Présidentielle 2012: comment mieux encadrer la déferlante de sondages

Des compteurs

Des compteurs. Photo Romdos via Flickr CC License by

Une proposition de loi visant notamment à rendre les chiffres plus transparents va bientôt être examinée par le Parlement.

Encore seize mois avant le premier tour de l’élection présidentielle, mais les sondages font déjà polémique, notamment à gauche. Le député PS Jean-Christophe Cambadélis, proche de Dominique Strauss-Kahn, a ainsi dénoncé sur son blog le 20 janvier «l’overdose de sondages [...] plus ou moins surréalistes» venant «anesthésier la pensée», après une étude CSA installant son champion «invraisemblablement trop haut» (64% au second tour face à Nicolas Sarkozy). Le 23, Ségolène Royal s’est elle étonnée que d’autres candidats que le président sortant, comme François Fillon, ne soient pas testés à droite en parallèle des primaires socialistes.

Si les instituts sont déjà engagés dans la bataille de 2012 (témoin le récent mercato de leurs dirigeants ou la conclusion d’accords par Ipsos avec l’audiovisuel public ou CSA avec 20 minutes, RMC et BFM TV...), leurs détracteurs aussi. D’autant que les précédentes présidentielles ont laissé le souvenir de tendances anticipées (la réélection aisée de Giscard d’Estaing en 1981, la présence au second tour de Barre en 1988) finalement démenties, voire de surprises de dernière minute: l’élimination d’Edouard Balladur en 1995 alors qu’il avait longtemps été donné gagnant («Pour l’opinion, l’élection présidentielle est déjà jouée», écrivait Jérôme Jaffré, de la Sofres, trois mois avant le scrutin dans Le Monde), et bien sûr celle de Lionel Jospin en 2002, que les sondeurs n’avaient pas exclue —la campagne socialiste en avait été informée– mais qui n’était apparue dans aucune enquête.

300 sondages en 2007

Et si, en 2007, il n’y eut pas de réelle divergence entre les derniers sondages et les résultats finaux, cela n’empêcha pas, par exemple, Ségolène Royal de s’en prendre, dans son livre Ma plus belle histoire c’est vous, aux instituts, notamment pour leurs liens avec le monde des affaires... Lors de cette élection, la Commission des sondages dénombra près de 300 enquêtes, deux fois plus qu’en 1995, un chiffre qui pourrait encore être battu d’ici 2012. La quantité au détriment de la qualité? «Depuis vingt-cinq ans, la qualité des sondages baisse, c’est un constat. A l’époque, les sondeurs n’auraient jamais osé faire ce qu’ils font aujourd’hui, comme calculer des pourcentages sur 200 personnes», affirme le professeur de sciences politiques Alain Garrigou, auteur de l’essai L’Ivresse des sondages et cofondateur, fin 2008, d’un Observatoire des sondages.

La précision des enquêtes est notamment affectée par la taille et la qualité des échantillons censés représenter 43,5 millions d’électeurs (830 personnes par exemple dans le dernier sondage Ifop), par le «redressement» des chiffres bruts obtenus par les enquêteurs (sous-déclaré, le vote FN a souvent été doublé dans le passé) ou par les raisonnements sur des sous-échantillons: les chiffre du récent sondage CSA sur les primaires se fondaient sur environ 280 réponses, soit une marge d’erreur théorique de huit points dans un sens ou dans l’autre...

La recette du chef

En octobre dernier, les sénateurs Hugues Portelli (UMP) et Jean-Pierre Sueur (PS) ont remis un rapport plutôt critique (Alain Garrigou y pointe des «convergences» avec ses vues) sur les sondages politiques. Il a immédiatement été suivi d’une proposition de loi du premier «visant à mieux garantir la sincérité du débat politique et électoral», dont le second a été nommé rapporteur, et qui sera débattue au Sénat le 14 février. L’objectif: actualiser la législation sur les sondages, qui date pour l'essentiel de 1977 et 2002, en imposant une transparence accrue sur les marges et les redressements, en musclant les prérogatives de la Commission des sondages et en interdisant les sondages politiques contre gratification.  

«On ne fait pas la guerre aux sondeurs, résume Jean-Pierre Sueur. Le principal objectif, c’est la transparence des conditions de réalisation et d’élaboration des résultats, car les sondages sont omniprésents dans le débat public. “On me dit souvent: 'Au restaurant, vous ne demandez pas à un chef de vous donner sa recette'. Je réponds que le chef ne prétend pas faire de la science».

Si les sondeurs estiment que l’idée d’une plus grande transparence est bonne, ils s’interrogent sur sa mise en pratique, par exemple sur la mise à disposition, sur le site Internet de la commission, des chiffres bruts avant redressement. «Il peut y avoir des débats sur la manière de redresser, mais pourquoi publier des chiffres bruts dont on sait de manière absolue qu’ils sont faux?», s’interroge Jean-François Doridot, directeur général de Ipsos Public Affairs, qui explique notamment que les «bruts» du référendum de 2005 donnaient systématiquement le «oui» vainqueur.

En dehors de ces questions de méthodologie, Hugues Portelli estime par ailleurs que «ce qui gêne le plus les sondeurs, c’est la question des calendriers de remise des enquêtes à la commission et l’interdiction des gratifications aux personnes interrogées».

«L'offre politique n'est pas structurée»

Mais quand bien même les sondages préélectoraux seraient scientifiquement précis et fiable, une question continuerait de se poser avec acuité, celle de leur possible influence excessive sur la sélection des candidats (le choix de Royal en 2006 avait été partiellement attribué à ses bons sondages de l'époque face à Sarkozy) et le déroulement de la campagne. Pour l’atténuer, la proposition de loi sénatoriale propose par exemple d’interdire la publication de sondages de second tour ne reflétant pas les résultats de ceux de premier tour, tels certains qui donnaient Bayrou vainqueur en 2007 mais troisième largement distancé au premier tour, ou la récente enquête CSA hissant Martine Aubry au second tour des primaires face à DSK sans être non plus dans les deux premiers.

Certains sondeurs, spécialistes des sondages ou journalistes insistent aussi sur la nécessité pour les médias et le grand public d’analyser les chiffres avec prudence si loin de l’élection, et d’éviter ce que Gérard Courtois, directeur éditorial du Monde, appelait lors d'une récente conférence un «usage étriqué et pauvre» des chiffres. «Au sens strict, la plupart des gens n’ont pas encore de désir motivé et l’offre politique n’est par ailleurs pas structurée. C’est comme les comportements d’achat: vous pouvez aimer un produit et ne pas l’acheter devant un linéaire», explique François Miquet-Marty, président de l'institut ViaVoice.

«Très en amont de l’élection, on n’est pas dans des intentions de vote mais dans une phase ludique faite de souhaits, de préférences, de recherches de positions», estime de son côté le conseiller d’Etat Pierre Zémor, membre de la Commission des sondages, selon qui les chiffres actuels doivent être tempérés par la probabilité attribuée à une personnalité d’être candidate. Début 1994, à seize mois de la présidentielle, Edouard Balladur se trouvait ainsi dans une position encore plus favorable que Dominique Strauss-Kahn aujourd’hui (y compris en situation d'être élu dès le premier tour)... alors qu’il restait à l’époque officiellement sur sa promesse de ne pas être candidat.

Jean-Marie Pottier

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