Monde

Rue(s) arabe(s)

Enikao, mis à jour le 06.02.2011 à 9 h 14

Y a-t-il une opinion publique arabe? L’identité arabe est multiple et bien moins étanche qu’en Europe: au-delà des destins nationaux se dessine un sentiment d’appartenance lié à une culture, à une langue et à une histoire aux accents communs, sans pour autant nécessiter un projet politique supranational comme l'Union européenne.

Dans une rue de Tunis, le 1er février 2011. REUTERS/Louafi Larbi

Dans une rue de Tunis, le 1er février 2011. REUTERS/Louafi Larbi

Les événements en Tunisie, en Libye, en Syrie, en Jordanie, en Egypte de ces derniers jours, fascinants à plusieurs points de vue, nous renvoient bien souvent à notre propre ignorance des mécanismes politiques du monde arabe. Et à notre attachement à l’idée d’un espace politique public clairement identifié.

Nous ne savons rien de l’opinion publique au Maghreb et au Proche-Orient. Parce que les Etats occidentaux, Etats-Unis en anciennes puissances coloniales en tête, ont longtemps soutenu des pouvoirs contre les peuples, muselant ainsi les oppositions et vidant l’espace politique public d’organes structurés, l’opinion publique ne trouve pas ou peu de lieux d’expression et nous sommes aujourd’hui aveugles et sourds.

Que sait-on finalement de ce que pensent les populations? Où sont les sondages d’opinion, qui ne sont certes pas une panacée, mais qui donnent au moins des tendances? Les organismes structurant les courants et idées politiques, qu’il s’agisse des syndicats ou des partis d’opposition (marxistes, nationalistes arabes et mouvements panarabes, socio-démocrates, et même quelques libéraux) n’ayant pas eu droit de cité pendant des décennies dans leur pays, l’Europe et les Etats-Unis se sentent privés d’interlocuteurs constituant une alternative légitime, ou du moins crédible, face aux pouvoirs qui vacillent. L’erreur de ne pas avoir entretenu un dialogue durable avec les opposants en exil, sans même parler de les soutenir, a conduit à une vision binaire.

Y a-t-il une opinion publique arabe?

L’identité arabe est multiple et bien moins étanche qu’en Europe, car au-delà des destins nationaux se dessine un sentiment d’appartenance lié à la fois à une culture, à une langue et à une histoire aux accents communs, sans pour autant nécessiter un projet politique supranational engageant, comme le modèle de l’Union européenne.

Cette identité panarabe trouve plusieurs relais. La Ligue arabe, créée en 1945, a contribué à l’entretien de discours communs (faute de positions communes) autour des grands sujets arabes comme la Palestine, le refus des ingérences ou encore une fraternité panarabe dépassant les frontières des Etats. Les médias internationaux arabes jouent pleinement le rôle d’une diffusion des idées transfrontières: on lit le quotidien libanais Al Hayat d’Amman à Casablanca, le quotidien Asharq al-Awsat est rédigé à Londres et imprimé dans plusieurs grandes villes du monde, et la chaîne qatari Al Jazeera s’est imposée comme une référence à l’échelle planétaire.

Ces médias ne sont pas exempts de critiques, en particulier parce qu’ils prennent des postures contestées. Ainsi, Al Hayat, financé depuis la fin de la guerre au Liban par un prince saoudien engagé dans l’armée de l’Air lors de la campagne du Koweït, est aligné sur les Al Saoud et passe pour très pro-américain.

Asharq al-Awsat, soutenu par le demi-frère du roi Abdallah, est le tenant d’une forme de libéralisme politique parfois perçue comme plus britannique qu’arabe. Depuis le 11 septembre 2001, les politiciens et militaires américains se sont précipités vers ces médias à l’influence transnationale, en particulier Al Jazeera, pour tenter de se faire entendre des populations arabes, sans y parvenir d’ailleurs. La chaîne a longtemps eu du succès dans les diasporas et auprès des occidentaux qui croyaient naïvement y voir un miroir de l’opinion arabe. Sa couverture remarquable de la campagne d’Irak ou plus récemment des événements tunisiens a toutefois récemment renforcé son crédit auprès des populations locales, ce qui lui permet d’amplifier son travail de façonnage idéologique par ses choix éditoriaux.

