France

Egypte: les raisons de l'embarras français

Daniel Vernet, mis à jour le 01.02.2011 à 18 h 46

Le silence de la diplomatie française ne s'explique pas uniquement par la peur d'une nouvelle gaffe à la Alliot-Marie: la France a du mal à imaginer un monde arabe sans Moubarak.

Manifestation anti-Moubarak au Caire, le 29 janvier 2011. REUTERS/ Goran Tomasevic

Manifestation anti-Moubarak au Caire, le 29 janvier 2011. REUTERS/ Goran Tomasevic

Prudence. Tel est le mot d’ordre auquel se tiennent les responsables français face aux événements en Egypte. Cette réserve qui a été critiquée par le Parti communiste a plusieurs explications, tandis que le Parti socialiste s’est fendu d’un communiqué exprimant sa «solidarité» avec le peuple égyptien.

Il y a d’abord la crainte d’une nouvelle «maladresse». Quand les manifestants tunisiens affrontaient la police de Ben Ali, Michèle Alliot-Marie, ministre des Affaires étrangères, n’avait rien trouvé de mieux que de proposer le savoir-faire français dans le maintien de l’ordre. Nicolas Sarkozy lui-même avait dû reconnaître que «la forme» de cette déclaration pouvait prêter à polémiques.

Depuis les manifestations qui embrasent les grandes villes égyptiennes, le Quai d’Orsay se limite à exprimer sa préoccupation et son soutien aux ressortissants français qui se trouvent en Egypte.

Le Premier ministre François Fillon s’en remet au peuple égyptien: «aucun pays ne peut prendre sa place», a-t-il dit, au cours d’une rencontre informelle avec des journalistes qui l’accompagnaient dans un déplacement en province.

L’Elysée se tait. Aucun commentaire officiel n’était venu de la présidence de la République, au lendemain du discours d’Hosni Moubarak et de la nomination d’un vice-président, près d’une semaine après le début des manifestations.

Nicolas Sarkozy profitera peut-être de son déplacement à Addis-Abeba, en Ethiopie, où il doit être l’invité du sommet de l’Organisation de l’unité africaine (OUA). Mais en attendant, son silence ne saurait s’expliquer par la «réserve» qu’il a invoquée à, propos de la Tunisie, parce que ce pays était un ancien protectorat français.

On touche ici à la deuxième raison de la prudence française. La diplomatie française qui s’appuie depuis longtemps sur Moubarak a du mal à opérer un tournant. Le régime égyptien, plus encore que le système Ben Ali, était vu comme un rempart contre l’islamisme, qui est sans doute un danger plus réel en Egypte qu’en Tunisie. D’autre part, Hosni Moubarak coprésidait avec Nicolas Sarkozy l’Union pour la Méditerranée (UPM), cette grande idée du président de la République et de son conseiller Henri Guaino qui est dans une impasse depuis sa création en 2008. La France comptait beaucoup sur lui pour être une sorte de médiateur avec l’ensemble du monde arabe.

La troisième raison de l’embarras français rejoint les interrogations de la diplomatie américaine. L’Egypte de Moubarak était un des alliés les plus importants des Etats-Unis, et de l’Occident, au Moyen-Orient.

Après Israël, elle était le deuxième pays le plus aidé par Washington dans le monde. Or c’est aussi le sort d’Israël qui se joue en partie au Caire et dans les autres grandes villes égyptiennes car l’Egypte est, avant la Jordanie, le premier pays arabe à avoir reconnu l’Etat hébreu.

Il est trop tôt pour savoir si le régime Moubarak va s’effondrer dans les prochains jours voire les prochaines heures, s’il se survivra à lui-même avec un autre rais, s’il sera remplacé par un système où les islamistes feront la loi ou si un gouvernement «laïc» se retournera vers le camp panarabe. Ce changement éventuel du rapport des forces entre les pays arabes et Israël est naturellement la préoccupation principale des chancelleries occidentales.

Mais, dans une déclaration officielle, Barack Obama a trouvé un équilibre entre le soutien aux revendications des manifestants égyptiens pour le respect des libertés individuelles – des «valeurs universelles», a dit le président américain – et les intérêts stratégiques américains.

Pourquoi Nicolas Sarkozy ne pourrait-il trouver les mêmes accents?

[Mise à jour] Le président de la République a profité de sa présence au sommet de l'OUA pour déclarer, dimanche 30 janvier: Nous sommes «avec amitié et respect aux côtés des Tunisiens et des Egyptiens». Sarkozy asouligné que la France préférait les "changements pacifiques" de régime:

«La démocratie, le respect des droits de l'Homme, sont (...) desaspirations profondes de chacun de nos peuples comme nous le rappellentavec force les événements de Tunisie et d'Egypte.»

Daniel Vernet

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