Culture

Ce n'est pas ce qu'a dit Churchill

Christopher Hitchens, mis à jour le 30.01.2011 à 16 h 29

Le Discours d'un roi est truffé de grossières falsifications historiques. Le film retrace l'arrivée au pouvoir de George VI et contribue à la construction d'un mythe autour de la famille britannique royale pourtant loin d'être exempte de tout reproche à cette époque...

Capture du Discours d'un roi avec Timothy Spall dans le rôle de Winston Churchill

Capture du Discours d'un roi avec Timothy Spall dans le rôle de Winston Churchill

Le Discours d'un roi est un film extrêmement bien fait, son intrigue composée d'histoires individuelles est séduisante et parfaitement calculée pour plaire au spectateur le plus spirituel comme à l'anglophile larvé. Mais il se livre à de grossières falsifications historiques. L'un de ses acteurs les plus mal choisis —Timothy Spall et son pastiche lamentablement trop maigre de Winston Churchill— est l'exemple type de cette étrange réécriture. Il est représenté comme un ami fidèle du prince bègue George VI et de sa dévouée princesse, et comme un homme, en général, encourageant une réponse politicienne à la crise de l'abdication.

Or, Churchill était —aussi longtemps qu'il l'osa— un ami sincère du gâté, prétentieux et hitlérophile Edward VIII. Et il a laissé son attachement romantique à cette gargouille causer d'importants dommages à une très chère coalition de forces qui se mettait alors en place pour s'opposer au nazisme et à l'apaisement. Churchill n'a peut-être pas d'hagiographe plus fervent que William Manchester, mais si vous jetez un œil aux pages correspondantes de The Last Lion [Winston Churchill, L'épreuve de la solitude], vous verrez que l'historien abandonne quasiment son héros sur tout un chapitre.

Tout en ravalant ses différences avec d'éminents politiciens libéraux et de gauche, Churchill participa à l'émergence d'un lobby, fort d'un important soutien populaire, opposé à l'entente entre Neville Chamberlain et le fascisme européen. Le groupe fut baptisé d'un vibrant «Arms and the Covenant» [Une SDN en armes]. Pourtant, quand la crise s'aggrava en 1936, Churchill se détourna lui-même de son œuvre essentielle —en provoquant de fait l'ire de ses collègues— pour s'associer au maintien d'un playboy pro-nazi sur le trône. Il dilapida son capital politique à pleines mains en se présentant devant la Chambre des Communes —passablement saoul, selon Manchester—, pour y tenir un discours incohérent exaltant la «loyauté» à un homme qui n'en connaissait même pas le sens. Dans ce discours —que Manchester ne cite pas—, il bafouilla qu'Edward VIII «brillerait dans l'histoire comme le plus brave et le plus aimé des souverains ayant eu à porter la couronne de l'archipel.» (Vous pouvez voir comme le style de Churchill peut devenir vide et pompeux dès qu'il prend des vessies pour des lanternes; il faut ne jamais oublier qu'il s'était lui-même décrit comme la voix solitaire mettant en garde le peuple britannique contre la menace jumelle d'Hitler et de Gandhi!)

Au final, Edward VIII démontra tant de stupidité, d'égoïsme et de vanité qu'un tel sauvetage s'avéra stérile, et la chose fut oubliée. Ou du moins ses pires aspects. Il demeura ce qui n'est que très légèrement insinué dans le film: un admirateur forcené du Troisième Reich, qui y vit une destination idéale pour sa lune de miel avec Mrs. Simpson, et qui fut photographié donnant et recevant le salut hitlérien. Parmi ses rares amis et comparses, la majorité était des militants des chemises noires, comme l'odieux «Fruity» Metcalfe. (Le biographe de la famille royale, Philip Ziegler, a essayé tant bien que mal, il y a quelques années, de nettoyer cette sordide histoire, avant finalement d'y renoncer.) Pendant ses séjours sur le continent européen, après son abdication, le Duc de Windsor ne rompit jamais ses contacts irresponsables avec Hitler et ses sbires, et aurait même vocalisé son enthousiasme à devenir une marionnette ou un «régent», si jamais la situation se renversait. Voila pourquoi Churchill finit par lui faire quitter l'Europe et lui offrit la sinécure d'un gouvernement colonial aux Bahamas, où il pouvait être bien encadré.