La dissidence se cache pour mûrir

Malgré la répression, l’alphabétisation croissante des populations et la longue frustration politique ont créé un terreau fertile pour des discours dissidents même au sein des pays. Les zones de contestation se construisent ailleurs que dans l’espace public national traditionnel: dans les mosquées et dans les universités, au sein des diasporas où certaines élites de l’opposition aux régimes en place entretiennent un rapport légèrement mythifié avec le pays d’origine, et de plus en plus sur Internet qui reste une zone difficile à contrôler et à faire taire définitivement, même pour un Etat très motivé.

En raison de la surveillance organisée, l’expression d’opinions politiques dissidentes sur Internet est difficile à mesurer et à créditer car elle investit des lieux étonnants pour demeurer cachée: Clay Shirky faisait remarquer que les Libyens discutaient avec les Tunisiens des leçons des événements de Sidi Bouzid sur les forums de football. Par ailleurs, l’emploi massif de pseudonymes et les mesures de précaution individuelles rendent difficile l’identification des entrepreneurs politiques, dont on ne sait pas bien dire s’ils cristallisent une tendance de fond ou s’ils ne prêchent que pour leur paroisse.

La rue, instrumentalisée par tous

La «rue arabe» a longtemps été un épouvantail brandi par les régimes en place, arguant que cette foule incontrôlable et potentiellement violente ne saurait être canalisée que par des gouvernements autoritaires. S’érigeant en remparts de stabilité face à la menace d’un islam politique et d’un chaos des foules largement fantasmé, ils ont ainsi légitimé pendant des années des répressions sévères voire sanglantes. La peur de la rue arabe recevait également un écho dans les pays d’immigration, en Europe et en Amérique du Nord, où l’islamophobie mêlée à la crainte de manifestations a surtout entretenu des fantasmes de révolution contagieuse.

Aujourd’hui, faute de voix dissidente identifiée et représentative, la rue devient le seul lieu de recueil de l’opinion publique pour les reporters sur place, mais il convient de rester prudent: dénombrer des manifestants ne dit rien des motivations sous-jacentes et des perspectives politiques qui suivraient un changement de gouvernement, de même qu’interroger des passants ne constitue pas une photographie des forces politiques en présence et des enjeux.

Les processus actuellement en cours ne sont pas nécessairement des processus de transition démocratique tels que nous les concevons comme le rappelle Antoine Sfeir, directeur des Cahiers de l’Orient, mais un mouvement vers davantage de pluralisme dont personne ne sait prédire ce qu’il ressortira. L’armée demeure en toile de fond le garant d’une stabilité et de la sécurité des citoyens, même si elle est parfois dépassée par des mouvements de liesse ou si des milices de quartiers s’organisent pour lutter contre les pillages.

Par ailleurs, c’est l’armée qui fait et défait les gouvernements dans de nombreux pays arabes comme le rappelle l’ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE chargé de la lutte anti-terroriste Alain Chouet à propos de la chute de Ben Ali. Et l’opinion publique arabe semble davantage prête à contester la police que l’armée, qu’elle n’assimile pas aussi directement à la répression.

Aujourd’hui, l’enjeu est la transformation de la contestation de la rue en participation constructive, de la révolte en projet, de la colère en avis réfléchi. Les Tunisiens ont clamé fort leur soif de parole libérée une fois Ben Ali parti. Dans cette période encore hésitante, il leur faut trouver les catalyseurs de ces frustrations pour faire de la foule, hier effrayante, une opinion publique plus structurée et sans doute plus désunie au sein d’un véritable espace d’expression politique.

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