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Pourquoi le réalisateur de Confessions n'aura pas l'oscar

Grady Hendrix, mis à jour le 05.02.2011 à 18 h 07

Le cinéaste japonais le plus puissant et le plus sombre aujourd’hui en activité, Tetsuya Nakashima, ne gagnera jamais aux Oscars.

2535, Alan Light via Flickr CC License by

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Depuis une vingtaine d’années, l’oscar du Meilleur film étranger est placé sous le signe du goût international. Si vous voulez gagner, il faut être fade, consensuel et sans ambition. Voilà pourquoi il est fort surprenant de trouver Confessions, du Japonais Tetsuya Nakashima, parmi les nominés. Imaginez un Pedro Almodovar qui aurait passé toute son enfance totalement seul, à prendre des amphétamines, lire des mangas et regarder des séries de super-héros japonaises et des comédies musicales de la MGM. Adultes, il se serait mis à réaliser des films centrés sur des personnages féminins et saturés de couleurs acidulées. C’est Nakashima.

Les débuts: un cinéma de culture populaire trash

Après avoir fait ses débuts dans le vidéoclip et la publicité, Nakashima réalise deux films obscurs avant de débarquer sur la scène internationale avec Kamikaze Girls en 2004. Le premier quart d’heure du film comprend un accident de moto, l’apologie de l’art Rococo du 18e, une publicité pour les supermarchés Jusco, une blague de pet, une analyse du cycle de vie des survêtements, un plan filmé de l’intérieur d’un vagin, la biographie détaillée des parents de l’héroïne, une analyse de l’industrie de la contrefaçon et un résumé de la vie du personnage principal, le tout débité à un rythme hallucinant. Le reste du film raconte l’amitié compliquée de deux adolescentes embourbées dans la vie banale d’une petite ville de province. La première appartient à la culture Lolita (vouée à la vénération de tout ce qui est mignon). L’autre s’est fait un devoir de vivre, et de mourir, comme une Yanki (groupes de mineurs délinquants obsédés par les voyous gominés des années 1950).

Après le succès critique et commercial de Kamikaze Girls, Nakashima réalise un court métrage de sept minutes, Rolling Bomber Special, dans lequel jouent les membres du célèbre groupe de pop japonaise SMAP. Dans ce film, des ersatz de Power Rangers s’acharnent sur le plus redoutable méchant que l’humanité ait jamais connu, un post-ado glandeur et pas très malin. Avec ces deux films, Nakashima montre qu’il maîtrise parfaitement les codes de la culture populaire trash qu’il remixe pour produire un cinéma mêlant effets spéciaux bizarres, dessins animés, gags visuels, couleurs radioactives, coupes de cheveux ridicules et rebonds narratifs improbables. Mais personne n’était prêt pour ce qui allait suivre.

Le tournant

Memories of Matsuko (2006) marque une inflexion radicale dans la carrière du réalisateur et je suis prêt à affirmer que le monde se divise désormais entre ceux qui l’ont vu et les autres. Version musicale de Citizen Kane, à ce détail près que le héros n’est pas un magnat de la presse mais une clocharde, c’est également l’image inversée du Fabuleux destin d’Amélie Poulain: un vaste délire sur l’amour romantique qui ne caresse pas le spectateur dans le sens du poil et ne lui épargne rien. Matsuko (interprétée par Miki Nakatani, couverte de récompenses au Japon) est une jeune institutrice à la voix mélodieuse qui aura le malheur de croire ce qu’on raconte dans les films, qu’il faut avoir foi en ses rêves pour les voir se réaliser. Mais la vie ne lui laissera pas sa chance et elle finira dans la pauvreté la plus abjecte. Nakashima la suit tout au long de sa déchéance en se servant des grands numéros de comédie musicale qu’Hollywood réserve aux winners pour raconter l’histoire d’une femme ordinaire qui a suivi ses rêves jusque dans une impasse sinistre où la vie l’attendait avec un barre à mine.

Entre hauts et bas...

