Sports

Le hand doit rester un sport fait main

Mathieu Grégoire, mis à jour le 02.02.2011 à 17 h 27

Pourquoi le hand ne sera jamais le foot, et pourquoi c'est une excellente chose.

30 jenvier 2011, «Les Experts» sont champions du monde. REUTERS/Radu Sigheti

30 jenvier 2011, «Les Experts» sont champions du monde. REUTERS/Radu Sigheti

Hand vs Foot, voilà le refrain du moment, sciemment entretenu par madame la ministre Chantal Jouanno. Ok, dimanche soir, la comparaison nous a aussi envahis. J'étais parti couvrir le match Monaco-OM, et le seul moment fort du périple fut cette prolongation grandiose de Malmö, vécue devant la télé du stade Louis-II aux côtés des techniciens de Canal+. La suite footballistique? «Nulle, comme le résultat», dixit Didier Deschamps, le coach de l’OM.

Dans les interminables couloirs du stade, la réflexion d’un journaliste de l'AFP: «Mais pourquoi se fait-on avoir à chaque fois?» Parce que le spectateur aime ça. Il pleure le dimanche soir devant la tristesse de la L1, et dès le lundi c’est reparti, il débat sur RMC: «Mais Brandao est indispensable, les gars»; «Deschamps, il ne pense qu’à se barrer à Chelsea»; «Gignac et Rémy, 30M€, 0 frappe cadrée». Etc.

Malgré des moments historiques en pagaille, un palmarès édifiant, le handball n’en arrivera jamais là. On n’entendra pas dans les cafés: «Au fait, t’as vu, la dernière recrue de Tremblay-en-France?»; «Samuel Honrubia, humm, un peu surcoté, je préfère Guillaume Joli sur l’aile…». Tous les gentils handix, l’équivalent en handball des footix, critiquent aujourd’hui le sport roi et ne jurent que par les «Experts».

Cherche enceinte attrayante

Mais où seront-ils le week-end prochain? Probablement partout, sauf dans les tribunes du complexe sportif Guy Drut (Saint-Cyr-Ivry) ou au palais des sports de la Valette (Cesson-Sévigné-Tremblay) pour la reprise du championnat. C’est le principal problème du hand français: peu d’enceintes attrayantes, et une vraie difficulté à les remplir. Exceptées la flambante enceinte montpelliéraine inaugurée en septembre 2010 (plus de 9.000 places) et la salle de Chambéry (4.500 places), les clubs hexagonaux reçoivent dans d’aimables gymnases. Bercy et ses 15.000 sièges sont utilisés à l’occasion. Avec cette seule salle au-delà de 10.000 places pour accueillir du sport, la France est à égalité avec la Lettonie, mais loin de l’Allemagne (18) ou l’Espagne (12), les deux pays avec les ligues les plus relevées.

Chantal Jouanno a expliqué après le nouveau succès des Bleus: «Il nous faut faire émerger une nouvelle génération d’équipements.» Début 2009, après le sacre mondial en Croatie, la question avait déjà été posée. Le plan Arena 2015, fruit d’une commission présidée par l'immortel et ancien coach des «Barjots» Daniel Costantini, esquisse la création de cinq grandes salles de plus de 10.000 places, une salle de plus de 15.000 et une autre de plus de 20.000. Vaste programme, quand on voit comment avancent les chantiers épiques du foot français, de Lille à Lyon, en passant par Marseille.

La télé reste l’autre serpent de mer. En 1995, Philippe Gardent, pivot timbré des Barjots, regrette déjà la sous-médiatisation du championnat de France. En 2008, Nikola Karabatic souhaitait que son sport soit filmé comme en Allemagne: «Là-bas, c'est magnifique. On doit mettre en avant la notion de spectacle.» Et en 2011? Le championnat de France est diffusé par Eurosport et Orange Sport, qui se retirera bientôt. Les droits télé sont de 2M€ par an actuellement pour le hand, contre 668M€ pour le foot. Et la première offre écrite d'Eurosport (associée cette fois à France Télévisions) pour les trois prochaines saisons reste en retrait, pour l'instant.

Les tentatives ratées du hand-business

Cette relative inertie a un goût de pain béni. Quand le hand est allé vite, il s’est planté en beauté. Au début des années 1990, Jean-Claude Tapie, frère de, a amené l’OM-Vitrolles sur le toit de l’Europe. A l’époque, il proposait une offre unique: une place achetée pour le Vélodrome, une seconde offerte pour le hand, 3.000 abonnés en profitaient chaque week-end. Mieux qu’une combine à Nanard.

L’aventure fut étonnante, quelques anciens racontent encore ce Palais des sports qui semblait pris de convulsion à chaque exploit de Jackson Richardson. La chute retentissante. Les dates ont strictement coïncidé avec les cousins du football: Ligue des champions remportée en 1993, dépôt de bilan en 1995.

