Monde

La diplomatie européenne a besoin d'un reset

Daniel Vernet, mis à jour le 07.02.2011 à 4 h 11

Plus que les institutions de l'UE, c'est l'incompréhension profonde des réalités des pays du Sud qui explique la lenteur de la réaction européenne dans les révoltes tunisienne et égyptienne.

Nicaolas Sarkozy et Hosni Moubarak en 2009. REUTERS/Amr Dalsh

Nicaolas Sarkozy et Hosni Moubarak en 2009. REUTERS/Amr Dalsh

Ils sont cinq Européens, chefs d’Etat et de gouvernement, à avoir signé une déclaration appelant à une «transition rapide et ordonnée» en Egypte. Silvio Berlusconi et José Luis Zapatero se sont joints à Angela Merkel, Nicolas Sarkozy et David Cameron, qui s’étaient déjà prononcés dans ce sens trois jours avant.

Il était grand temps que l’Europe se fasse entendre, même si elle apparait à la remorque des Etats-Unis qui, depuis le début de la révolte populaire en Egypte, ont toujours eu une longueur d’avance. Ce décalage tient sans doute aux va-et-vient diplomatiques nécessaires avant que trois puis cinq dirigeants européens tombent d’accord sur un texte commun.

Pas de voix unique

Ce serait plus facile si l’Union européenne était en mesure de parler d’une seule voix. Malgré le traité de Lisbonne, la désignation d’un président «stable» du Conseil européen (Herman van Rompuy) et d’un Haut représentant pour la politique étrangère (Catherine Asthon), ce sont encore les (grands) Etats qui s’expriment sur les questions internationales. Les deux responsables désignés à cet effet sont peu loquaces. Catherine Ashton a tout de même exprimé sa «préoccupation», ce qui est la moindre des choses.

La discrétion européenne a une cause plus profonde. La politique méditerranéenne de l’Europe, que ce soit la politique communautaire, ou celle des Etats membres, notamment de la France, est en lambeaux. Quel que soit le sort d’Hosni Moubarak, Nicolas Sarkozy a perdu son coprésident de l’Union pour la Méditerranée.

Les révoltes populaires en Tunisie et en Egypte montrent que les Européens sont, depuis des années, passés totalement à côté des réalités des pays arabes. L’Union pour la Méditerranée, comme le processus de Barcelone qui l’avait précédée, étaient fondés sur un triptyque trompeur: sécurité-stabilité-développement.

Le prisme de la menace islamiste

Après les attentats du 11 septembre 2001, la situation au sud de la Méditerranée et au Moyen-Orient n’a été vue qu’à travers le prisme de la menace islamiste. Les régimes autoritaires qui promettaient en effet la sécurité et la stabilité, en ont tiré argument pour inciter les dirigeants européens à fermer les yeux sur les violations des droits de l’homme. La répression a été menée, et acceptée, au nom de la lutte contre le fondamentalisme.

Des observateurs et des experts de la région ont souvent attiré l’attention sur d’autres menaces minant la stabilité des régimes arabes autoritaires. L’islamisme était une parmi d’autres, comme l’incurie des Etats à assurer leurs responsabilités en matière de gouvernance et surtout la pauvreté. Les statistiques macro-économiques pouvaient être flatteuses, la croissance satisfaisante, mais la répartition des richesses, l’enrichissement des clans au pouvoir et la corruption privaient la plus grande partie des populations des bienfaits du développement.

Les obsessions occidentales

Ces bombes à retardement ont été ignorées par les dirigeants européens, poursuivis par trois obsessions: l’immigration, l’énergie, le terrorisme. Certes les déclarations sur le respect des droits de l’homme et des valeurs «communes» n’ont pas manqué au cours des dernières années. Mais ce n’était trop souvent que des bonnes paroles sans conséquence.

Le soutien aux sociétés civiles a été trop limité alors que les programmes de coopération un peu sérieux étaient négociés avec les régimes en place, améliorant leur image et aggravant leur capacité répressive. L’idée de conditionnalité entre la coopération économique et le respect des libertés fondamentales, contenue dans les accords de Barcelone, a été le plus souvent laissée de côté. Les partenaires de l’Europe du nord reprochent à la France de porter dans cet «oubli» une large part de responsabilité.

Sous prétexte de non-ingérence et de refus du néocolonialisme, l’Europe a peu aidé les sociétés civiles des pays du sud de la Méditerranée, ce qui ne les a pas empêchées de s’organiser elles-mêmes. Mais l’Europe a ainsi perdu l’occasion d’établir sur de nouvelles bases des relations avec ces peuples.

Qui va payer?

Dans la situation nouvelle créée par les révoltes en Tunisie et en Egypte, il faut inventer pour les relations nord-sud un autre «logiciel» (selon l’expression de l’opposant tunisien Kamel Jendoubi). Le «statut avancé» que l’UE voulait octroyer à la Tunisie de Ben Ali avec le soutien appuyé de la France, est dépassé. Il faut une aide massive, décentralisée, car la démocratie, si elle installe, ne réglera pas du jour au lendemain, le sort des jeunes chômeurs.

L’Europe ne pourra plus plaider pour la libre circulation des biens et des services et continuer à élever des obstacles à la libre circulation des hommes. Certains parlent déjà d’un plan Marshall, comme celui accordé aux Américains aux Européens après 1945. Mais qui paiera en ces temps de crise économique et de déficits budgétaires? La Chine?

Daniel Vernet

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