France

Harun Yahya, le chantre du créationnisme turc

Ariane Bonzon, mis à jour le 09.02.2011 à 13 h 34

Pour lui, pas de doute: soit l'homme est créé par Dieu, soit il est le résultat du hasard; ça n’est donc même pas la peine de discuter pour savoir s’il descend du singe.

Capture d'écran de la conférence d'Harun Yahya, le 16 janvier 2011.

Capture d'écran de la conférence d'Harun Yahya, le 16 janvier 2011.

Paris, le soir du 16 janvier. D’un air plutôt débonnaire, trois imposants vigiles surveillent les entrées du Théâtre du Gymnase. Le public, jeune et musulman pratiquant, se presse. Des Franco-algériens et Franco-tunisiens pour la plupart.

«J’ai découvert Harun Yahya sur internet. On peut y télécharger certains de ses livres, explique une pharmacienne venue de Villejuif avec son mari. Dans le Coran, il est écrit  que l’homme a été créé par Allah. Dieu ne peut pas mentir et Harun Yahya nous le prouve: les théories de Darwin sont fausses!»

Sous les ornements dorés de la salle du boulevard Bonne-Nouvelle, on s’installe dans les confortables fauteuils de velours rouge; on se salue, on s’apostrophe. Exceptée une petite dizaine qui portent barbe, djellaba et chachia, les hommes sont habillés casual, jean et pull, parka, bonnet et gants contre le froid de l’hiver. Les jeunes femmes ne portent ni  tchador ni manteau informe, mais des foulards de couleur vive sur les cheveux.

Se moquer de Dawkins

Une sortie de fin de week-end, entre copains ou en couple: «La  location du théâtre a dû coûter cher!», observe l’un. Pourtant, la conférence est gratuite, tout comme le furent et le seront la dizaine d’autres conférences effectuées en Suisse et en France. Gratuites aussi, les brochures en couleur et sur papier glacé, à disposition et épuisées en dix minutes, qui présentent l’œuvre et la vie du créationniste turc.

Sur la scène, assis derrière leurs ordinateurs portables, trois hommes sont venus de Turquie porter la parole de Harun Yahya. Leur mentor est retenu à Istanbul mais il «salue le peuple français». En costume, pochette et cravate, les cheveux courts et gominés, l’apparence des conférenciers turcs tranche avec celle plus décontractée du public. Dans un assez bon français, Ali Sadun Engin commence sa démonstration à l’aide de photos et d’images projetées sur grand écran. Il annonce d'emblée:

«Il y a deux hypothèses: soit l’homme est créé par Dieu, soit il est le résultat du hasard; ça n’est donc même pas la peine de discuter pour savoir s’il descend du singe

Pour l’essentiel, l’émissaire créationniste  dénonce ces «évolutionnistes (qui) veulent nous faire croire aux mutations de l’espèce mais sont incapables de nous fournir des fossiles transitionnels. On possède bien des millions de  fossiles d’étoile de mer et de fossiles de poissons, mais aucun fossile intermédiaire.» Son mentor, Harun Yahya, n’a-t-il pas promis 7 millions de dollars à qui lui apporterait un fossile transitionnel? Sans que personne n’ait encore pu remporter la mise! 

Puis Ali Sadun Engin ridiculise le biologiste et éthologiste britannique Richard Dawkins en rapportant de supposés propos dans lesquels le scientifique n’exclurait pas que «la vie aurait pu être créé par des extra-terrestres». La salle rit et se moque du chef de file des «Nouveaux Athéïstes». Redoublement des rires et applaudissements à la projection d’une vidéo montrant  Richard Dawkins sans voix, incapable de donner un exemple de mutation génétique.

Ce dernier a raconté comment il s’était fait piéger par un intervieweur créationniste. Mais dans la salle du Théâtre du Gymnase, le public ne s’étonne pas du grossier montage qui a été fait.

«Ah, si j’avais pu assister à mon cours de SVT maintenant, j’aurais des arguments pour contredire mon prof», confie Nassim, ingénieur. «Tu rêves! Au lycée, si tu veux avoir 20 à ton bac, il faut que tu admettes cette théorie de l’évolution et toutes les valeurs qui vont avec», rétorque Said, un jeune conducteur de travaux. «A l’école, quand le prof a dit que l’homme descendait du singe, j’ai répondu que non, que l’homme descendait d’Adam. Le prof s’est moqué de moi et tous les élèves ont rigolé», se souvient Mehdi, encore bouleversé par ce souvenir d’enfance.

