Life

Dépêchons-nous d'être lent

Arthur Nazaret, mis à jour le 28.10.2011 à 13 h 58

Entre la première ville lente, Segonzac, la décroissance façon Ariès, et le dernier livre de Paul Virilio, le «culte de la vitesse» a trouvé ses détracteurs.

Le lapin d'Alice au Pays des Merveilles.

Le lapin d'Alice au Pays des Merveilles.

«Les gens qui travaillent n’ont pas le temps de venir.» Lafayette Gatling est un visionnaire.  Cet entrepreneur du pays des fast-food a créé un «drive-through funeral». Un peu comme un McDonald’s, où le client pressé n’a pas besoin de sortir de sa voiture pour commander son sandwich. Sauf qu’ici, le hamburger est un défunt. Pas question de l’emporter, évidemment, mais de signer le registre de condoléances et de voir les restes de l’être aimé sans avoir besoin de quitter sa voiture. Cette sordide expérience, relaté par le New York Times dans son édition du 23 février 1989, traduit de façon assez caricaturale la course à la vitesse dans laquelle nous sommes lancés.

Du «plus haut, plus vite, plus fort», du baron Pierre de Coubertin à la maxime de Benjamin Franklin, «le temps, c’est de l’argent», en passant par le speed dating et autres «clé minute» et Chronopost®, la «course contre la montre» des cyclistes professionnels s’est étendue à toute notre société. A l’image du lapin d’Alice, les yeux rivés sur son réveil, on se dépêche pour ne pas être «en retard, en retard, en retard».  Sauf à Segonzac. 

Segonzac, première ville lente française

Cette petite ville charentaise d’un peu plus de 2.000 habitants est devenue, le 8 mai 2010, la première en France à adhérer au réseau de «ville lente» Cittaslow. Là-bas, la lenteur est synonyme de qualité de vie. Respect des saisons, des produits authentiques, des traditions. Promotion des paysages inchangés par l’homme, des modes de circulation doux, de l’écologie et des lieux de rencontre et réflexion (café, théâtre, bar, restaurant). Bref, «la joie d’une existence lente et silencieuse», comme on peut lire sur le site de l’association.

Colette Laurichesse, l'adjointe au maire qui a porté ce projet, explique:

«L’idée est venue de l’Office du Tourisme. Nous pensions que nous avions un déficit d’image et Cittaslow nous correspond. Ici, la lenteur n’est pas un repoussoir. Nous sommes dans le vignoble du cognac. La vigne demande du temps pour produire. Ensuite, le cognac demande du temps pour vieillir. Nous avions donc une sorte de philosophie de la lenteur où l’on se donne le temps de bien faire les choses.»

Segonzac fait donc partie des 140 villes du mouvement Cittaslow, initié en 1999 par l’Italien Paolo Saturnini, maire de la ville de Greve. Un prolongement du concept de Slow Food lui aussi né en Italie en opposition à l’ouverture d’un McDonald’s sur une place historique de Rome.

Segonzac, qui partage avec Cittaslow l’escargot pour emblème, pourrait faire des émules. Grigny a déposé une demande d’adhésion. En ce mois de février, la ville du Rhône attend toujours son label. Cittaslow, qui leur répondu par mail, se dit «intéressé» par leur candidature. L'organisation devait leur envoyer un dossier à remplir en janvier  2011, mais ils l'attendent toujours. «C'est en bonne voie», assure-t-on pourtant à la mairie.

«Plus vous allez vite plus vous êtes stressé»

René Balme, le maire (Parti de Gauche) de Grigny s’étouffe un peu quand on lui loue la vitesse.

«Allez vite? Pour quoi faire? Plus vous allez vite, plus vous êtes stressé! Je suis pour la décroissance. Les ressources ne sont pas infinies, or nous sommes de plus en plus nombreux sur cette petite planète qui nous supporte. Ayons une réflexion par rapport à notre avenir et à nos modes de vie. Par exemple, ici, on ne favorise pas la voiture. Le rapport à l’automobile est surréaliste. Les parents la prennent pour parcourir 10 mètres et déposer leurs enfants à l’école. S’ils pouvaient rentrer dans la cour, ils le feraient!»

L’homme à l’accent cévenol est un camarade de combat de Paul Ariès, grâce à qui il a connu Cittaslow. Ce grand partisan de la décroissance insiste:

«Il faut restaurer une dimension qualitative du temps. Dans les villes lentes, par exemple, on prône un droit à la nuit, avec la diminution de l’éclairage public. Le but premier n’est pas énergétique. Il est de redonner une épaisseur au temps. Même si l’on pouvait accélérer toujours plus, il faudrait le refuser pour rester des humains.» 

