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La Chine au bord du désastre écologique

Barrage des Trois Gorges, Chine, 14 novembre 2007, REUTERS/David Gray

Barrage des Trois Gorges, Chine, 14 novembre 2007, REUTERS/David Gray

En Chine, la révolution verte vient à peine de commencer.

Lorsque Jonathan Watts était enfant, on lui disait que «si tous les Chinois sautaient à pieds joints au même moment, la terre sortirait de son axe et personne n’y survivrait». Trente ans plus tard: pris d’une quinte de toux et d’une crise d’éternuement après avoir couru quelques minutes dans le smog grisâtre de Pékin, Jonathan Watts se dit que ce grand saut a déjà commencé. Il venait d’arpenter la Chine sur plus de 160.000 kilomètres, du Tibet  aux déserts de la Mongolie-Intérieure – et à chaque  nouveau lieu visité, il faisait la même découverte: l’Etat chinois avait mis sur pied un vaste programme de destruction écologique. Un programme qui a empoisonné les eaux de nombreuses rivières, au point de les rendre toxiques au simple contact de la peau; un programme qui a démultiplié les taux de cancer dans plusieurs régions; un programme qui a transformé en désert des terres autrefois fertiles, d’une superficie presque deux fois plus vaste que la Grande-Bretagne – et qui a peut-être provoqué le pire tremblement de terre de l’histoire.

Dans un ouvrage extraordinaire (When a Billion Chinese Jump: How China Will Save Mankind – or Destroy It), Watts nous met en garde: «les problèmes de notre planète ne sont pas nés en Chine, mais c’est en Chine qu’ils approchent du point de non retour.» Les communistes ultra-capitalistes sont aujourd’hui les plus gros émetteurs de gaz à effet de serre au monde (et ce même si le Chinois moyen ne génère qu’1/7ème des émissions de l’Américain moyen). Tous les pays du monde sont prisonniers de la même serre; la destruction environnementale de la Chine nous touche tous, où que nous soyons. Et leur histoire deviendra la nôtre.

Nombre d’ouvrages prometteurs consacrés à la Chine tombent dans le piège de la généralisation – une erreur à ne pas commettre lorsqu’on traite d’un pays gigantesque et contradictoire. Watts opte pour une solution plus simple. Il nous emmène en voyage. En sa qualité de correspondant spécialiste de l’environnement pour The Guardian, il a passé cinq ans à essayer de décrypter le désastre écologique chinois – et il nous en fait le récit en gros plan, à hauteur d’homme.

Cimetière de cartes mères

Le voici donc dans la province de Guangdong, où échouent les cartes mères usagées du monde entier. Des enfants décortiquent les vieux ordinateurs, détachant le moindre composant réutilisable, comme s’ils étaient devenus une sorte d’intestin de la planète. Mais ils souffrent d’empoisonnement au plomb, qui provoque des lésions cérébrales, des cancers, et des insuffisances rénales. Même lorsque ces enfants ont la chance de pouvoir aller à l’école, il leur faut porter des masques pour se prémunir des effets nocifs de cette montagne de détritus informatiques. Watts va à la rencontre des militants environnementaux qui tentent de prévenir ces empoisonnements, et les voit se faire traîner en prison, terrifiés. (Pour vous faire une idée, imaginez qu’Al Gore ait été envoyé en prison pour avoir demandé une enquête sur Love Canal, et qu’il soit encore à l’isolement aujourd’hui.)

Watts embarque ensuite sur un bateau avec une équipe internationale de scientifiques pour sauver le dernier dauphin du Yangtze – un animal qui nageait dans les rivières de Chine il y a dix millions d’années, avant l’apparition des premiers hommes, et qu’on pouvait encore apercevoir il y a quelque temps. Mais peu à peu, Watts se rend compte qu’il est décidemment trop tard. Ils sont tous morts. Voici ce qu’il écrit:

«L’homme a anéanti son premier dauphin. (…) Constater la fin d’une espèce, après vingt millions d’années, fut un choc terrifiant. Ce n’était pas une simple information. C’était même plus qu’un fait historique. C’était un évènement digne de figurer sur une échelle des temps géologiques.»

