France

La grosse panne de la diplomatie Sarkozy

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 07.02.2011 à 4 h 13

La grosse panne diplomatique française sera encore plus grave si, comme Mitterrand avait su le faire après la chute du Mur, le chef de l'Etat ne se rattrape pas rapidement.

4 décembre 2010, Nicolas Sarkozy atterrit à Bangalore, en Inde. REUTERS/Christop

4 décembre 2010, Nicolas Sarkozy atterrit à Bangalore, en Inde. REUTERS/Christophe Ena/Pool

Il y a deux façons de voir les événements du Caire. Si l’on vit en Europe ou aux Etats-Unis, ou bien si l’on vit en Iran ou si l’on regarde la chaîne de télévision qatari, Al-Jazeera. Aux Etats-Unis, en Europe, et pour beaucoup de manifestants égyptiens, c’est la liberté qui compte. On se réjouit donc de voir cette liberté en mouvement et de constater qu’elle est bien cette valeur universelle à laquelle chaque peuple aspire, et dont chaque peuple se saisit dès lors qu’il en a la possibilité.

Si on lit, en revanche, la presse iranienne ou si l’on écoute Al-Jazeera, nous sommes à l’aube d’une nouvelle révolution  iranienne. Au départ, la force de la révolution tunisienne avait pu laisser penser, au contraire, que nous assisterions à l’inverse de la révolution qui, en 1979, porta Khomeiny au pouvoir. Mais l’Egypte n’est pas la Tunisie. Autant, en Tunisie  les forces démocratiques restent en mesure de préserver leur révolution, autant, en Egypte, la question de la force et de l’emprise des Frères musulmans est posée.

En Tunisie, depuis Bourguiba, l’Etat est resté laïc et la société civile a pu prendre son essor en dehors des structures religieuses. En Egypte, en revanche, le pouvoir est allé de concessions en concessions et a inscrit l’islamisme dans toutes les sphères de la vie publique et privée.

L'Egypte, pays majeur du monde arabo-musulman

En Tunisie, une victoire de la démocratie n’est pas de nature à modifier l’équilibre de la région. Quant à l’Egypte, elle est la pièce maîtresse d’un dispositif complexe qui rendait incontournable le soutien à Hosni Moubarak.

L’Egypte est en effet, avec l’Arabie saoudite, le principal point d’appui des Etats-Unis dans le monde arabe. L’aide américaine y est décisive et représente chaque année près de 2 milliards de dollars. L’Egypte est aussi, et surtout, le premier pays arabe  à avoir osé la paix avec Israël et à s’être maintenu ensuite dans une position de médiateur vis-à-vis de l’ensemble du monde arabe. Elle est enfin, depuis François Mitterrand, un point d’appui essentiel à la diplomatie française: sans l’Egypte et sans Hosni Moubarak, qui en assurait la co-présidence, Nicolas Sarkozy ne serait jamais parvenu à esquisser l’Union pour la Méditerranée, laquelle n’a désormais plus guère de chances de prospérer.

La question est maintenant posée de savoir si, de pays en pays, l’ensemble du monde arabo-musulman est en train de voir naitre une sorte de Printemps des peuples dont le moteur est la liberté et l’objectif, l’établissement de la démocratie. Ou bien, si une fois passé l’élan révolutionnaire, se mettront en place des régimes dominés par un islamisme radical, dont on sait qu’il est fondamentalement hostile à toute forme de vie démocratique, celle-ci étant assimilée aux valeurs occidentales.

Le schéma intermédiaire étant celui de la Turquie qui explique qu’elle pratique, au regard de l’islamisme, une sorte de réplique, mutatis mutandis, de la démocratie chrétienne. Un islamisme donc à visage démocratique. La contradiction devant laquelle se trouvent nos gouvernements  est, dans ce domaine, toujours la même: d’un côté le triptyque autoritarisme-stabilité-grantie des équilibres internationaux; d’un autre côté, liberté, cohérence avec les valeurs que l’on défend, remise en cause des équilibres. Et selon que l’on place le curseur du coté des grands principes ou du coté de ses intérêts propres, on définit une attitude différente.

Le rouleau compresseur américain

Pour Israël, les choses sont simples; à la mesure de l’intensité du danger encouru, si les Frères musulmans parvenaient à leurs fins, c’est-à-dire au pouvoir, en tournant le dos aux accords qui lient les deux pays. La hantise, pour Israël, est la suivante: après la défection de la Turquie, ancien pilier du système de défense américain, ancienne alliée privilégiée d’Israël, aujourd’hui proche de Téhéran, avec la transformation progressive de l’Irak en république chiite — donc elle aussi future alliée de l’Iran — avec un Liban qui est en train de passer sous contrôle du Hezbollah, et une Jordanie dont on voit bien qu’elle est en cours de déstabilisation, Israël se retrouverait encerclée. Pour Israël donc, pas d’hésitation: toute solution doit être aussi proche que possible de la ligne Moubarak.

Les Etats-Unis en revanche, ont fait le choix d’encourager le changement et ce en parfaite cohérence avec la doctrine énoncée précisément au Caire par Barack Obama, qui appelait des dirigeants du monde arabe à gouverner désormais «par le consentement et non plus par la coercition». Très tôt, Barack Obama a donc demandé «une transition dans l’ordre». Puis, devant les tergiversations d’Hosni Moubarak, le président américain a réclamé le changement «maintenant»! Et ce sont aujourd’hui des contacts permanents entre Washington et Le Caire pour tenter de mettre sur pieds les modalités d’une transition autour du général vice-président Omar Souleiman.

