Monde

Les idéaux inconstants des démocraties

Philippe Boggio, mis à jour le 28.01.2011 à 19 h 25

Si la morale ou l’esprit de justice commandait aux relations internationales et aux échanges économiques, si la géostratégie était de l’ordre du sacré, nous serions à peu près seuls sur terre.

Mouammar Khadafi avec Nicolas Sarkozy en 2007. REUTERS/Jacky Naegelen

Mouammar Khadafi avec Nicolas Sarkozy en 2007. REUTERS/Jacky Naegelen

On s’étonne, ces jours-ci, et avec raison, bien sûr, que les autorités françaises aient pu accompagner aussi longtemps, et sans trop sourciller, un régime aussi dictatorial et corrompu que celui du Tunisien Ben Ali. Mais cet étonnement est en soi une surprise. N’est-ce pas le sort commun, pour notre pays, que d’entretenir des relations, bonnes ou mauvaises, proches ou plus lâches, d’amitié, d’histoire ou de simple intérêt économique, avec des Etats qui paraissent n’exister que pour enrichir leurs dirigeants, au besoin par la force, et toujours par la peur?

Si la morale ou l’esprit de justice commandait aux relations internationales et aux échanges économiques, si la géostratégie était de l’ordre du sacré, nous serions à peu près seuls sur terre, en compagnie de nos cousins européens, des deux grandes démocraties nord-américaines et, depuis peu, de quelques pays sud-américains. Du Japon aussi. De la Corée du Sud. De l’Australie et de la Nouvelle Zélande… Turquie, Israël… On en oublie, forcément. Au-delà, la planète nous serait à peu près interdite, sous peine d’avoir à renier nos valeurs. Le monde manque cruellement de structures de contrôle, parlementaires ou judiciaires, de ces grands jurys qui empêcheraient présidents ou généralissimes, monarques d’opérette et princes du désert, de considérer les principales productions de leurs pays comme des biens personnels.

Et soudain, des images du passé

Pendant que la télévision tunisienne exposait des bijoux récupérés sur les avoirs de son ex-famille régnante, d’autres chaînes diffusaient des images du retour impromptu de Jean-Claude Duvalier en Haïti. De ses déclarations, on comprenait que Bébé Doc, chassé, en 1986, par la perte de la protection américaine et par une insurrection populaire, et réfugié en France, manifestait le besoin de se réconcilier avec son peuple et d’aider à la reconstruction de l’île. Mais on apprenait qu’en réalité, il tentait, par ce retour, de donner des gages à une banque suisse, qui bloque un compte de plus de 6 millions de dollars, depuis son départ précipité du pays, à bord d’un avion de l’US Air Force. Ainsi, pendant que les démocrates tunisiens tentent d’établir le montant des détournements financiers des proches de Ben Ali, et que les banques occidentales consentent à geler leurs avoirs indus, voilà que reviennent les fantômes des pillages organisés, à trente et quarante ans de distance, par la famille Duvalier –dictateurs «de père en fils», comme dans l’épicerie– François, dit Papa Doc, puis Jean-Claude, à la mort du premier, en 1970.

Les opposants haïtiens, et les premières ONG à se pencher sur la corruption des dirigeants gouvernementaux avaient alors estimé que Jean-Claude Duvalier était parvenu à exfiltrer de Port-au-Prince quelque 600 millions de dollars, somme alors supérieure à la dette extérieure haïtienne, et surtout constituée d’un détournement constant de l’aide internationale (on a même parlé de 80% de celle-ci).

D’autres images remontant du passé. Somoza déterrant, le 17 juillet 1979, l’or enfermé dans des cercueils, et enfoui dans les tombes du cimetière de Managua, avant de filer à Miami, cinq avions se suivant, chargés des produits de la corruption, de sa famille, de ses proches et de ses généraux… Somoza était enfin vaincu par la révolution sandiniste.

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Le Nicaragua était libre, après quarante-trois ans de mise en coupe réglée, et là aussi, selon une tradition de succession familiale. Mais la télévision montrait bien, à l’aéroport de Miami, que l’ex-homme de la CIA n’était pas arrêté. Il était juste un roi en exil, comme il s’en trouvait, et s’en trouve toujours dans les stations balnéaires occidentales, pressé d’aller toucher les dividendes de ses placements, aux Etats-Unis ou en Europe.