Ne reste plus qu’à observer. Observer la planète se réchauffer, et les déserts de Chine s’étendre en superficie et en profondeur, année après année. Observer les glaciers de l’Himalaya (source des plus grandes rivières d’Asie) fondre et mourir; ils pourraient diminuer de deux tiers d’ici 2050.

Pas de jugement moral

Watt sait bien que ce récit n’est pas sans ambiguïté. Cette destruction n’est pas le fait de la perversité. Elle  n’est que l’effet secondaire d’une impulsion vertueuse. Le peuple chinois est bien décidé à passer de la pauvreté à l’opulence. Il y quarante ans, la Chine mourait de faim. Aujourd’hui, sa croissance est l’une des plus élevées au monde – et elle est devenue le banquier de l’Amérique. Voilà ce que certains Chinois se disent: si les dégâts environnementaux sont le prix à payer pour ce développement éclair, est-ce vraiment si terrible? Après tout, les Européens et les Américains ont bien détruit leurs propres environnements, rasé leurs forêts, saccagé leur habitat pendant leur révolution industrielle – et lorsque ils ont estimé être suffisamment riches, ils ont tout reconstruit. Certes, tout ceci a un coût, mais mieux vaut cela qu’une pauvreté éternelle. Comment osent-ils nous faire la morale? La majeure partie de nos émissions de gaz à effet de serre vient des usines de manufacture et d’élimination des déchets qu’ils ont délocalisées chez nous;  et ils refusent de faire la moindre concession sur leurs propres émissions!

Ces arguments ne manquent pas de pertinence. Vos émissions (et les miennes) dépassent de beaucoup celles du Chinois moyen. A chaque fois qu’un traité environnemental international a été couronné de succès, le plus gros pollueur avait ouvert les négociations en consentant à des réductions d’émissions. Et pourtant, nous nous refusons à le faire; loin d’inciter la Chine à devenir plus écologique, nos gouvernements vont obtenir l’effet inverse. L’administration Obama a porté plaine contre la Chine devant l’Organisation mondiale du commerce, estimant que les subventions allouées aux parcs éoliens représentent une «concurrence déloyale». Lorsque l’on fume trois paquets de cigarettes par jour et que l’on est atteint d’un cancer du poumon, on peut s’abstenir de faire la morale à un jeune fumeur – surtout lorsqu’on essaie de lui voler ses patchs anti-tabac.

Mais si chacun des interlocuteurs finit par montrer l’autre du doigt («Le plus gros pollueur, c’est toi! Non, c’est toi!»), nous allons sombrer dans une spirale mutuelle de destruction environnementale. L’argument selon lequel la Chine pourra tout réparer lorsqu’elle sera devenue un pays riche n’est malheureusement pas recevable, et ce pour deux raisons. Tout d’abord parce que, selon la Banque Mondiale, 700.000 personnes meurent chaque année en Chine du fait d’une pollution extrême. Ces pertes ne peuvent être compensées par la construction de parcs éoliens. Ensuite, et plus important encore, c’est en exportant sa pollution vers les pays pauvres – comme la Chine – que l’Occident a «nettoyé» son environnement. Watts: «Ce modèle présuppose que le pays pollué puisse balayer les saletés du développement sous un tapis neuf et plus vaste. Lorsque ce processus a atteint la Chine, il se répandait sur la planète depuis déjà deux siècles.» Aujourd’hui, «les déchets sont de plus en plus envahissants, et le tapis de plus en plus petit». Où la Chine va-t-elle exporter les siens?

