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Comment les lobbies imposent les rythmes scolaires

Courchevel, décembre 2010. REUTERS/Denis Balibouse

Courchevel, décembre 2010. REUTERS/Denis Balibouse

La réforme des rythmes scolaires en France est un serpent de mer politique qui dure depuis trente ans. Car aux explications chronobiologiques ont souvent été préférés les arguments industriels et économiques.

Nous sommes en 1980 et le Conseil économique et social présente un rapport selon lequel la France est le pays riche qui présente la période de vacances scolaires la plus longue pour une journée type en classe la plus chargée. En 2011, trente ans plus tard, malgré une montagne de rapports sur «les rythmes scolaires et l'enfant» — citons le rapport de l'Académie de médecine sur les «rythmes physiologique et biologique de l’enfant», celui de la Cour des comptes sur «l'organisation des emplois du temps», ou celui de l'Inspection générale de l'Education nationale sur la «nocivité» de la semaine de 4 jours — la situation n'a pas changé.

A chaque fois, le constat est identique: les journées de travail sont trop longues et l'année scolaire trop courte. Résultat, les programmes annuels sont expédiés tambour battant, les enseignants frustrés et les élèves, fatigués et démotivés, décrochent pendant l'été passé loin des manuels. Sans parler des conséquences possibles sur la déscolarisation, l'absentéisme, la médicalisation des enfants, l'agressivité en hausse, la violence scolaire...

Dernière étude en date, le «rapport de synthèse de la Conférence nationale sur les rythmes scolaires» remis le 25 janvier au ministre de l'Education nationale, Luc Chatel. Une fois encore, le même refrain: journée de travail trop longue et fatigante, semaine de quatre jours inadaptée, année scolaire déséquilibrée... La Conférence rappelle par ailleurs cette «exception française»: les élèves français ont un volume horaire quotidien parmi les plus élevés d'Europe et le nombre de jours de classe le plus faible avec 144 jours par an contre 190 au Royaume-Uni et 210 au Danemark ou en Italie.

Mais promis juré, le ministre a assuré que cette fois, «le statu quo n'est pas possible». Luc Chatel a même affirmé publiquement que sa «seule finalité» est «le seul bien-être de l'enfant». Rendez-vous est donc pris en juin pour découvrir les décisions gouvernementales.

Une histoire économique

L'enjeu est de taille puisqu'à en croire Georges Fotinos, ancien inspecteur général et spécialiste de l'histoire de l'Education nationale, «pendant un siècle, les changements de rythme opérés l'ont été pour des raisons économiques». Dès 1882 et la loi du 28 mars de Jules Ferry qui fixe le calendrier des vacances primaires, le poids du secteur économique s'impose.

A l'époque, la France est encore un pays majoritairement rural et l'enfant, s'il doit être scolarisé, doit aussi travailler aux champs pour les récoltes et les vendanges. Résultat, sur les quinze semaines de vacances établies dans l'année, l'essentiel est concentré sur l'été, entre le 1er août et le 1er octobre (arrêté publié en 1891), puis à partir du 14 juillet (arrêté de 1912). Ce qui s'appelle mettre la charrue avant le porte-plume.

Il faudra attendre 1960 pour que la rentrée scolaire soit avancée à la mi-septembre, mais à cette époque, le lobby agricole, du fait de l'exode rural, est progressivement remplacé par un autre: celui de l'industrie du tourisme en pleine expansion. Trente Glorieuses obligent, la France moyenne veut pleinement profiter de ses congés payés et avec elle le lobby touristique naissant. En 1961, pour la première fois, le calendrier des vacances est fixé en accord avec le ministère du Tourisme.

Les vacances d'été commencent alors à la fin du mois de juin pour profiter sur les plages des deux mois pleins de juillet et août, et les vacances d'hiver apparaissent pour satisfaire l'économie des sports d'hiver (transports, hôtellerie, équipements, restauration...). Par ailleurs, un «zonage» du pays est mis en place qui décale les départs en vacances (hiver, printemps, été) en trois zones pour assurer au tourisme une activité pérenne sur l'ensemble de l'année.

A partir des années 1970 enfin, on commence à penser aux week-ends, autre temps central de consommation: l'école est supprimée le samedi après-midi, le repos du jeudi déplacé au mercredi. Cette logique perdure jusqu'à nos jours, avec la suppression de l'école le samedi matin décidée en 2008 et la mise en place de la «semaine de quatre jours».