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Le général Augusto Pinochet? Après son arrestation, à Londres, en 1998, les juges espagnols, dont le courageux Carlos Cerda, mettent en lumière un enrichissement de près de 27 millions de dollars, placés par l’ancien dictateur ou sous des noms d’emprunt. The Washington Post révèle aussi qu’une banque anglaise, la Riggs, a aidé le caudillo à dissimiler un compte fort bien pourvu. N’aurait-on pas pu lui demander de restituer cet argent, ou le lui reprendre plus tôt? Le Chili, que l’armée avait muselé sous son autorité de fer, était pourtant redevenu une démocratie parlementaire depuis 1990. Mais le vieux général, demeuré chef des armées jusqu’en 1998, puis sénateur à vie, bénéficiait, dans son pays, d’une parfaite immunité.

C’est ainsi, les grandes démocraties, la puissance occidentale, tout comme l’ONU ou le FMI, ne savent pas, ne peuvent pas, souvent ne veulent pas, empêcher les dirigeants des pays moins avancés ou moins libres de faire leurs les mannes financières de leur collectivité nationale. Comme si, une fois répartis entre la France, l’Angleterre, les Etats-Unis et quelques autres, les principes hérités des Lumières, les pays suivants de l’ère moderne, les «émergents» d’alors, avaient choisi, pour gouverner, de s’en tenir aux manières simplistes des temps barbares qui avaient précédé la civilisation. Même le communisme, éclairé par la marche en avant du stalinisme, n’a pas pu empêcher que les régnants se conduisent comme des rois de France, imposant leurs gabelles à tous les impôts perçus, à toutes les industries locales, à toutes les richesses du sous-sol national.

Une tradition bien établie

Ces monarchies de comportement, héritées souvent du colonialisme, sont encore à peu près partout officiantes, et la révolution tunisienne est sans doute l’une des toutes premières bonnes nouvelles, depuis la dernière Guerre mondiale. Le pétrole a remplacé les razzias des hommes d’armes du XVIIe siècle, c’est à peu près tout. On prend sa dîme. On se sert, au nom d’une sorte de préséance naturelle ou historique, et parce qu’on commande à la police. Les puissances occidentales font avec, en se pinçant le nez, si elles veulent commercer, ou maintenir leur influence diplomatique. La France, à travers le groupe Total, en Birmanie. Les Américains, en Irak, et dans le Golfe, au Mexique. En Afrique, dès les premières indépendances de 1960, les nouveaux maîtres, au Sénégal, au Gabon, en Côte d’Ivoire ou au Tchad, ont montré d’excellentes dispositions pour le vol à la tire, et comme cela arrangeait les affaires de ses industries, comme cela s’inscrivait encore en positif dans son économie, la France a fermé les yeux.

La tradition, les décennies passant, est désormais bien établie. Les rôles distribués. On s’indigne à la chute du tyran prévaricateur. Notre presse. L’opposition. Même les conseillers qui, comme Henri Guaino, tentent, ces jours-ci, sur les ondes, de relativiser la faute gouvernementale, dans l’affaire tunisienne. Mais comme la fin mouvementée des dictatures des Duvalier, de Somoza ou de Pinochet, l’opportunité offerte par la Tunisie de dénoncer plus tôt, tout au long de son exercice, un pouvoir autoritaire et malhonnête, de le condamner en procès publics, ne restera probablement qu’un rêve d’utopistes.

Même Castro...

Car il y aurait sans doute trop à faire, et les grandes démocraties manquent de constance dans l’idéal. Trop de régimes, autour de nous, dérogent aux règles de la probité financière. En Afrique, qui parierait sur la modération salariale de l’ex-président Gbagbo? Quelle part des dollars de l’or noir les royaumes et sultanats du Golfe redistribuent-ils? Haj Bolkiah, sultan de Brunei, du côté de Bornéo, disposerait de 22 milliards de dollars, ce qui ferait de lui, selon le magazine Forbes, la tête couronnée la plus riche au monde. Un héritage? Non, le pétrole. Lequel a pratiquement pris partout le statut d’une propriété de famille, étendue aux seuls cousins.

Qui peut parier sur la moralité des généraux birmans ou indonésiens? Des gouvernements du Pakistan, et même de l’Inde? Du Liban, de la Syrie? Des anciens dominos de l’ex-Union soviétique? En Mongolie, les ministres se contentent-ils de leur salaire officiel? En Afghanistan, le président Hamid Karzai déclare une rémunération de 580 francs suisses par mois. Qui peut le croire?  

Même dans un tel cas, la tempérance personnelle des présidents est battue en brèche par les rackets de leurs épouses ou de leurs frères, ou les postes occupés par leurs enfants –Kadhafi en a huit, l’aîné dirige l’opérateur libyen des télécommunications… Et même à propos des idéologues, des libérateurs populistes et de gauche, comme Chavez, les soupçons d’enrichissement restent entêtants. Même le vieux Fidel Castro est soupçonné par les Américains de posséder un avoir secret de près de 600 millions d'euros. Même Castro? Même lui.

Philippe Boggio

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