Monde

Les leçons de la crise égyptienne

Anne Applebaum, mis à jour le 01.02.2011 à 18 h 44

Les Etats-Unis ont toléré beaucoup trop longtemps des dictateurs. La stabilité qu'ils encourageaient dans le monde arabe n’était en réalité que de la répression.

Hosni Moubarak et Barack Obama à Washington. Reuters/Jason Reed

Hosni Moubarak et Barack Obama à Washington. Reuters/Jason Reed

DAVOS, Suisse — Le destin a voulu que je sois au Forum économique mondial de Davos, et pas au Caire. Tout autour de moi n’est que sinistrose et compagnie. Les marchés sont à la baisse. Le pétrole est à la hausse. Un épineux ballot d’incertitudes vient d’être jeté sur la fragile reprise économique —alors que tout allait si bien! Samedi soir [le 29 janvier], j’ai entendu un ponte de l’économie admettre que quelqu’un lui avait demandé, il y a quelques jours, si les événements en Tunisie auraient une quelconque répercussion sur l’économie mondiale. Il avait répondu que non. Absolument aucune. Mais là, il était en train de revenir hâtivement sur ses positions: si l’Égypte explose, tout peut arriver.

Je ne sais pas ce que disaient les gens à Davos ou son équivalent en novembre 1989, parce que j’étais à Berlin. Mais je parie que c’était plus ou moins la même chose. En 1991, alors que l’Ukraine était sur le point de déclarer son indépendance et de se séparer de l’Union soviétique, le président George Bush avait fait une déclaration (le célèbre discours «chicken Kiev» [«chicken» signifie poulet, mais aussi poltron]) louangeuse pour l’Union soviétique. Pendant plusieurs années, lui et ses conseillers ont écumé l’Europe de l’est et les Balkans en se livrant à une diplomatie de rafistolage, pour tenter de recoller un monde en train de se fracturer.

Dérrière la stabilité, la répression

Les politiciens aiment la stabilité. Les banquiers aiment la stabilité. Mais la «stabilité» dont nous [Américains, NDLE] avons si longtemps profité dans le monde arabe n’en était pas vraiment. C’était de la répression. Les dictateurs bienveillants que nous avons soutenus, ou en tout cas tolérés —les Zine al-Abidine Ben Ali, les Hosni Moubarak, les rois et princes de tout poil— sont restés au pouvoir en empêchant le développement économique, en bâillonnant la liberté d’expression, en pratiquant un contrôle très serré de l’éducation et surtout en piétinant de toutes leurs forces tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à la société civile. Chaque année, il y a plus de livres traduits en grec —qui est parlé par 11 millions de personnes— qu’en arabe, langue partagée par plus de 220 millions de locuteurs. Des organisations indépendantes de toutes sortes, des partis politiques aux entreprises privées en passant par des associations de femmes et des sociétés universitaires, ont été surveillées, harcelées ou carrément interdites.

Conséquence: l’Égypte, comme de nombreuses sociétés arabes, possède une élite fortunée et bien armée à son sommet, et un mouvement islamique fondamentaliste bien organisé à sa base. Entre les deux, on trouve un peuple immense et désorganisé, qui n’a jamais participé à la politique, dont les activités commerciales sont limitées par la corruption et le népotisme et dont l’accès au monde extérieur est entravé par des lois ineptes et des bureaucrates méfiants. Notez que la décision du gouvernement égyptien de bloquer l’accès Internet à tout le pays pendant le week-end —ce qui lui est possible car l’accès Internet est encore limité— n’a eu pratiquement aucun impact sur les manifestants. Malgré toutes les idioties qui ont pu être dites sur Twitter et les médias sociaux, la révolution au Caire fait très démodé, presque XIXe siècle: des gens voient d’autres gens manifester dans la rue, et les rejoignent.

Des choix diplomatiques désormais limités

Nous voilà tout étonnés, et c’est parfaitement normal. Au cours des dix dernières années, les administrations américaines successives ont parfois manifesté un intérêt de pure forme pour la démocratie et la liberté d’expression dans le monde arabe. Certaines organisations américaines, officielles ou pas —au hasard, le National Endowment for Democracy— ont soutenu les activistes des droits de l’homme indépendants en Égypte et ailleurs. Certains journalistes américains, comme mon collègue du Washington Post Jackson Diehl, ont fréquenté des démocrates égyptiens, qu’ils ont interviewés, et ont écrit sur eux. Mais pour les présidents et secrétaires d’État américains des deux bords, d’autres problèmes plus importants prenaient le pas —le pétrole, Israël, et puis la lutte contre le terrorisme. Notre argent a subventionné l’armée et la police égyptiennes, et les Égyptiens le savent. Au Caire, la police a lancé des gaz lacrymogènes «made in the USA» sur les manifestants.

D’où la sinistrose. S’il existe des leaders potentiels en Égypte, autres que le guindé et quelque part improbable Mohamed El Baradei, ils ne nous sont pas familiers. S’il y a une élite alternative, nous n’avons jamais travaillé avec elle, comme nous avions pu travailler avec les élites alternatives d’Europe centrale dans les années 1980. L’administration de George W. Bush a beaucoup évoqué la «promotion de la démocratie», avant de laisser cette notion se confondre avec l’invasion de l’Irak. La vraie promotion de la démocratie —le soutien des journalistes, des juges et des éducateurs; le financement des médias et des radios indépendantes; l’encouragement de la discussion ouverte et du débat— n’a jamais été une priorité dans le monde arabe.

Nos choix sont désormais limités. Mais il en existe quelques-uns, et nous devons les exercer immédiatement. Il faut nous adresser directement au peuple égyptien, et pas seulement à ses dirigeants. Nous devons féliciter les Égyptiens d’avoir eu le courage de sortir dans la rue. Nous devrions sourire, et approuver cette instabilité. Et nous devrions nous réjouir —parce que le changement, dans les sociétés répressives, est une bonne chose.

Anne Applebaum
Traduit par Bérengère Viennot

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