Culture

La musique et l'enjeu de la donnée

Henry Michel, mis à jour le 31.01.2011 à 18 h 37

Des informaticiens de la Sacem aux geeks du Hack Day, deux ambiances autour d’un des enjeux principaux de l’industrie musicale de demain: le traitement de données et l'argent.

Le pianiste Chen Kuan-yu, à Taiwan, en 2009. REUTERS/Stringer

Le pianiste Chen Kuan-yu, à Taiwan, en 2009. REUTERS/Stringer

La conférence de presse annuelle de la Sacem au Midem –et malgré la forte sympathie de ses orateurs, de leurs slides PowerPoint et du fier catogan qu’arbore le présentateur, s’apparente à la visite que l’on pourrait faire à sa vieille tante qui nous énumère toutes ses articulations douloureuses.

Cette année, les rhumatismes sont accompagnés d’une double fracture: la baisse de 13,8% des perceptions du secteur internet/multimedia, qui représente moins de 1% de ses recettes, associée à la gestion incertaine du tsunami de données informatiques fournies par ces nouveaux partenaires. Un vrai problème d’organisation interne, qui oblige la structure à faire ce qui n’est pas sa grande spécialité: changer.

Duo perdant — non seulement le chiffre des perceptions baisse, mais le type de données à traiter pour calculer ces faibles perceptions a connu une hausse exponentielle, de par la multiplicité des acteurs, la globalité des catalogues concernés, et l’achat parcellaire de l’œuvre musicale qu’impliquent les nouveaux services de consommation de la musique en ligne.

Pour résumer, c’est un peu comme si les clients d’un hypermarché, d’un jour à l’autre, n’achetaient plus que des navets, et en plus les payaient avec des rouleaux de pièces de 1 centime.

Bernard Miyet, président du directoire de la Sacem:

«Les lignes de traitement informatique de ce poste, qui représente moins de 1% de nos perceptions, dépassent à elles seules l’ensemble de toutes nos autres données de reporting.»

De tous les problèmes de Tatie Sacem, celui-ci est peut-être le plus contemporain: il manifeste sa détermination à pérenniser et multiplier la perception des droits sur les services numériques. Après Dailymotion en 2009, Youtube fin 2010, la Sacem a signé en moins de deux ans plus de 1.600 contrats avec des services en ligne. Et cette conquête de territoire s’accompagne de trois défis vis à vis de la transmission de données : une gestion efficace des volumes qu’elles représentent, la transparence entre les interlocuteurs, et l’harmonisation des protocoles.

Mais pour l’instant, l’investissement que représente cette profonde mutation est un pari pour l’avenir plus qu’incertain:

«Dans de nombreux cas, les coûts de collecte des infos sont supérieurs (1) aux sommes perçues».

Malaise dans la salle. On sentait que l’équipe pouvait éclater en sanglots à tout moment, mais la conférence de presse s’achève dans la dignité.

Meet The Hackers

Deux étages plus bas, l’ambiance est plus joyeuse. Une foule compacte accueille sur la scène du MidemNet une douzaine de développeurs et graphistes — les yeux cernés, ils sortent de 24 heures d’un marathon dédié à la programmation d’applis musicales, le Hack Day.

Lancés à Londres en 2009, à l’initiative d’une partie de l’équipe de SoundClound, les music hack days réunissent une communauté de développeurs passionnés et insomniaques, travaillant pour la plupart chez les principaux acteurs de la musique en ligne d’aujourd’hui: last.fm, ex.fm, soundcloud, musescore, songkick, the echo nest, et beaucoup d’autres.

Le point commun de ces sociétés, c’est un savoir faire spécifique sur la manipulation de la musique en ligne, de l’upload au géotagging, en passant par l’identification à l’écoute, le répertoire de paroles, la gestion de communautés de fans, de concerts liés aux artistes, de leurs biographies.

L’ensemble de ces services d’interactions, tout ce qui peut rapprocher un utilisateur d’un artiste, de l’écoute d’un morceau, de l’achat d’une place de concert, d’un t-shirt, tout ce qui peut l’amener à co-opter, faire découvrir, partager, répandre ou exprimer son amour de la musique, tout ce trésor de guerre ne sommeille pas dans le coffre des anciens métiers du disque, mais bien du monde de l’informatique.

Ces outils, au contraire d’être jalousement gardés, sont pour la plupart du temps mis à disposition au public par le biais d’APIs (voir article précédent), modules de développement pouvant être utilisés à d’autre fins, enrichis, réinterprétés.

«Le hack comme on l’entend ça n’est pas du piratage, explique Ben Fields, un des hackers. C’est plutôt pout nous le plaisir d’inventer…juste pur le plaisir. Avoir une idée en tête, qu’elle soit farfelue, ou infaisable, un truc qui nous éclate, et tout faire, avec les moyens du bord, pour la réaliser. Aujourd’hui, pour créer un service musical, on n’a plus besoin de créer une infrastructure à partir de rien, y’a une matière existante avec tout l’ecosystème de dev des API. La seule limite, c’est l’idée. »

 Au fil des dix derniers Hack Day, près de 300 développements ont pu être réalisés et mis en disposition au public. Dave Haynes, fondateur de ces événements, nous présente les meilleurs, de l’utile au débile. Earth Destroyers collecte les données de tournées d’un artiste donné, en déduit son bilan carbone annuel, et lui attribue une note écologique. Scrobbyl vous permet de « scrobbler » (signaler l’écoute) vos vinyles sur last.fm. L’excellent Bragging Rights compare votre profil last.fm à celui d’un ami pour indiquer qui de vous deux a découvert tel groupe le premier. Sonic Shirts vous génère automatiquement des t-shirts arborant les paroles de vos morceaux préférés sur Last.Fm. Wreckomender devine en fonction de vos goûts musicaux les artistes que vous êtes le plus susceptible de détester.