«La fin du temps est pour bientôt»

En milieu de soirée, les propagandistes créationnistes semblent avoir marqué des points. Mais les choses vont se gâter.

En direct d’Istanbul, voici Harun Yahya.

Sur fond d’aquarium, aux côtés d’un étrange drapeau turc bordé de vert, couleur de l’islam, les cheveux mi-longs, en veste grise et chemise blanche ouverte, l’homme tient plus du crooner vieillissant que du chercheur. Il salue tous les musulmans de France «un pays où il faut expliquer que la théorie de l’évolution est fausse».

Et puis très vite, ses propos prennent une tournure quasi-morale:

«L’islam est une religion d’amour et de compassion; les Français sont des gens polis, vous devez avoir confiance dans les chrétiens (c'est-à-dire dans les Français NDLR) et vous rapprocher d’eux

Avant de conclure:

«La fin du temps est pour bientôt. Toute l’humanité va bientôt voir, dans les dix années à venir, le retour du messie Jésus et de l’imam Mahdi.»

Visiblement, cette prophétie passe mal. Le public s’agite, murmure, proteste. Un homme se lève et crie:

«Personne ne peut prédire ce jour-là, le prophète lui-même a dit qu’il ne savait pas l’heure!»

Harun Yahya disparaît de l’écran. Les intervenants tentent de maîtriser la salle et ouvrent les questions.

Mais la magie a disparu. «J’étais assez convaincue par leur démonstration anti-Darwin, mais là je suis embêtée, cette prophétie idiote gâche tout», déplore une jeune Franco-mauricienne. Plusieurs personnes se lèvent et quitte les lieux. Et peu à peu, c’est sur le trottoir, devant le théâtre, que le débat s’engage.

«C'est quoi, ce discours?»

Un petit groupe s’étonne et s’interroge sur l’origine de l’argent de Harun Yahya. Un homme d’une trentaine d’années, titulaire d'un master de biologie, raconte:

«Il y a dix ans, j’ai contacté les gens de Harun Yahya; je travaillais au Muséum d’histoire naturelle à Paris. Ils m’ont proposé d’organiser des conférences en France pour eux et de traduire leurs bouquins en français, tout ça pour pas un sous et sans que mon nom apparaisse nulle part! J’ai refusé et ce soir je sais que j’ai bien fait parce que leurs explications ça vaut pas pipette, c’est dogmatique et faiblard, du copié-collé des fondamentalistes protestants américains!»   

De fait, le chercheur Olivier Roy dans La Sainte ignorance explique que, d’abord limité aux Etats-Unis, le débat sur le créationnisme, rebaptisé intelligent design en américain, «rebondit en Europe dans les années 2000 avec la diffusion en langues européennes de l’Atlas de la Création de Harun Yahya» et constitue un exemple de «débat typiquement chrétien importé en islam par des fondamentalistes, qui se font, à leur insu, les agents de la christianisation de l’islam».  

Dalila, la tête élégamment voilée d’un foulard de soie noire et habillée d’un manteau rouge flashy s’exclame:   

«C’est quoi ce discours sur l’islam bizounours? Pour eux, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, sauf les mouvements d’extrême gauche qu’un des conférenciers a traités d’organisations terroristes, n’importe quoi!» 

Comme en écho à Dalila, une Guadeloupéenne ajoute: 

«Qu’est-ce qu’il nous raconte ce Harun Yahya? On est confrontés tous les jours à une vague anti-islamiste comme jamais en France, et il nous dit que les Français sont des gens polis et gentils!»  

Un petit groupe entoure Gemal Abina, un sérigraphe franco-algérien de 42 ans, proche des Indigènes de la République, qui s’était opposé l’année dernière sur France 2 à Marine Le Pen:

«On en a ras le bol, nous les musulmans, de la façon dont on est traités en France, on est complexés et dès qu’il y a un type qui va peut-être nous donner un peu de fierté, qui peut être un référent, on court et on tombe sur un guignol comme ça. Et je suis sûr qu’il y en a parmi nous qui vont le suivre. Faudrait peut-être se demander à qui ça profite de laisser ce type raconter ces histoires? Pas à nous en tout cas! Vaudrait mieux prendre conscience de notre force et s’engager dans la politique locale!» 

Visiblement, Harun Yahya, s’il rencontre un certain succès, a encore du pain sur la planche pour imposer ses idées créationnistes et sa conception de l’islam aux plus avertis, éduqués et politisés des jeunes musulmans français.

Ariane Bonzon

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