Toutes autres considérations mises à part, la véritable histoire n'aurait-elle pas été un tout petit peu plus intéressante pour les spectateurs? Mais nous n'atteindrons apparemment jamais le temps où le culte de Churchill sera ouvert à un examen honnête. Et le film suit donc son cours, de la vaseline plein l'objectif. On y suggère que, une fois contournés de petits nids de poules sur la route politique, et une fois surmontés de petits obstacles dans la psyché du jeune monarque, la Grande-Bretagne recouvre ses esprits, avec Churchill et le roi de Buckingham Palace, et un discours sur l'unité et la résistance tout juste sorti du four.

Encore une fois, la retouche photo et la vaseline s'en donnent à cœur joie. Quand Neville Chamberlain réussit à contrer la coalition entre le parti travailliste, le parti libéral et les conservateurs churchilliens, et à mettre à disposition de son ami Hitler la majorité du peuple tchécoslovaque, avec tout ce que ce pays comptait d'imposantes usines d'armements, il bénéficia d'un soutien politique inouï. Quand il atterrit à l'aéroport d'Heston, à son retour de Munich, il fut accueilli par une escorte royale en uniforme d'apparat, et invité à se rendre directement à Buckingham Palace. Un message écrit du roi George exhorte sa présence, «pour que je puisse vous exprimer personnellement mes félicitations les plus sincères. (...) [C]ette lettre souhaite chaleureusement bienvenue à une personne qui, par sa patience et sa détermination, a gagné la gratitude durable de tous ses compatriotes à travers l'Empire.» Chamberlain parada ensuite sur le balcon du palais, où il fut salué par la famille royale, et l'acclamation de la foule. Ainsi, la trahison de Munich avait reçu l'assentiment royal avant que le Premier Ministre eut à la justifier devant le Parlement.  Les forces de l'opposition étaient battues à plate couture avant même que le match ne débute. La Grande-Bretagne n'a pas de Constitution écrite, mais l'usage veut que l'assentiment royal soit donné à des mesures après leur passage devant les deux chambres du Parlement. Ainsi, l'historien conservateur Andrew Roberts, dans son chapitre définitivement accablant «The House of Windsor and the Politics of Appeasement» [La Maison Windsor et la politique d'apaisement], a tout à fait raison de citer son collègue universitaire, John Grigg, pour soutenir l'idée qu'en se comportant ainsi, et en accordant leurs faveurs pré-emptives à Chamberlain, le roi George VI et la Reine Elizabeth (Colin Firth et Helena Bonham Carter, pour vous) «ont commis l'acte le plus anticonstitutionnel d'un souverain britannique au cours du siècle actuel».

Les lettres personnelles et les journaux de la famille royale démontrent d'une allégeance continue et solide à la politique de l'apaisement et à la personnalité de Chamberlain. L'austère mère du roi George lui écrit son exaspération de ne pas voir plus de membres de la Chambre des Communes ovationner la trahison. Le roi lui-même, alors que les armées nazies ont durement pénétré le nord de la Scandinavie et les terres françaises, n'accepte pas la démission de Chamberlain. Il «lui dit combien il a été traité injustement, et qu'il est sincèrement désolé.» Discutant d'un successeur, le roi écrit «Je, évidemment, suggère [Lord] Halifax.» On lui expliquera que ce pilier de l'apaisement ne fera pas l'affaire, et qu'une coalition gouvernementale de guerre ne peut pas vraiment être dirigée par un membre non-élu de la Chambre des Lords. Perplexe, le roi écrit dans son journal qu'il ne se fait pas à l'idée de Churchill en Premier Ministre et qu'il s'est rendu auprès du défait Halifax pour  lui dire combien il aurait souhaité qu'il soit choisi à la place. On pourra facilement constater tout cela en faisant quelques recherches élémentaires.

Dans quelques mois, à nouveau, la famille britannique royale se refera une virginité et une santé grâce à l'attirail d'un mariage. Des termes comme l'«unité nationale» et la «monarchie du peuple» circuleront librement çà et là. La quasi-totalité du capital moral de cette dynastie, plutôt étrange et un peu allemande, est investie dans le mythe, construit de toutes pièces, de sa participation à «l'heure de gloire britannique». En fait, s'il n'en avait tenu qu'à elle, cette heure de gloire n'aurait jamais eu lieu. Ce n'est pas un détail, mais une violation majeure de l'histoire - qui semble aujourd'hui glisser sans résistance vers la consécration d'un Oscar. 

Christopher Hitchens

Traduit par Peggy Sastre

Christopher Hitchens
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