Monde

Washington a lâché Moubarak

Jacques Benillouche, mis à jour le 01.02.2011 à 18 h 45

Depuis George W.Bush, les Américains tentent de préparer la succession d'Hosni Moubarak et d'éviter une prise du pouvoir en Egypte par les Frères Musulmans.

Hosni Moubarak et Barack Obama Jim Young / Reuters

Hosni Moubarak et Barack Obama Jim Young / Reuters

La position de l'administration Obama et même de celle qui l'a précédé quand George W. Bush était à la Maison Blanche a toujours été ambigûe vis-à-vis d'Hosni Moubarak. Elle l'est encore plus aujourd'hui. Les Américains savent qu’il représente la stabilité dans la région et le seul allié d’Israël et pourtant, ils hésitent à l’appuyer ouvertement. Le ministre de la défense Mohamed Hussein Tantawi, par ailleurs commandant en chef des forces armées égyptiennes, qui s'est rendu à Washington au cours des dernières heures pour obtenir le soutien des américains dans la lutte contre les émeutiers a pu s'en apercevoir.

Des réunions secrètes lui ont permis d’exposer au président Obama et à ses hauts responsables politiques et militaires la situation. Le ministre de la défense égyptien les a mis en garde contre le risque de voir le régime tomber si aucune aide matérielle n’était fournie pour accroitre la répression. Les Frères Musulmans agissent à présent ouvertement pour récupérer à leur profit les mouvements de protestation. Mais la réponse de Barack Obama semble avoir été négative. Washington mesure le risque d’appuyer un gouvernement discrédité et a en fait lâché Moubarak depuis longtemps.

La possibilité de laisser l’armée prendre le contrôle du pays a été discutée dans la journée du vendredi lorsque les forces de sécurité ont été dépassé et incapables de canaliser les émeutes. Les Américains ont accepté de laisser quelques jours supplémentaires au régime pour se redresser mais la situation a empiré. Les Etats-Unis sont conscients que l’Egypte reste un maillon important dans leur stratégie dans la région et c’est d’ailleurs pour cela que Barack Obama avait décidé de s’adresser au monde musulman depuis une tribune égyptienne, dès sa prise de fonctions à Washington. L’avènement d’un gouvernement anti occidental pourrait modifier les clefs de la situation de la région avec le risque de voir le traité de paix de 1979 avec Israël remis en cause. L’appel à l’armée était la seule ressource qui restait à Moubarak pour garder un pouvoir même amputé.

Mais à Washington, on n'est pas vraiment surpris de ce qui se passe. L’administration Bush qui craignant déjà la chute de Moubarak et une prise de pouvoir des Frères Musulmans alliés idéologiques d'al-Qaida avait pris les devants en se rapprochant de l'opposition démocratique. Bush avait aussi ses raisons de vouloir déstabiliser le président égyptien et l'a expliqué dans ses mémoires. Il a notamment soutenu que Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive parce que l'une des sources de cette information était le président égyptien Hosni Moubarak.

Et l'administration Obama a poursuivi le jeu mené par Bush. L'ambassade américaine au Caire aurait ainsi aidé un jeune leader dissident égyptien, invité à assister à un sommet secret pour activistes à New-York.  Le journal «The Telegraph» souligne que le militant, à son retour au Caire en décembre 2008, a déclaré à des diplomates américains «qu'une alliance de groupes d'opposition avait élaboré un plan pour renverser le président Hosni Moubarak et installer un gouvernement démocratique en 2011». L’identité de ce militant n’a pas été révélée mais il semble bien qu’il ait été depuis arrêté par les forces de sécurités égyptiennes.

Les révélations de WikiLeaks ont montré par ailleurs que le gouvernement américain soutient, depuis 2008, des figures de l’opposition égyptienne encouragées à préparer un soulèvement pour réclamer la chute du régime actuel. Ces informations contredisent la thèse généralement admise selon laquelle les émeutes en Egypte seraient spontanées et que les manifestants agissaient sans mot d’ordre et sous l’instigation d’aucun meneur.

Le silence de Barack Obama s’explique par son insistance à prôner auprès des autorités égyptiennes une attitude modérée contre les opposants en évitant l’usage de la force et du feu. L’administration américaine a tout fait pour obtenir la démission de Moubarak ou pour le moins, l’introduction de réformes politiques et la modification des structures gouvernementales d’une manière pacifique. Les Frères musulmans, certainement au fait de ce qui se tramait, ont d’ailleurs appelé à un changement pacifique de gouvernance en suivant ainsi l’appel de Barack Obama à un dialogue national alors que leurs méthodes habituelles sont plus radicales.

Mais Moubarak ne veut pas céder et l'a réaffirmé dans un discours qui a enflammé samedi 29 janvier la population plutôt que la calmer. Le président s’accroche car il bénéficie encore de soutiens extérieurs. Son renversement aurait des conséquences stratégiques bien plus grandes que la chute de Ben Ali en Tunisie et il bénéficie de l'aide de nombreux pays arabes dits modérés qui craignent un effet dominos. L’Arabie saoudite, le Koweït et la Jordanie soutiennent en sous-mains le pouvoir égyptien, plaident sa cause à Washington et mettent en avant les cris de joie du régime iranien qui verrait disparaître l'un de ses plus féroces adversaire.

La formation d’un nouveau gouvernement égyptien semble aujourd'hui une solution visant surtout à gagner du temps. La désignation d’une personnalité forte comme le chef des renseignements, Omar Suleiman  tend à prouver, si besoin en était, que l'issue sera très certainement militaire.

Jacques Benillouche

Photo: Hosni Moubarak et Barack Obama Jim Young / Reuters

 

 

 

 

 

 

 

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