Memories of Matsuko remporte un énorme succès public et les journalistes japonais commencent à considérer Nakashima comme un «génie». Ils vont presque changer d’avis avec son opus suivant, Paco and the Magical Picture Book (2008), un conte de fées sur une jeune femme qui souffre de dommages au cerveau, interprété par une brochette de stars japonaises lancées dans un concours de cabotinage effréné.

Nakashima redore rapidement son blason en écrivant et produisant Lala Pipo (2009), réalisé par son assistant, mais qui porte clairement sa marque. Retour au maelstrom kaléidoscopique des débuts, le film fait s’entrecroiser le destin de cinq personnages travaillant dans le porno à Tokyo. Mêlant super-héros en collants, marionnettes, séquences oniriques et fantasmes alambiqués, le film rend leur humanité aux losers que le cinéma conventionnel passe son temps à ridiculiser.

Et puis vint Confessions (2010). Confessions, comme Kamikaze Girls, Memories of Matsuko et Lala Pipo, est tiré d’un roman à succès. Mais il abandonne leurs couleurs criardes et leur BO hystérique pour se cantonner à une palette de gris et au mélancolique Last Flowers de Radiohead. Malgré cela, le début du film est un véritable tour de force. Yuko, une institutrice interprétée par Matsu Takako (qui est une sorte de Jennifer Aniston japonaise) y fait un monologue de 20 minutes à sa classe, le jour de son départ de l’école. Elle informe les élèves que deux d’entre eux ont tué sa fille de quatre ans, qu’elle connaît l’identité des coupables et qu’elle a déjà entièrement planifié sa vengeance. Au terme de la première demie heure de film, les assassins sont découverts, la vengeance est accomplie et le mystère, résolu. Et c’est là que Confessions commence à vraiment monter en puissance.

Nakashima a beaucoup de choses à dire sur l’état de victime, la violence, la vengeance, le besoin de vivre une vie qui en vaille la peine ou les rapports entre parents et enfants. Et il les dit sans jamais prendre parti ni porter de jugement. Ce qui l’intéresse, c’est de montrer jusqu’où nous pouvons aller, et les horreurs que nous pouvons commettre, lorsque nous sommes persuadés d’avoir raison. Confessions a fait littéralement sauter le box office japonais, où il est resté numéro un pendant trois semaines au cours de l’été. Depuis, on compare Nakashima à Kubrick. Regarder ce film, c’est un peu comme se faire passer dessus par un glacier. C’est monumental, irrésistible et... extrêmement douloureux.

L'hérétique de Hollywood

Si Kamikaze Girls a été distribué par Viz Films, un éditeur spécialisé dans l’anime, personne n’a eu le courage d’acheter Matsuko, une comédie musicale sur une femme qui se fait tabasser par l’homme qu’elle aime. Quant à Lala Pipo, avec son masturbateur compulsif, sa scène porno entre une mère et une fille et son pénis qui parle... Vous pouvez oublier. Confessions sera sûrement acheté par un petit distributeur qui le classera dans la catégorie «Film de vengeance asiatique» et le balancera directement en VOD. Le Japon ayant remporté l’oscar en 2008 avec Departures, Confessions n’a pratiquement aucune chance de gagner cette année. Mais il y a une autre raison pour laquelle cela ne risque pas d’arriver: pour Hollywood, Nakashima est un hérétique.

En effet, les codes auxquels a recours le cinéma américain pour filmer la réussite et le succès, Nakashima s’en sert pour filmer l’échec et la défaite. Ses outsiders ne trouvent jamais leur place au soleil. Ils passent leur vie dans l’ombre, d’où ils ne s’échappent que dans leurs rêves et leurs illusions. Avec lui, point de salut ni de victoire in extremis, et si ses personnages gardent l’espoir, c’est parce qu’ils n’ont plus que ça. Voilà pourquoi le 27 février prochain, quelqu’un d’autre pleurera en remerciant plein de gens. Et Nakashima ne sera qu’un magnifique perdant de plus.

Grady Hendrix

Traduit par Sylvestre Meininger

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