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Pourquoi les mafieux ont toujours des surnoms?

Margherita Nasi, mis à jour le 07.02.2011 à 9 h 56

Mugshot of Charles Luciano at 1936,Italian-American mobster, Capture from Original Record File, New York Police Department, Wikimedia.

Mugshot of Charles Luciano at 1936,Italian-American mobster, Capture from Original Record File, New York Police Department, Wikimedia.

Le 19 janvier, la police fédérale américaine porte un coup majeur aux cinq grandes familles de la mafia new-yorkaise: les Gambino, les Genovese, les Bonnano, les Luchese et les Colombo. 800 agents fédéraux sont mobilisés pour cette opération, et le résultat est impressionnant: 127 personnes sont arrêtées. D’après le New York Post, qui cite les autorités américaines, il s’agirait d’un des «plus vastes coups de filet anti-mafia de l'histoire du FBI». Parmi eux, Junior Lollipops, the Beard, Tony Bagels, Johnny Bandana, Hootie, Meatball, The Vet, Mush, Beach... la liste de ces mafieux arrêtés a donné lieu à de nombreux commentaires. Quel est le sens de ces surnoms? Ont-ils un véritable sens, une fonction pour eux, d’où viennent-ils et à quoi servent-ils?

Une ancienne tradition

Les surnoms ne sont pas une invention de la mafia italo-américaine: l’attribution d’un surnom correspond à une ancienne tradition de l’Italie méridionale. Dans les villages du Sud de l’Italie, il n’est pas rare de donner un surnom en guise de prénom. La mafia ne fait que se tenir à cette tradition et exploite la culture populaire pour en extraire toute sorte de surnoms. Les références sont de tout genre: cinématographiques, comme Francesco Schiavone qui devient «Sandokan» (de la série italienne tirée de l’oeuvre d’Emilio Salgari) en raison de sa ressemblance avec l’acteur Kabir Bedi; littéraires, comme pour Matteo Messina Denaro qui devient «Diabolik» (d’une bande dessinée italienne)... sans parler des multiples surnoms qui renvoient à la religion, comme «U Patri Nostru» («Notre Père» en dialecte sicilien), surnom de Michele Navarra, parrain du canton de Corleone dans les années 40 et 50.

Dans la mafia italo-américaine, la tradition reste italienne mais le langage est américain. Ainsi Salvatore Lucania devient «Lucky Luciano» (il aurait survécu miraculeusement à un passage à tabac alors qu’on l’avait donné pour mort); Joseph Bonanno devient «Jo Bananas».

Connotation et dénotation

Ces surnoms ont aussi une véritable utilité pour les mafieux. Ils sont dénotatifs et connotatifs. Les surnoms dénotatifs ne font que renvoyer à un élément descriptif du personnage. Ainsi Totò Riina était surnommé «Totò u curtu» («Toto le petit» en dialecte sicilien), en raison de sa petite taille (1m58). Les surnoms connotatifs, au contraire, ne se limitent pas à renvoyer à une caractéristique du personnage. Ils sont aussi une forme d’ennoblissement, ils donnent une forte charge identitaire à la personne. Michele Greco était ainsi surnommé «Il Papa» («Le Pape») en raison de son habilité à servir de médiateur entre les différentes familles mafieuses. En ce sens, les surnoms n’ont rien d’ironique, bien au contraire: ils renforcent l’identité de celui qui les porte

Le consensus et l’apparence étant essentiels dans la criminalité organisée, il est très important pour les mafieux de renvoyer une image positive, intègre et captivante. C’est pourquoi si tous les mafieux n’ont pas un surnom, les personnes occupant des postes clés au sein de l’organisation en ont presque toujours un.

Image, identité...

Voilà aussi pourquoi les surnoms de mafieux peuvent changer au fil du temps, avec le consentement explicite de leur propriétaire. Bernardo Provenzano passe ainso de «Binnu u tratturi» («Bernard le tracteur», en raison de la violence avec laquelle il fauchait la vie de ses ennemis) à «ragioniere» («le comptable»), une évolution qui témoigne aussi de son évolution au sein de l’organisation criminelle: il devient le chef des Corleonesi, et donc le chef de toute la Cosa Nostra.

Ces surnoms qui peuvent paraître drôles au premier abord n’ont donc rien de ridicule pour les mafieux, bien au contraire. Au-delà de leur côté folkloristique, ils reflètent une dimension identitaire qui est fondamentale dans la mafia et les organisations criminelles, puisque c’est celle qui la distingue des autres criminels. Symboliquement, l’attribution du surnom fait partie d’un processus communicatif fondamental: le passage de l’être non mafieux à l’être mafieux. Le surnom est une reconnaissance et une relecture de sa propre identité au sein de la cellule mafieuse. Il est en ce sens vécu comme une consécration, un peu comme le prêtre qui prend un nouveau nom lors de son entrée dans l’ordre religieux.

...et soucis pratiques

Et puis bien évidemment les surnoms répondent à des exigences pratiques. La sécurité tout d’abord: changer de nom permet de se protéger des fuites de nouvelles. C’est ainsi que Tommaso Buscetta, dirigeant de la mafia sicilienne connu pour être le premier grand repenti de Cosa Nostra, se faisait appeler Roberto. Mais les surnoms permettent aussi de contourner des problèmes d’homonymie. Dans la famille mafieuse des Greco par exemple, il y avait plusieurs Salvatore. L’un était surnommé «Chiaschiteddu» («petite fiasque»); l’autre se faisait appeler «l’Ingegnere» («l’Ingénieur»), ou «Totò il lungo» («Totò le long»).

Dans la plupart des cas, ce sont donc les mafieux eux-mêmes qui choisissent leurs surnoms, ceux-ci leur permettant d’asseoir leur pouvoir, ou encore d’éviter d’être reconnus en cas d’interpellations. Mais les médias, et la police, peuvent aussi jouer un rôle dans l’attribution des surnoms. Ainsi l’appellatif «capo dei capi» employé pour Totò Riina est une invention des médias, tout comme le terme de la Cupola (la coupole) qui désigne le sommet de Cosa Nostra.

Les mafieux peuvent ne pas aimer les surnoms qui leur sont attribués. Ainsi le parrain des Colombo (famille de la mafia new yorkaise) Carmine Persico John, était appelé par la policiers américains «The Snake»: le serpent. Un surnom que le mafieux détestait, surtout lorsqu’il devint populaire auprès de ses collègues mafieux.

Margherita Nasi

L’explication remercie Alessandra Dino, écrivain et sociologue italienne qui travaille sur les phénomènes de criminalité organisée de type mafieux, et Giuseppe Carlo Marino, professeur à l’Université de Palerme, auteur de Storia della mafia, qui travaille maintenant sur Global Mafia, un manifeste pour une internationale antimafia qui sortira en Italie le 16 février.

Photo: Mugshot of Charles Luciano at 1936,Italian-American mobster, Capture from Original Record File, New York Police Department, Wikimedia.

Margherita Nasi
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