France

Mai-68, le bouc émissaire de Sarkozy

Thomas Legrand, mis à jour le 06.02.2011 à 15 h 52

A Orléans, Nicolas Sarkozy a réutilisé cette notion qui est lui est propre, celle du «présumé coupable». Et s'en est pris à la justice mais aussi aux soixante-huitards, à l'origine des maux de la société selon lui.

Nicolas Sarkozy en décembre 2010. REUTERS/Francois Lenoir

Nicolas Sarkozy en décembre 2010. REUTERS/Francois Lenoir

Jeudi, à Orléans, Nicolas Sarkozy a promis des sanctions pour les responsables du suivi judiciaire et policier de Tony Meilhon, soupçonné d'avoir tué la jeune Laëtitia.

Soulignons d’abord que, contrairement à ce qu’on laisse entendre, il ne s’agit pas vraiment là d’une affaire de récidive de crime sexuel puisque, si Tony Meilhon a été maintes fois condamné (13), il ne l’a été qu'une fois pour crime sexuel (pour viol en réunion sur un codétenu en prison en 1997).

(son intervention est consultable in extenso sur le site de l'Elysée)

Que dit le président?

«Quand on laisse sortir de prison un individu comme le présumé coupable sans s'assurer qu'il sera suivi par un conseiller d'insertion, c'est une faute.»

Nicolas Sarkozy réutilise cette notion qui lui est propre, celle du «présumé coupable». Une notion qu’il avait déjà utilisée notamment pour Yvan Colonna en 2006 («la police française vient d'arrêter Yvan Colonna, l'assassin du préfet Erignac») ou pour Dominique de Villepin avant le procès Clearstream («deux juges indépendants ont estimé que les coupables devaient être traduits devant un tribunal»).

Soulignons aussi, au passage, que personne n’a «laisser sortir Tony Meilhon». Il avait tout simplement exécuté toute sa peine.

Ceci posé, il faut maintenant prendre la mesure de ces déclarations. Si, depuis qu’il est élu, Nicolas Sarkozy a beaucoup utilisé les faits divers pour illustrer sa volonté de réforme l’arsenal répressif, c’est la première fois (en tant que président) qu’il vise, lui-même –et non pas par le biais de l’un de ses ministres– et avec tant de force et de sévérité, le monde de la justice.

Et c’est aussi la première fois, depuis son élection, qu’il stigmatise, à ce point, ses prédécesseurs aveuglés par ce qu’il décrit comme une culture de permissivité:

«Ce qui a fait le plus de mal à la fin du siècle précédent, c'est le slogan: “Il est interdit d'interdire”.»

Recyclage

En gros, un homme assassine une femme en 2011 et le président de la République (alors qu’il est, grosso modo en charge de la sécurité du pays depuis 2002) explique que cette femme est morte à cause du soixante-huitard!

C’est à ce point gonflé que l’on comprend que nous sommes vraiment entrés en campagne électorale. Faut suivre, ça va vite… On est passé d’une phase de «présidentialisation» –souvenez-vous, Nicolas Sarkozy devait prendre de la hauteur– à une phase que l’on pourrait appeler de «candidatisation». Et visiblement le président n’arrive pas à faire coïncider les deux.

Nicolas Sarkozy ressort les thématiques de la dernière campagne. Il fait de la récup, ça se fait beaucoup en ce moment, France 2 refait «Champs-Elysées» et c’est un carton, la mode en déco est au recyclage, même Citroën refait une DS.

Nicolas Sarkozy s’y essaie: «Il faut liquider l’héritage de 68 qui fabrique des récidivistes», ça sonne très mars-avril 2007 (quand il voulait «tourner la page»). C’est quand même un peu trop jeune pour que l’on perçoive le charme désuet et naïf des concepts démodés qui redeviennent tendance.

C’est comme si en 2002 Jacques Chirac nous avait dit «il y a dans ce pays une fracture sociale», comme en 1995, ou comme si François Mitterrand nous avait refait le coup des nationalisations en 1988.

Le but, c’est de réinstaller la thématique sécuritaire au cœur du débat. Le bon vieux coup de la décadence. Trier le bon grain sécuritaire, du côté des victimes et du peuple, de l’ivraie: la gauche, les angéliques, les irresponsables, les belles âmes perverties par Mai-68!

C’est assez étonnant que le président tente encore cette stratégie. Elle avait été déjà ressortie l’été dernier avec le discours de Grenoble. Ça avait raté. La gauche n’était pas montée sur ses grands chevaux, elle avait plutôt réclamé plus de policiers et ce sont les centristes et les catholiques qui avaient été choqués. D’ailleurs, jeudi, au même moment que le discours sécuritaire du président, l’ensemble des sénateurs centristes refusaient de voter la disposition sur la déchéance de nationalité issue du discours de Grenoble de juillet dernier.

Thomas Legrand

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