Monde

Les répliques d'une guerre sans nom au Caucase du nord

Daniel Vernet, mis à jour le 27.01.2011 à 13 h 43

L'attentat perpétré lundi à l’aéroport moscovite de Domodedovo est sans doute le prolongement des guerres non déclarées entre Moscou et les groupes terroristes venus de Tchétchénie, du Daghestan et d’Ingouchie.

Capture vidéo de l'attentat du 24 janvier à l’aéroport moscovite de Domodedovo.

Capture vidéo de l'attentat du 24 janvier à l’aéroport moscovite de Domodedovo. REUTERS/Djem79/Reuters TV

Le conflit en Tchétchénie a été déclaré officiellement terminé voilà presque deux ans par le président russe Dmitri Medvedev, mais le Caucase du Nord — Ossétie du Nord, Daghestan, Tchétchénie… —  est toujours en état de guerre. L’attentat perpétré lundi 24 janvier à l’aéroport moscovite de Domodedovo en est presque certainement un prolongement.

Ce n’est pas la première fois que des attentats suicides frappent la capitale russe. Avant Domodedovo, des femmes kamikazes se sont fait sauter dans deux stations de métro de Moscou, en mars 2010. Depuis le début des années 2010, les rebelles islamistes du Nord-Caucase ont changé de stratégie, remarque Alexeï Malachenko, un expert de la fondation Carnegie à Moscou. Jusqu’alors, ils poursuivaient des objectifs «politiques»: être reconnus par les autorités centrales et négocier avec elles.

Depuis la solution sanglante des prises d’otages dans un théâtre de Moscou en 2002 (plus de 180 morts) et dans une école de Beslan, en Ossétie du Nord (près de 400 victimes dont des enfants), ils savent que toute négociation est impossible. Ils s’adonnent à la terreur pour la terreur, comme simple démonstration de force, afin de porter la peur au sein même de la société russe.

Ce changement est le résultat de la politique menée par le Kremlin. Après chaque attentat, Vladimir Poutine durcit sa politique, d’une part pour tenter d’éradiquer les groupes terroristes – en vain – et d’autre part montrer à la population russe qu’il est le seul à pouvoir la protéger. Le problème est que cette politique a échoué, l’attentat de Domodedovo en est une nouvelle preuve.

Vladimir Poutine est arrivé au pouvoir en 1999-2000 grâce à la «deuxième» guerre de Tchétchénie. Après dix ans d’une répression sans merci contre les indépendantistes, il était parvenu à installer à Grozny Razam Kadirov, le fils d’un dignitaire religieux rallié à Moscou qui avait lui-même été tué dans un attentat. Kadirov était chargé de faire régner l’ordre en Tchétchénie et de reconstruire la capitale détruite par les combats.

Escadrons de la mort, terrorisme

Une main de fer s’est abattue sur les Tchétchènes. Quelques bâtiments ont été restaurés, donnant l’illusion d’un retour à la normale. Pour asseoir son pouvoir, Kadirov a recours à la terreur, les exécutions extrajudiciaires, les enlèvements, dont sont victimes des militants des droits de l’homme et des journalistes.

Mais cette politique brutale est loin d’atteindre ses objectifs. En octobre 2010, des rebelles ont attaqué le parlement de Grozny, le jour même où le ministre russe de l’Intérieur se trouvait dans la capitale tchétchène. L’assaut a montré que la Tchétchénie n’était pas à l’abri de la déstabilisation qui frappe l’ensemble du Caucase du Nord.

Les républiques voisines du Daghestan et d’Ingouchie sont aussi le terrain d’une guerre non-déclarée entre les forces de l’ordre et des groupes terroristes. Les activistes des droits de l’homme, à Moscou, accusent les autorités russes de couvrir les exactions d’escadrons de la mort qui se livrent, comme en Tchétchénie, à la torture, aux enlèvements, aux détentions illégales et aux exécutions extrajudiciaires.

La répression pousse de plus en plus de jeunes gens à prendre le maquis dans les montagnes du Caucase pour lutter contre le pouvoir central. Ils se réclament de plus en plus souvent d’un islam de plus en plus radical. On estime à un millier les effectifs de ces groupes. Les parents de ces jeunes qui tombent victimes des forces de l’ordre, et surtout leurs femmes, «les veuves noires», ne pensent qu’à venger leurs martyrs, en portant la destruction et la mort au cœur de la Russie.

Les ratés du soft power

La population de ces petites républiques vit dans une peur grandissante, prise entre la violence des escadrons de la mort soutenus plus ou moins ouvertement par Moscou et les rebelles islamistes.

Le Caucase du Nord est une mosaïque de langues et de peuples qui ont des caractéristiques particulières mais ils sont aussi confrontés à des problèmes identiques: pauvreté, corruption, violence, montée de l’islamisme radical. Le Kremlin a créé un nouveau district du Nord-Caucase où il a nommé un super-gouverneur chargé d’exercer le soft power de Moscou. Il devrait améliorer les conditions économiques et sociales de toute la région.

Toutefois ses efforts sont minés à la fois par la corruption qui ruine tout espoir de développement et par la répression qui pousse à la radicalisation. C’est un cercle vicieux familier à toute puissance coloniale.

Daniel Vernet

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