Les contempteurs de la vitesse se trouvent rarement du «bon» côté de l’histoire. Celui des «vainqueurs». Ariès reconnaît:

«Il y a toujours eu une deuxième gauche, anti-productiviste qui plonge ses racines dans des résistances spontanées et populaires au productivisme. Jusqu’ici nous avons toujours perdu.»

Mais ce dernier pense que la crise environnementale va changer la donne.

«Notre mode de vie n’est pas généralisable.»

Une triple accélération

L’opposition à l’accélération n’est pas nouvelle, comme le montre dans son récent et roboratif essai –Accélération– le philosophe et sociologue allemand Hartmut Rosa. 

«Toute nouvelle technologie de l’accélération a suscité lors de son apparition une forme de conflit culturel: les ardents défenseurs des technologies nouvelles, de leurs possibilités et de leurs promesses avaient des adversaires non moins résolus qui mettaient en garde contre toute perte de mesure humaine et de possibilité de maîtrise du “monde vécu”, aussi bien que contre les conséquences nuisibles, physiques et psychiques, de la technologie en question.»

La vitesse des moyens de locomotions entraînerait, redoutait-on à l’époque, la «déformation faciale du cycliste», la décomposition du cerveau ou des troubles digestifs.

Pour Hartmut Rosa, l’accélération sociale que nous vivons a trois facettes:

  • Accélération technique, avec la révolution des transports et des moyens de communication qui  aboutissent à une «compression de l’espace». (On est passé en quelques siècles d’une vitesse de déplacement de 15 km/h à 1.000 km/h avec les voyages dans l’espace.)
  • Accélération du changement social: la radio par exemple a mis 38 ans pour atteindre cinquante millions d’appareils de réception, quand la télévision (pour atteindre ce même chiffre) n’en a mis que 13.
  • Accélération du rythme de vie, enfin avec la réduction du temps de sommeil, de celui des repas, etc.

Nous ferions tout plus vite, même parler. Et notre philosophe de citer une étude du politologue Ulf Torgersen qui montre que, dans les discours au Parlement norvégien «le nombre de phonèmes articulés par minute a augmenté progressivement de près de 50%, passant de 584 en 1945 à 863 en 1995».

Résultat, nos sociétés seraient désynchronisées car les temps politiques, économiques, écologiques et individuels obéissent à des rythmes différents. L’individu vivrait déboussolé. En perte de repères. La «“compression” du présent, c’est-à-dire la réduction progressive des durées pendant lesquelles on peut s’appuyer sur un corpus de connaissances, d’orientations pour l’action et de pratiques stables, s’avère être l’effet de l’accélération sociale le plus lourd de conséquences», note-il. D’où une perte d’autonomie et une aliénation.

«Nous nous trouvons au bord d’une mutation historique considérable»

Caractérisant notre époque, l’historien François Hartog parle de présentisme. Aux temps anciens, on se tournait vers le passé. Puis à  partir du XVIIIe siècle vers le futur avec la croyance dans le «Progrès». Nous évoluerions désormais dans un nouveau rapport au temps, comme il l’explique dans le numéro d'octobre 2010 de la revue Vacarme. Dans cet entretien, il définit  le présentisme comme «une espèce de présent qui se voudrait auto-suffisant. C’est-à-dire quelque chose d’un peu monstrueux qui se donnerait à la fois comme le seul horizon possible et comme ce qui n’a de cesse de s’évanouir dans l’immédiateté».

L’urbaniste et philosophe Paul Virilio va même plus loin. «La révolution des transports a provoqué l’insécurité du territoire, le crépuscule des lieux. La révolution des transmissions instantanées provoque l’insécurité de l’histoire. Aujourd’hui, nous ne sommes même plus dans le présentisme, mais dans l’instantanéïsme. L’instant est au centre du temps. Avec les technologies de l’instantanéité, de l’ubiquité comme le portable, nous sommes partout chez nous. Nous nous trouvons au bord d’une mutation historique considérable: la fin de l’ère de la sédentarité», prophétise celui qui travaille depuis quarante ans sur cette question du temps et de la vitesse et qui a publié en 2010 Le Grand Accélérateur.

Pour faire face, il préconise un ministère de l’Aménagement du Temps.

«Du temps qu’il fait (dimension écologique, NDLR) et du temps qu’il faut. C’est-à-dire des rythmes qui correspondent à l’être humain et non pas cet empressement qui est insupportable.»

Paul Ariès, lui, mise sur la décroissance pour contrer ce «fétichisme de la vitesse».

«Il faut faire du rapport au temps un enjeu du combat politique. Depuis presque deux siècles, nous avons mis presque toute notre intelligence collective pour inventer des prothèses techniques à accélérer. Nous considérons qu’il faut mettre la même intelligence dans l’invention de prothèses à ralentir.»

Vu le diagnostic, il faut vite se mettre au travail.

Arthur Nazaret

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