Parents et profs conciliants

Si ces rythmes scolaires ne sont pas satisfaisants pour les élèves, ils ne le sont pas plus pour leurs parents. La fédération des Parents d'élèves de l'école publique (Peep) a fait observer que 80% de ses adhérents déclarent ne passer durant l'été que quinze jours de vacances en commun avec leurs enfants. Le reste du temps devient un casse-tête organisationnel entre colonies de vacances, centres de loisirs, baby-sitting, appel à l'aide des grands-parents, de la télé ou de la console.

Côté enseignant, le sujet ne ferait pas non plus débat. Dans son «rapport d'information sur les rythmes de vie scolaire» publié en 2010, l'Assemblée nationale compare même le soi-disant attachement des profs à de longues vacances d'été à «une idée reçue». Si les syndicats enseignants estiment que la fatigue des profs nécessite «un temps de reconstruction personnelle», indique le rapport, ils admettent que «sans doute, ne faut-il pas deux mois pour y parvenir».

L'empire touristique

En revanche, les députés avouent pudiquement que «l’attitude du secteur du tourisme (...) pourrait s’avérer, en revanche, beaucoup plus problématique». Quatrième employeur français avec plus d'un million de salariés, le secteur touristique pèse 6,5% du PIB hexagonal. Un acteur incontournable au moment des négociations qui n'hésite pas à user s'il le faut du chantage à l'emploi.

La preuve dans le rapport qui vient d'être remis à Luc Chatel : «Toute modification des rythmes aura une incidence sur l’emploi du secteur», a prévenu l’Union des métiers et industries de l’hôtellerie (UMIH), regroupement de professionnels saisonniers, lors de son audition par la Conférence nationale. Et de rappeler par exemple que les vacances en haute saison génèrent «200.000 (emplois) pour les communes de montagne».

Le travail de lobbying est tel que les membres de la Conférence ont même eu droit aux doléances des moniteurs de ski et des responsables des remontées mécaniques. C'est Guy Chabert, président national des moniteurs de ski, qui s'est chargé de porter leur parole. Présenté comme un «lobbyiste hors-pair», l'homme a défendu mordicus le principe des quatre semaines de vacances d'hiver.

Afin de contourner la question sur la réduction des congés scolaires, les professionnels du tourisme préfèrent débattre de leur «étalement». D'accord pour réduire mais à condition de diluer davantage encore les vacances selon les zones. Leur «vœu unanime» est donc celui d’un étalement de la saison estivale du «15 juin au 15 septembre», alors qu'actuellement les vacances d'été courent de début juillet à début septembre.

Les arguments sont rôdés: «accès aux vacances à un public plus large», «tarifs avantageux» pour les vacanciers avec une «offre d'hébergement non saturée» et même, effets sur l'environnement et la sécurité routière avec la diminution promise à Bison fûté des bouchons. Quant aux vacances «intermédiaires», les professionnels sont formels: elles doivent être organisées «en semaines pleines, les locations étant dans la plupart des cas proposées du samedi au samedi».

Des alliés publics

On est donc bien loin des considérations pour le seul enfant. Un combat d'autant plus inégal que l'industrie du tourisme reçoit le soutien inattendu des collectivités locales, mairies en tête. Sans être formellement opposées à tout changement, les mairies et pouvoirs publics locaux refusent avant tout que toute «nouvelle réforme repose entièrement sur le budget des collectivités locales», comme l'a indiqué à la Conférence le député-maire de Grenoble, Michel Destot, par ailleurs président de l'Association des maires de grandes villes.

Car modifier les rythmes scolaires a aussi un coût pour les collectivités locales qui gèrent les activités scolaires et périscolaires. Moins d'école par jour signifie plus de temps de garderie, par exemple, avec embauche de personnels d'encadrement. Moins de vacances dans l'année se traduit par une augmentation des heures de cantine ou d'entretien des établissements par les services municipaux.

Luc Chatel l'a rappelé, seul l'intérêt des enfants primera. Si la question de la semaine de 4 jours semble d'ores et déjà posée, le ministre n'a rien laissé filtrer concernant les vacances d'été. Les calendriers scolaires étant fixés trois ans à l'avance, tout aménagement des rythmes décidé en juin prochain ne pourrait pas de toute façon être appliqué avant la rentrée 2014. De son côté, le Parti socialiste s'est engagé dans son projet pour l'égalité réelle, à réduire la pause estivale – sans dire de combien – et à organiser «une semaine de cinq jours éducatifs», s'il revient au pouvoir en 2012.

Bastien Bonnefous

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