Monde

C’est quoi la «rue arabe»?

Brian Palmer, mis à jour le 03.02.2011 à 17 h 15

Pourquoi ne parle-t-on pas de la «rue américaine» ou de la «rue européenne»?

Manifestation à Tunis, le 24 janvier 2011. REUTERS/Zohra Bensemra

Manifestation à Tunis, le 24 janvier 2011. REUTERS/Zohra Bensemra

L’Égypte et la Tunisie sont plongées dans les affres d’une révolution, tandis que leurs citoyens en colère se mobilisent pour évincer leurs chefs d’État et leurs sbires au pouvoir depuis des lustres. Les manifestations massives ont de nouveau inspiré moult discours sur la «rue arabe», métaphore commode servant à décrire l’opinion populaire dans le monde musulman. D’où vient cette expression?

Des Arabes eux-mêmes. En 2009, les professeurs Terry Regier de l’U.C. Berkeley et Muhammad Ali Khalidi de la York University du Canada ont publié un article retraçant les origines et les usages de l’expression rue arabe (PDF). Ils ont découvert que les journaux arabophones utilisent régulièrement la rue pour évoquer l’opinion publique, et pas seulement en référence aux musulmans. Les journalistes des pays arabes écrivent aussi des articles sur l’humeur de la «rue britannique», de la «rue américaine» et de la «rue israélienne».

Cela ne signifie pas que la formulation vienne nécessairement de l’arabe. L’origine de l’expression est un peu confuse. Pour l’Oxford English Dictionary c’est Wyndham Lewis, écrivain et peintre anglais, qui a le premier parlé de «la rue» en référence à l’opinion publique. Dans un livre de 1931 favorable à Adolf Hitler, Lewis notait que les hommes politiques démocrates ne pouvaient supprimer le dirigeant fasciste à cause de sa «maîtrise de la rue». A l’instar de ses sentiments pro-Hitler, la tournure de phrase de Wyndham n’a pas pris en Angleterre ou aux États-Unis, mais la métaphore est apparue en arabe dans les années 1950. Les éditorialistes libanais utilisaient la rue pour évoquer la classe ouvrière réprimée dans le monde musulman.

Quand les politologues américains ont repris la métaphore dans les années 1970, elle n’était appliquée qu’au monde arabe. Robert R. Sullivan, professeur à la City University of New York, disserta sur l’utilisation de la propagande radiophonique dans la «mobilisation de la rue arabe» dans un article de 1970 destiné à The Review of Politics. Steven J. Rosen utilisa l’expression en 1977 dans un article de l’American Political Science Review. À cette époque, le mot rue était généralement encadré de guillemets, laissant entendre que les auteurs empruntaient le concept aux médias arabes.

La métaphore s’est déplacée dans les médias grand public occidentaux à la fin des années 1980. Avant 1987, les journalistes américains se référaient à «l’opinion publique arabe» plutôt qu’à la rue. La métaphore s’est popularisée quand la nouvelle de la première intifada palestinienne a été rendue publique. Son usage s’est intensifié pendant l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990, puis de nouveau après le 11-Septembre. En 2006, les journalistes utilisaient cette métaphore dans la majorité de leurs descriptions du sentiment populaire dans le monde arabe, nous disent Regier et Khalidi.

Les deux chercheurs identifient également une différence de ton entre l’utilisation arabe et anglaise de l’expression. En anglais, la rue arabe est très souvent associée à l’inconstance et au grabuge. Elle est susceptible «d’exploser», ou de «se soulever» quasiment sans préavis. Si les auteurs arabophones utilisent aussi parfois cette image, ils ont bien plus tendance à glorifier la rue, de la même manière que les politiciens américains évoquent avec chaleur Main Street, U.S.A [pour évoquer le peuple américain]. Le journal yéménite Al-Ayyam qualifie la rue égyptienne de «cœur et conscience des Arabes». Le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah a même évoqué la rue israélienne sur un ton approbateur.

Brian Palmer

Traduit par Bérengère Viennot

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