Cette parenthèse unique et éphémère restera peut-être la plus grande synergie jamais vécue entre foot et hand. A trop vouloir copier, le hand finit souvent par se faire coller. A Hambourg, le club des frères Gille, un homme d’affaires audacieux, Winfried M. Klimek, a vu grand au début des années 2000. Rémunérations du niveau de joueurs de foot et une voiture gagnée à la mi-temps de chaque match à la Color Line Arena. Bilan: banqueroute, détournement de fonds, salaires impayés et le boss en prison. «C'était une expérience étrange, nous a dit un jour Bertrand Gille devant un verre de limonade. Mon frère et moi, on a réalisé a posteriori à quel point cela a pu être salvateur d'être ensemble dans cette galère.» 

Le handball est un rude combat d’hommes devant une zone, parfois interrompu par des envolées majestueuses. Ce sport terrestre a rarement la folie des grandeurs, mais cela peut lui venir soudainement, comme l’inspiration à Luc Abalo. En 2008, la Ligue nationale de handball, jeune institution présidée par Alain Smadja, rêve de dépoussiérer le hand. La Fédération française de handball est gérée sans idées novatrices, bref, c’est une épicerie familiale. La LNH, en revanche, a de l’ambition.

Miami Vice

Imiter le rugby, essayer de se rapprocher du montant de leurs droits télés, et délocaliser le dernier carré de son trophée chéri, la Coupe de la Ligue, à Miami. Yes, Miami, dans l’antre même des stars NBA Dwayne Wade et LeBron James. Ce sera un four total, ce Miami vice. Quelques centaines de spectateurs assisteront en tribunes au sacre d'Istres en avril 2009 (et encore, on compte large).

Depuis, la Fédération française de handball a repris la main. En quelques années, elle s’est adaptée aux temps modernes. En faisant un peu de marketing (le surnom «Les Experts», créé de toutes pièces). En élevant les primes de victoires pour les joueurs. En s’ouvrant progressivement au secteur privé, qui représente maintenant un tiers de son budget (15M€ au total).

En lançant récemment le projet Hand Treprise, visant à créer un pool de sponsors. Mais pas plus. «Nous sommes une petite PME qui sait ce qu’elle fait», répète souvent Philippe Bana, le directeur technique national. Sur les maillots des Bleus du hand, un sponsor: l’Artisanat, première entreprise de France.

Artisanat et tradition

C’est exactement ça. La multinationale du foot, l’artisanat du hand. Une Fédé qui consacre 40% de ses sous aux 47 pôles de formation régionaux, comme celui de Nice, où les futurs tauliers William Accambray et Xavier Barachet ont mûri. Le roi des cours d'EPS, un sport transmis par les instituteurs, comme les parents des frères Gille. Dans le club qu’ils ont créé à Loriol (Drôme), la séance d’entraînement valait cours d’éducation civique: «Aide tes copains, et l’équipe t’aidera.» Jeune, à Apt (Vaucluse), Michaël Guigou, l’ailier gauche, n’était heureux qu’à une condition: tous ses coéquipiers devaient avoir mis un but au coup de sifflet final, et il s’acharnait à faire marquer les moins adroits.

La notoriété des footeux, les handballeurs la souhaitent du bout des lèvres. Ils aimeraient juste que France Télé se réveille avant la finale. Le reste, c’est le sélectionneur Claude Onesta qui en parle le mieux:

«Pour ce qui est de la notoriété du handballeur, méfions-nous… Si elle fait que, demain, il doit gagner deux fois plus d’argent mais aussi devenir deux fois plus con et deux fois plus pénible à gérer, j’aurais tendance à dire: ‘‘restons à la situation actuelle’’. Quand je vois les comportements des joueurs de l’équipe de France de foot à l’heure actuelle, je me dis que la notoriété et la médiatisation de ces joueurs n’amènent pas que de des bonnes choses.»

Onesta le visionnaire a tenu ces propos deux ans avant Knysna. «Le hand restera une affaire de passionnés», nous avait expliqué Joël Abati en plein tournage d'un clip de promotion pour les Jeux de Pékin.

Aujourd’hui, un ado fait du hand… pour faire du hand, alors que le football représente un plan de carrière à lui tout seul. Le salaire moyen d'un handballeur pro français est de 3.000€ net par mois, contre 40.000€ net pour un footballeur de L1. Les corollaires sont connus: individualisme, poids grandissant de l’entourage, décalage avec la réalité, ego surboosté. Près de 300 agents écument le foot français, moins d’une dizaine le hand français.

Il suffit d'un coup de fil à un journaliste pour joindre Nikola Karabatic, Franck Ribéry n’a plus rencontré un média français depuis un an. En octobre 2009, j’ai organisé un entretien croisé sur le poste de gardien avec Thierry Omeyer et Steve Mandanda, portier de l’OM. Chacun devait interroger l’autre. Omeyer m’a rappelé quatre fois pour peaufiner ses questions. Mandanda m’a laissé écrire les siennes. Mais je n’avais pas à me plaindre, il ne donnait pas une seule interview à ce moment-là. Humainement, Mandanda est-il moins intéressant qu’Omeyer? Certainement pas. Il est juste footballeur. Il existe peut-être des statuts plus enviables.  

Mathieu Grégoire

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