Une réalité pleine de contradictions

L’alternative serait d’alimenter le développement de la Chine (et d’assurer notre pérennité) à l’aide des sources d’énergies propres – la grande puissance du vent, du soleil et des vagues. A en croire les moulins à paroles du type Thomas Friedman, c’est comme si c’était fait. Il n’en finit pas d’expliquer aux lecteurs du New York Times que la Chine est en train de devenir une «superpuissance écologique». La réalité est beaucoup plus complexe: ces dix dernières années, 69,5% des besoins énergétiques chinois ont été alimentés par l’énergie la plus sale et la plus riche en gaz à effet de serre: le charbon. Dans le même temps, le gouvernement chinois a alloué de larges subventions aux producteurs d’énergie renouvelable – mais cette dernière s’ajoute aux autres; elle ne les remplace pas. Une distinction cruciale. Si vous mangez un pot de poulet frit KFC et un repas Weight Watchers pour le déjeuner, personne ne dira que vous êtes au régime. Les repas Weight Watchers doivent remplacer le poulet. De la même manière, les énergies renouvelables doivent remplacer le charbon, et non pas servir de simple accessoire. Ce n’est pas pour tout de suite – loin de là: en Chine, la consommation de  charbon progresse.

Comment expliquer une telle situation? Premier élément de réponse: le gouvernent chinois a moins de pouvoir que ne le pensent les observateurs étrangers. «Le système politique chinois n’est ni une dictature, ni une démocratie, explique Watts. Le sommet de l’Etat ne dispose pas de l’autorité nécessaire pour imposer des régulations anti-pollution et des mesures de protections de la vie sauvage, tandis que le peuple ne dispose pas des outils démocratiques– presse libre, tribunaux indépendants, élections – nécessaires à la protection de la terre, de l’air et de l’eau». Entre ces deux extrêmes se trouvent les corporations et les gouvernements locaux corrompus, obsédés par les profits et la croissance, quel qu’en soit le prix. «Lorsqu’il s’agit de protéger l’environnement, l’autorité de l’Etat autoritariste semble dangereusement précaire.» Dans le même temps, les dirigeants chinois refusent – tout comme les nôtres – de poursuivre les grands chantiers qui pourraient nous sortir de cette impasse.

Watts interviewe plusieurs scientifiques chinois visionnaires, qui évoquent une alternative réelle. L’un des plus captivants de ces interlocuteurs – le professeur Li Can, qui travaille pour le Dalian National Laboratory for Clean Energy – lui explique comment les besoins énergétiques de la Chine pourraient être satisfaits sans émission aucune, et ce à l’aide de technologies déjà existantes. Il faudrait recouvrir de cellules solaires photovoltaïques un tiers des déserts du Gansu et du Xinjiang. Les terres les plus arides du pays pourraient ainsi devenir ses plus formidables atouts. D’autres avaient proposé d’utiliser le Sahara pour alimenter l’Europe, et les déserts américains pour alimenter les Etats-Unis; mais aucun de nos dirigeants n’a été assez visionnaire pour tenter l’aventure. L’humanité demeure donc prisonnière du charbon millénaire, qui continue de nous cuire à petit feu.

Les Chinois inquiets pour la planète

En lisant les interviews des environnementalistes chinois (comme Li) et des victimes ordinaires de l’éco-destruction, on comprend vite une chose: la question la plus communément posée au sujet des ouvrages consacrés à l’empire du Milieu (est-il pro-Chine, ou anti-Chine?) est des plus futiles. Est-ce être anti-Chine que d’affirmer que ce pays roule à tombeau ouvert, et qu’il risque fort de se heurter bientôt de plein fouet à un mur écologique? Est-on pro-chinois en applaudissant une telle politique? La culture chinoise est divisée – tout comme la nôtre – entre les partisans d’une terre accueillante, adaptée aux humains, et les forces de l’écocide. Ce débat anime la Chine depuis bien longtemps. A l’époque des Zhou orientaux (700-536 avant J.C.), on disait déjà que «ceux qui sont aptes à commander mais qui sont incapables de préserver les forêts, les rivières et les marais avec respect ne sont pas dignes de prendre le pouvoir.» 

