Monde

Pour Israël, l'Egypte n'est pas la Tunisie

Jacques Benillouche, mis à jour le 01.02.2011 à 18 h 47

Dans les deux cas, la rue rejette un pouvoir dictatorial. Dans les deux cas, les islamistes sont un danger bien réel. Mais la différence tient au comportement et au rôle de l'armée... jusqu'à aujourd'hui.

L'armée égyptienne dans les rues du Caire Amr Dalsh / Reuters

L'armée égyptienne dans les rues du Caire Amr Dalsh / Reuters

Les Israéliens suivent avec une attention permanente la situation en Egypte. Pour autant, au ministère des affaires étrangères, on souligne que la situation est différente de celle qui prévalait en Tunisie avant le renversement de Ben Ali. Le point commun entre les deux pays est bien évidemment le danger islamiste. Mais le rôle de l'armée est en revanche très différent. Les stratégies des différentes parties ne sont pas comparables non plus.

Ainsi en Tunisie, les islamistes ne sont pas pressés. Ils considèrent que le temps joue pour eux et refusent pour l’instant de participer au nouveau pouvoir en choisissant de rester «vierges» de toute compromission avec le gouvernement qui vient de se constituer. Ils misent sur le pourrissement de la situation économique. Les chiffres officiels évaluent déjà à 3 milliards d’euros les pertes engendrées par les émeutes.

Si le président tunisien est tombé, c'est que l’armée a lâché l’ancien pouvoir en voulant apparaitre, à l’instar de la situation en Turquie, pays à l'origine de l'élite tunisienne, comme un garant de la démocratie ou a tout le moins une institution qui ne combat pas son propre peuple.

En Egypte, l’armée appuie totalement, pour l’instant, le gouvernement et la répression qu'il mène contre les manifestants. Elle reste le bras armé du pouvoir qui vient de décider de la mettre en première ligne pour mater la rébellion en consolidant les effectifs des policiers et des services de sécurité. Les israéliens estiment qu'Hosni Moubarak contrôle encore la situation. Ils expliquent que le président égyptien et son appareil sécuritaire jouent un jeu assez subtil en laissant certaines manifestations se développer uniquement pour diminuer la pression de façon à garder le contrôle des évènements. Il peut encore compter sur une armée qui lui reste fidèle et ne reçoit d’ordres que de lui. Ses proches relativisent aussi des émeutes de quelques milliers de personnes dans un pays de 80 millions d’individus.

L’inquiétude d’Israël vient surtout de la concomitance de ces évènements avec la nouvelle situation  politique au Liban, marquée comme on l'attendait en Israël par le poids grandissant du Hezbollah, et la chute du régime de Ben Ali foncièrement opposé aux islamistes. L’importance de l’Egypte est fondamentale pour l’équilibre de la région. Elle garde encore une énorme influence auprès du monde arabe et a toujours joué le rôle de sage et souvent d’intermédiaire respectée dans les négociations avec les palestiniens. Benjamin Netanyahou a été informé par ses services que les Frères Musulmans, contrairement aux islamistes tunisiens, sont eux particulièrement impliqués dans les manifestations.

Après avoir manifesté une certaine prudence dans les premiers jours, les islamistes égyptiens ont décidé de se joindre aux manifestants dans la nuit du jeudi 27 janvier pour ensuite étendre le mouvement après les prières du vendredi. Ils ont enflammé les quartiers pauvres du Caire, Choubra en particulier avec ses quatre millions d’habitants. Les unités spéciales de la police n’étaient plus en nombre suffisant après des actions qui les ont épuisés et démoralisés. Moubarak a donc estimé devoir mettre les militaires en première ligne aux côtés des policiers pour endiguer le flot des manifestants. L’armée a exigé l’institution d’un couvre-feu, de 18h à 7h, pour faire souffler ses troupes et pour organiser la contre attaque mais le pouvoir central a refusé. L’armée a pris sur elle d’instaurer un couvre-feu à Suez, à Ismaïlia  et à d’El Arish pour ne pas voir les émeutiers à proximité des frontières avec Israël et avec Gaza. L’ordre y règne grâce aux patrouilles de sécurité blindées.

La question est de savoir ce que sera, si la situation s'aggrave encore, l' attitude des jeunes officiers qui pourraient ne pas accepter de tirer sur une foule désarmée. La sortie des fidèles des mosquées après la prière du vendredi a été tumultueuse et de nombreux jeunes se sont hissés sur les véhicules blindés des forces de sécurité pour en extirper les militaires et parfois fraterniser avec eux.

Tout repose pour Moubarak sur l'armée tant les forces de police et de sécurité semblent aujourd'hui dépassées. Les israéliens pensent qu'Hosni Moubaral et son entourage n'ont pas encore pris la mesure du ressentiment. La répression, l'armée, le fait que les  imams des mosquées ont été contraints d’axer leurs sermons du vendredi sur un appel au calme, n'ont pas mis fin aux révoltes.

Appel à l'aide aux Américains

Le ministre de la défense égyptien Mohamed Hussein Tantawi s'est rendu à Washington pour obtenir le soutien de l'administration américaine dans la lutte contre les émeutiers. De source israélienne, des réunions secrètes ont permis d’exposer au président Obama et à ses hauts responsables politiques et militaires la réalité de la situation. Le ministre de la défense égyptien les a mis en garde contre le risque de voir le régime tomber si aucune aide matérielle n’est fournie pour accroitre la répression. Le danger guette car les Frères Musulmans, que certains voient alliés d'al-Qaida, agissent à présent ouvertement pour récupérer à leur profit les mouvements de protestation. Le pouvoir égyptien demande un pont aérien pour obtenir des équipements anti-émeutes. La réponse américaine se fait attendre.

Il est certain que les forces de sécurité ont perdu le contrôle de la situation dans plusieurs endroits. A Suez, le siège de la police a été incendié ainsi que des locaux du parti du président. Les renseignements israéliens précisent cependant qu'Hosni Moubarak  garde encore de sérieux atouts entre ses mains pour les utiliser en ultime option. Quatre divisions blindées ont été mises en état d’alerte tandis que tous les soldats ont été rappelés à leur base. Par mesure préventive, 2.500 militants membres de l’opposition ont été arrêtés... sans pour autant réduire les troubles. Par ailleurs les émeutiers sont dans le flou depuis qu’internet est bloqué. Le gouvernement égyptien a compris qu’il devait gagner la guerre de l’information qui a coûté le pouvoir à Ben Ali.

Le président Moubarak s'est plié aux exigences de son armée en acceptant un couvre-feu sur l’ensemble du pays après la tentative de prise d’assaut du ministère des affaires étrangères et des bâtiments de la télévision ainsi que l’incendie du siège du Parti national démocratique. La figure de l’opposition, Mohammed El Baradei, a été placée en résidence surveillée.

Les prochains jours s'annoncent cruciaux pour la capacité de survie du régime Moubarak. Une prise du pouvoir par l'armée est un scénario plausible. Les israéliens craignent par ailleurs la propagation à la Jordanie dont les Frères musulmans ont dirigé des émeutes contre le royaume hachémite. Dans un scénario catastrophe, Israël pourrait se retrouver entièrement encerclé d'ennemis comme en 1967.

Jacques Benillouche

Photo: L'armée égyptienne dans les rues du Caire Amr Dalsh / Reuters

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