Par ailleurs, les Etats-Unis discutent avec les Frères musulmans, dont ils essaient d’obtenir la garantie qu’ils ne remettraient pas en cause le traité de paix avec Israël.

Le contraste est frappant entre d’une cette confiance américaine dans l’issue démocratique de la crise et les moyens déployés —une ingérence en bonne et due forme— par Washington pour y parvenir, et d’autre part la retenue dont avait fait preuve les Etats-Unis lors de la révolte populaire et démocratique qui s’était dressée conte le trucage des élections en Iran par Ahmadinejad et ses soutiens radicaux.

Une diplomatie aveuglée

Il est vrai que tout le monde avait alors approuvé cette retenue, au motif qu’il ne fallait pas qu’Ahmadinejad puisse se prévaloir de pressions américaines pour solidariser le peuple autour de lui. Ce parallèle est donc injuste même si cette opposition démocratique en Iran, dont on peut penser qu’elle était majoritaire dans les urnes, semble abandonnée à son triste sort: elle continue d’être chaque jour broyée par les polices de toutes sortes qui règnent en Iran.

L’Iran précisément: en 1978, Jimmy Carter s’était trouvé dans la situation qui est aujourd’hui celle de Barack Obama, placé devant la nécessité de lâcher son allié de toujours au profit d’un mouvement populaire, qui fut lui-même rapidement écarté par les Mollahs. A Téhéran, à l’époque, il y avait dans la rue un consensus entre les partisans des droits de l’homme et ceux des Mollahs. Comme il y a aujourd’hui, en Egypte, un consensus apparent entre ceux qui réclament le pain et la liberté et les Frères musulmans. La différence étant qu’en Egypte c’est l’armée, ossature du régime depuis sa naissance autour du colonel Nasser, qui est le véritable arbitre de la situation.

La France, enfin, a fini peu ou prou par s’aligner sur la position américaine. Sa prudence est en fait le signe qu’elle n’a pas su, et ne sait toujours pas, concevoir un monde sans Moubarak, comme l’avait expliqué ici même Daniel Vernet. Il est vrai qu’après l’aveuglement manifesté lors des événements tunisiens, cela commence à faire beaucoup pour une diplomatie que l’on aurait cru mieux armée, plus pertinente.

Les vieilles cartes de la génération Mitterrand

Certes, il ne faut pas surévaluer la capacité des gouvernants, pas plus que celle des observateurs, à déceler, à temps, le moment et l’intensité d’un mouvement historique. Souvenons-nous du retard à l’allumage, c’est le moins que l’on puisse dire, du président Mitterrand face à l’effondrement de l’empire soviétique et face à la chute du mur. N’était-il pas allé à Berlin-Est au pire moment?

Contresens historique qui venait du fait que la génération Mitterrand ne concevait pas de pouvoir assister un jour à l’unification de l’Allemagne. Cela n’enlève rien aux qualités dont fit preuve ce même François Mitterrand lorsqu’il a fallu échanger l’unité allemande contre l’ancrage européen de l’Allemagne. Ce fut une négociation historique entre Mitterrand et Kohl et nous profiterons longtemps encore, aussi longtemps que durera l’euro, des fruits de ce rattrapage inespéré.

Constatons donc que l’accent mis par Nicolas Sarkozy sur ses relations personnelles avec Ben Ali et avec Moubarak l’a empêché de concevoir que l’un puis l’autre puissent être si rapidement déstabilisés.

Le même Nicolas Sarkozy nous avait pourtant habitué à mieux, que ce soit sur le front européen où il est toujours actif et, le plus souvent, efficace, ou sur celui, naissant, du G20. Mais il vient de nous livrer une triste partition tour à tour:

-      inefficace (c’est Nicolas Sarkozy enjoignant à Laurent Gbagbo de partir «avant la fin de la semaine», lequel Laurent Gbagbo est toujours là);

-      à contresens en Tunisie (avec l’idée qu’il suffisait d’appeler Ben Ali à la retenue et à la sagesse face aux manifestants);

-      absente, en Egypte, avant de se caler, du bout des lèvres, sur la position américaine.

On peut toujours se demander : mais où est donc passé le Quai d’Orsay? On sait qu’avec Nicolas Sarkozy plus encore qu’avec ses prédécesseurs, c’est l’Elysée qui pilote la diplomatie, en direct. Comment expliquer autrement que l’ait pu passer, sans crier gare, de Bernard Kouchner, symbole du droit d’ingérence, à son contraire, Michèle Alliot-Marie, tenante d’une formation politique qui a toujours prôné le réalisme contre le «droit de l’hommisme». C’est qu’aux yeux du chef de l’Etat cela n’a aucune importance. Encore faut-il que l’Elysée soit à la hauteur.

La suite dira si Nicolas Sarkozy peut se rattraper aussi brillamment que François Mitterrand en d’autres circonstances. Quels que soient nos bévues et notre impuissance, quel que soit le jeu des uns et des autres, il nous reste à espérer qu’une Egypte nouvelle, démocratique et fidèle à sa vocation de médiatrice, parvienne à émerger.

Jean-Marie Colombani

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