En Chine, l’inquiétude entourant le désastre écologique est par ailleurs le thème des œuvres d’art les plus populaires et les plus troublantes du moment. Le Totem du loup,  le best seller de Jiang Rong, est  l’histoire d’un jeune Chinois han qu’on envoie vivre chez les nomades de la Mongolie intérieure; horrifié, il voit son peuple ravager les prairies luxuriantes, peu à peu réduites à l’état de déserts. Le film Still Life suit le parcours d’un émigré du Sichuan qui décide de revenir chez lui après dix ans d’absence, pour ne trouver qu’un village en ruine, désert, et sur le point d’être submergé par le barrage des Trois-Gorges. 

De fait, c’est en observant les barrages chinois que l’on se rend le plus compte du retour de flammes provoqué par le rejet des procédés naturels. La Chine dispose de 87.000 puissants barrages de béton et d’acier, qui acheminent l’approvisionnement en eau du pays le long de canaux souvent artificiels. La Chine est prête à déloger des millions d’êtres humains si c’est le prix à payer pour continuer à dompter la nature de la sorte. Cette mission est au centre de l’idée qu’à la Chine d’elle-même: son président, Hu Jintao, est ingénieur en hydraulique. Difficile de ne pas éprouver un soupçon d’admiration à leur endroit: ils ont défié les plus vieilles rivières et des torrents à l’ampleur inimaginable, et pendant un moment, on les a donné vainqueurs.

Premières catastrophes humaines

Cela n’a pas duré. En 1980, un total de 2.796 barrages avaient déjà cédé, faisant 240.000 morts. Après la construction du barrage des Trois-Gorges, on recensa plusieurs glissements de terrains et des vagues mortellement dangereuses. Les rivières qui l’alimentaient ne pouvaient pas évacuer leurs déchets;  les eaux sont donc devenues cancérigènes, mettant en danger les populations de 186 villes. Mais c’est le barrage de Zipingpu qui semble avoir eu l’effet le plus dévastateur: il pourrait en effet avoir déclenché le tremblement de terre du Sichuan. 

Lorsqu’il a été décidé de construire le barrage de Zipingu sur une ancienne ligne de faille, nombre de scientifiques ont déclaré que c’était une mauvaise idée. La ligne de faille était certes en sommeil depuis des millions d’années – mais comme l’explique Watts, «A chaque fois que le barrage s’emplissait et se désemplissait, plus de 300 millions de tonnes d’eau s’élevaient et retombaient. C’était comme si un géant sautait sur une surface fissurée. Plusieurs scientifiques réputés en ont conclu que cet effet de réservoir pouvait provoquer un séisme.» Moins de deux ans après que le réservoir ait été rempli pour la première fois, un tremblement de terre frappait la province du Sichuan; il a fait 68.000 morts. En Chine, ce débat est passé sous silence. Mais plusieurs scientifiques de premier plan ont déclaré que la pire des catastrophes «naturelles» de ces dernières années n’avait absolument rien de naturel; qu’elle était le résultat direct de la politique du gouvernement.

Cet évènement condense à lui seul toutes les peurs éveillées par la série de saccages écologiques perpétrés par la Chine; il en est devenu la sombre métaphore. Que se passe-t-il lorsqu’on défie la nature, et qu’on perd? Et si les progrès d’aujourd’hui déclenchaient les catastrophes de demain, plongeant la population dans une situation bien pire que la précédente? Oui, un milliard de Chinois viennent bel et bien de sauter à pieds joints. S’ils bondissent vers les sources d’énergie renouvelables – comme le demandent les plus courageux et les plus brillants de leurs citoyens – ils apprendront à l’humanité à se sauver elle-même, et les générations futures les traiteront en héros. Mais pour l’heure, ils sautent dans le vide.

Johann Hari

Traduit par Jean-Clément Nau

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