love Confident mentionnent expressément l’absence d’obligation de vérification du site, concernant les contenus ajoutés par les utilisateurs: «Loveconfident n’a pas à priori ou à posteriori d’obligation de validation de l’authenticité et de la conformité des contenus proposés par ses utilisateurs mais peut supprimer tout contenu qui lui semblerait manifestement en violation de la loi du 29 juillet 1881 [Loi relative à la liberté de la presse, NDLR] et/ou des lois de la propriété intellectuelle».

En attendant, le 3 février à 11 h, la fiche de BadBoyduWeb (ce vil arnaqueur, cet infidèle au sang chaud) était toujours consultable sur la base de données Vigilove.

C’est donc un bel outil que Love Confident nous offre là: n’importe quelle femme peut, en toute impunité, griller publiquement le profil d’un homme qui n’aurait pas été assez galant, ou qui aurait eu l’audace de vouloir s’envoyer en l’air tout en refusant le mariage.

Méfiance des sites de rencontre

Certains sites de rencontre, sceptiques, n’ont pas souhaité rejoindre Love Confident: Meetic, qui a déjà sa propre charte constituant un engagement moral et informant les clients sur les modalités de contrôle et de modération, ne voit pas dans Love Confident —et le logo qui lui est associé—  un vrai label conféré par un organisme indépendant. Personne ne vérifie le respect de la charte de qualité de Love Confident par ses signataires. Les consommateurs voient ainsi leurs repères brouillés.

Meetic estime donc que signer cette charte représenterait une régression, non une avancée, au regard des moyens conséquents mis en œuvre par le groupe pour assurer la modération des profils (5.000 profils bloqués ou supprimés chaque jour sur 30.000 photos et annonces vérifiées quotidiennement).

Attractive World, également réservé, précise dans un communiqué de presse disponible en ligne les raisons de son refus, centrées cette fois sur l’aspect financier: en effet, Love Confident tire son revenu d’une activité publicitaire auprès des sites de rencontre. Or, une charte devrait être portée par un acteur tiers indépendant, qui préciserait les modalités de contrôle et les garanties de respect de la charte.

Et les objectifs commerciaux du projet Love Confident ne font aucun doute: le domaine d’expertise de Marie-Christine Crolard, la co-fondatrice du site, est bien le développement commercial et la conception de nouveaux «produits», les appels d’offres, ainsi que le marketing viral, entre autres spécialités relatives à la communication autour de projets web.

A ce jour, seuls quatre sites ont donc signé la charte de confiance proposée par Love Confident. Malgré les échos médiatiques de la campagne Vigilove, il semblerait que les sites de rencontres n’aient pas été très réceptifs au principe de la Charte de confiance et aux motivations, expresses ou tacites, de Love Confident.

Ne nions pas la réalité: non, les sites de rencontres ne réservent pas que de bonnes surprises. Et en effet, on peut tomber sur des types malhonnêtes, des menteurs et des salauds, comme IRL (dans la vraie vie). Mais la solution ne se trouve certainement pas dans de prétendus remèdes commerciaux qui se réduisent à de la délation publique et gratuite.

Jeanne Schullers
Jeanne Schullers (11 articles)
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