All your base are belong to us

Le Hack Day a constitué non seulement un des événements les plus rafraichissants et enthousiasmants de ce Midem – mais il a également servi de démonstration vertigineuse du jonglage réalisable, par n’importe qui,  avec l’ensemble des données de la musique actuelle dans son rapport avec ses «utilisateurs».  Tout ce qui, il y a dix ans relevait des compétences de ceux que Dave Haynes, appelle les anciens gardiens du temple:

«Les anciens gardiens du temple, les majors, les publicistes, les medias, choisissaient quoi faire écouter aux gens, et comment. Ils voulaient bien faire, mais ils choisissaient forcément à la place de l’utilisateur de musique. Les nouveaux gardiens du temple, c’est tout le monde, c’est nos amis, et nos interactions grâce à ces nouveaux services.»

Après la présentation de Haynes, un homme lève la main:

«Je m’occupe d’un petit label, et je trouve tous vos trucs géniaux, comment dois-je faire pour que mes artistes se retrouvent dans vos applis?»

Les hackers répondent quasiment tous en cœur :

«Des données. On veut de la donnée. Nourrissez les bases.»

- Matt Oggle, un des hackers, ancien chef développeur chez Last.fm:

«On est sûr que vous avez sûrement des données exploitables.Renseignez absolument tous les portails des dates de vos artistes, de leurs collaborations musicales précédentes, de leurs genres, de leurs sous genres, au plus vous donnez ce contenu-là, au plus vous vous rapprocherez des gens qui seront susceptibles d’aimer et écouter vos artistes.»

Un autre gars lève la main. Murmures dans la salle : c’est Taylor Hanson, du groupe américain Hanson. Le jeune homme ne tarit pas d’éloges sur ce qu’il vient d’entendre. Et le moment est surprenant.

«Vous ne pouvez pas savoir les gars à quel point c’est rafraichissant d’entendre tout ce que vous venez de dire. C’est la première fois en deux jours que j’entends parler des artistes, que j’entends parler de trucs qui me plaisent et m’intéressent. Et vous aussi, vous êtes des artistes finalement – vous faites les choses pour le plaisir. Et dans mon groupe, on aimerait tellement pouvoir faire tout le temps ça – faire de la musique avant tout pour nous faire plaisir, pas tout analyser.»

Les hackers rougissent et remercient Hanson, qui poursuit:

«Mais justement, qu’allez vous faire le jour ou une de vos applis géniales développées pendant un Hack Day reçoit une offre commerciale? A qui reviendra la paternité du truc?»

Silence sur le plateau. Haynes est gêné :

«On n’y a pas vraiment pensé pour l’instant à vrai dire. Ce n’était pas une éventualité jusqu’à maintenant…»

Hanson:

«Parce que c’est maintenant que vous devez parler de ça, ce sera trop tard quand ça arrivera. Je sais ce que je dis. Vous devez vous fixer des règles justes et équitables, dès maintenant, parce que lorsque l’argent arrivera ça pourra tout changer.»

Haynes:

«Oui tu as raison. On n’en avait jamais parlé, mais il faudra aborder ça un jour.»

Il aura fallu un artiste pour avancer le sujet le moins évident de ces 5 jours de Midem parmi ces nouveaux acteurs en ligne: l’argent. Amusant contraste entre le zèle des organismes de perception musicale pour expliquer que l’argent ne vient plus, et celui de ces nouveaux acteurs pour en parler le moins possible.

Car officiellement, les revenus de ces nouveaux acteurs et la monétisation potentielle réelle de ces services sont les vraies données manquantes dans cette débauche de data. Pour le moins un joli flou gaussien, un silence poli entretenu par beaucoup, le géant Spotify en tête.

Seul os à ronger, quelques communiqués sexy sur les sommes versées aux maisons de disques – à l’instar des 20 millions d’euro promis lors du Midem par Deezer, peut-être un des seuls acteurs du secteur à parler de chiffre d’affaires. Et encore plus volontiers depuis mi-août et l’offre commune lancée avec Orange, ayant réuni pour l’instant près de 500.000 abonnés.

Mais ne soyons pas rabat-joie: oublions l’argent encore pour quelques temps et écoutons plutôt de la musique. Au moins ça, c’est gratuit.

Henry Michel

(1) Dans une première version de l'article, il était écrit que  «Dans de nombreux cas, les coûts de collecte des infos sont inférieurs aux sommes perçues». C'est évidemment l'inverse: «Dans de nombreux cas, les coûts de collecte des infos sont supérieurs aux sommes perçues». Avec nos excuses pour l'erreur, désormais rectifiée.

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