Monde

Discours sur l'état de l'Union: l'instant PowerPoint d'Obama

John Dickerson, mis à jour le 27.01.2011 à 10 h 17

«Conquérir l'avenir»: dans son discours sur l'état de l'Union, Obama s'inspire du jargon du monde de l'entreprise.

Discours de l'état de l'Union, devant le Congrès, mardi à Washington. REUTERS/Ji

Discours de l'état de l'Union, devant le Congrès, mardi à Washington. REUTERS/Jim Young

«Conquérir l'avenir.» Tel fut le slogan d'Obama, repris (à quelques variantes près) 11 fois lors de son discours sur l'état de l'Union du 25 janvier. Le Président a fait un appel du pied aux entreprises américaines en recourant aux phrases choc qu'affectionne le marketing. On aurait presque dit le titre d'un séminaire de développement personnel, avec Obama dans le costume [du gourou du genre] Tony Robbins.

Dans un discours qui s'adressait à ceux «qui ont le sentiment que les règles ont été changées en milieu de partie», le Président a d'abord esquissé le portrait d'un rêve américain menacé: la promesse de prospérité est mise en danger par les technologies et la concurrence internationale. Mais après cette teinte d'incertitude, Obama a vite repris la couleur de l'optimisme, exhortant le pays à renouer avec sa grande tradition de persévérance et sa capacité éternelle à façonner sa destinée. On avait pratiquement là un programme en douze étapes pour réconcilier le peuple américain avec le rêve dans lequel le pays puise ses racines.

Au cœur du projet, un appel aux investissements dans l'éducation, les infrastructures et l'indépendance énergétique. Avant même le discours, les républicains avaient dénoncé cette vieille tendance démocrate à vouloir toujours augmenter les dépenses publiques. Mais Obama a tenté d'exposer une vision plus précise de ces dépenses, décrivant un gouvernement qui encouragerait l'investissement plutôt que de décider d'emblée qui y a droit ou pas. Il a affirmé vouloir faire «jaillir» l'innovation. Il souhaite inciter les États à présenter des programmes d'amélioration du système éducatif, et pousser les entreprises à concourir pour les subsides fédérales en rivalisant d'innovation.

«Nous ne faisons pas que distribuer de l'argent, nous lançons un défi.»

L'idée est de motiver, et non de réglementer, afin de gagner le soutien – ou du moins de ne pas être dans l'affrontement – des grands acteurs de l'économie tels que la Chambre de commerce américaine. Alors qu'il sera jugé sur son aptitude à faire baisser le chômage, le Président espère que les entreprises entendront ce message et dépenseront les réserves accumulées en constatant que le climat économique est plus propice. Autre indice de la bienveillance d'Obama envers le monde des affaires, il n'a pas décoché de flèches à l'endroit de Wall Street ou des banques comme il l'avait fait lors de son précédent discours sur l'état de l'Union, ou devant le Congrès peu après son intronisation.

Le Président espère prouver aux Américains qu'il se concentre sur l'économie. Et il avance ses pions dans le débat politique qui l'oppose depuis deux ans aux républicains à propos du rôle du gouvernement fédéral: l'importance qu'il doit prendre; ce qu'il fait bien ou pas; la gestion des priorités. (En ce sens, on s'approche du discours de campagne pour 2012.)

Obama estime que doit prévaloir un équilibre entre investissement avisé et réduction du déficit. Pour les républicains, seul compte le volume de réduction du déficit. À leurs yeux, la baisse des dépenses publiques et des réglementations coûteuses libère le secteur privé, et lui permet d'investir dans des activités qui rendent le pays plus productif.

Si la bataille avec les républicains consiste à réduire le plus les dépenses, Obama sera toujours perdant; il n'a d'ailleurs pas cherché à se battre sur ce terrain. Il a néanmoins annoncé un gel des dépenses sur cinq ans, mais des dépenses qui représentent une faible part du budget puisqu'il s'agit de postes discrétionnaires, qui ne concernent ni la Défense ni les prestations sociales fédérales. Le Président s'est ainsi montré moins hardi que ce que préconisait sa commission du déficit (qu'il semble prêt à ignorer).

Le problème du budget ne se règlera pas seulement par la réduction des dépenses, mais la croissance portée par l'investissement sur laquelle compte Obama ne suffira pas non plus. Le Président a d'ailleurs reconnu que pour juguler sérieusement le déficit il faudrait s'attaquer aux dépenses obligatoires [qui assurent les prestations sociales fédérales], mais il n'a pas expliqué comment. «Nous faisons de grandes choses», a-t-il dit à propos de l'Amérique. Il faut croire que la formule ne s'applique pas en matière de déficit. En tout cas, pas dans son discours. «C'était d'une déprimante approximation», juge Maya MacGuineas, du Center for a Responsible Budget [Centre pour la maîtrise du budget]. «Si le Président compte miser son capital politique là-dessus, on risque d'être rattrapé par le temps.»

L'approche d'Obama n'est cependant pas si mal pensée. S'il avait annoncé des coupes drastiques dans le budget fédéral, c'est ce qui aurait été retenu de son discours, et cela aurait brouillé l'optimisme du message. Par ailleurs, quelles que soient les coupes que le Président envisage, mieux vaut, comme technique de négociation, prétendre que l'on vise bas pour avoir des concessions en réserve face aux républicains. De même qu'il a finalement accepté d'élargir aux plus riches les réductions d'impôt accordées sous Bush, ce afin d'obtenir une deuxième série de dépenses de relance, peut-être cédera-t-il un peu sur la réduction des dépenses publiques afin d'avoir les mains plus libres pour les dépenses qui lui tiennent davantage à cœur.

Jamais le Président n'avait autant plaidé pour un gouvernement fidèle à l'esprit du peuple et de l'histoire des États-Unis, mais la forme n'était pas inédite. Dans son dernier discours sur l'état de l'Union, Obama avait ainsi invoqué la Guerre de Sécession et la Seconde Guerre mondiale pour inviter la nation à faire preuve de détermination et de bravoure. Cette fois-ci, il a parlé d'un nouvel «instant Spoutnik», en référence au premier satellite lancé par l'Union soviétique, qui entraîna la création de la Nasa. Un des problèmes de cette analogie est que les enjeux ne sont pas si élevés.

Que les Soviétiques aient été les premiers dans l'espace impliquait qu'ils maîtrisaient mieux les technologies qui risquaient, un jour, de servir à fabriquer des armes à même de nous détruire. Tel n'est pas le sentiment vis-à-vis de la Chine, enfin pas encore. De plus, la référence a peut-être échappé à ceux qui n'ont pas vécu cette période de l'histoire américaine. Mais heureusement pour le Président, son analogie avec le passé n'engage pas forcément sa vision de l'avenir.

John Dickerson

Traduit par Chloé Leleu

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