Economie

Le vrai faux retour de l’inflation

Gérard Horny, mis à jour le 28.01.2011 à 17 h 37

Coût élevé des carburants, tensions sur certains prix alimentaires… le scénario n’est pas celui de 2008. Mais ces hausses peuvent peser sur les conditions de vie des populations de certains pays.

Des dollars partiellement imprimés. REUTERS/Jim Young

Des dollars partiellement imprimés. REUTERS/Jim Young

Il a suffi qu’Eurostat affiche une estimation de hausse des prix à la consommation dans la zone euro supérieure à 2% sur douze mois en décembre 2010 pour qu’aussitôt on agite le chiffon rouge de l’inflation. Pour la Banque centrale européenne (BCE), coincée entre la nécessité de soutenir l’activité par des taux d’intérêt bas et son devoir de maîtrise des prix, le choix allait être cornélien. La réalité est beaucoup plus nuancée: l’inflation n’est pas une menace à court terme pour l’ensemble du monde. En revanche, des problèmes sérieux de prix peuvent se poser sur certains produits et donc sur les conditions de vie d’une partie de la population de certains pays.

En apparence, la situation est plus grave qu’en 2008. Si l’on se réfère à l’indice des prix des produits alimentaires que calcule la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) depuis 1990, un nouveau pic a été atteint. Le précédent record avait été établi en juin 2008 à 213,5 points; en décembre 2010, le seuil de 214,7 points a été touché.

A la sécheresse de l’été dans l’hémisphère nord en Russie, en Ukraine, au Kazakhstan s’ajoutent maintenant les désordres climatiques de l’été austral: inondations en Australie, menaces de sécheresse en Argentine. Les prévisions les plus sombres ont circulé sur le prix des céréales dès les premiers jours de janvier, mais pour l’instant le cours du blé meunier semble se heurter ici à une résistance au prix de 260€ la tonne, ce qui est déjà cher. Des tensions sont manifestes aussi sur le sucre, les oléagineux, la viande et  certains produits jugés ici d’une importance secondaire, mais tenant une place non négligeable dans l’alimentation de certains pays, tel l’oignon en Inde.

D’autres sujets de mécontentement

Toutefois, la situation d’aujourd’hui est très différente de celle de 2008.  Cette fois, il n’y a pas de flambée du riz, nourriture de base en Asie, et l’Afrique, considérée dans son ensemble, n’est pas particulièrement affectée par la pénurie. Les émeutes de la faim de 2008 avaient eu lieu dans des pays –du Sénégal à l’Indonésie, en passant par le Cameroun ou les Philippines– qui sont loin de souffrir avec la même intensité des tensions actuelles. En Côte d’Ivoire ou en Egypte, les risques de troubles ont aujourd’hui d’autres sources.

On ne peut évidemment se satisfaire d’une situation qui montre l’incapacité de notre monde à s’organiser pour prévenir les conséquences d’éventuels dérèglements climatiques, mais on ne peut voir dans les manifestations d’Algérie le prélude à des désordres planétaires.

La situation est réellement préoccupante là où la hausse des prix s’ajoute à d’autres sujets de mécontentement. Ainsi, en Chine, où la hausse annuelle des prix a atteint 5,1% en novembre, la banque centrale a tout de suite réagi en décidant le jour de Noël de relever ses taux de référence d’un quart de point pour la seconde fois depuis le 19 octobre. Les dirigeants chinois ont de la mémoire. Ils sont soucieux d’éviter toute dérive parce qu’ils se souviennent qu’en 1989 les idées contestataires semées par les étudiants avaient germé d’autant plus vite qu’elles étaient tombées sur un terreau prêt à les accueillir: les années 1987 et 1988 avaient été marquées par un brutal regain d’inflation, la hausse des prix ayant alors dépassé 20% l’an.

Le rythme annuel est revenu à 4,2% en décembre, mais les autorités de relâchent pas leur vigilance.

Le baril de brut loin de son record de 2008

Les prix agricoles ne sont pas les seuls à donner des soucis aux dirigeants politiques. Un deuxième sujet d’inquiétude vient du prix des carburants. Et là, dans les pays développés, chacun se sent concerné. A plus de 1,46€ le litre à la pompe en moyenne en France pour la deuxième semaine de 2011, le litre de sans plomb 95 s’est dangereusement rapproché de son record de 1,497€ en juin 2008. Mais le gazole, malgré une progression assez vive, est encore loin de son record de juin 2008 (1,445€). De même, le baril de brut –dont les échanges avoisinent les 90 dollars à New York– est très loin de son record de 147 dollars de 2008.

En dehors de cela, que constate-t-on? Aux Etats-Unis, en décembre, la hausse annuelle des prix s’est élevée à 1,5%, et à 0,8% seulement si on exclut l’alimentation et l’énergie. Dans la zone euro, beaucoup de bruit a été fait à l’annonce d’une estimation d’un glissement des prix de 2,2% sur l’ensemble de 2010. Mais avant de s’interroger gravement sur ce qu’allait faire la Banque centrale européenne face à ce nouveau défi ou de ressortir l’épouvantail de la stagflation, il aurait peut-être fallu regarder les chiffres de plus près et réfléchir un peu.

Comme le font remarquer les économistes de BNP Paribas, si le rythme d’inflation a progressé de trois dixièmes en un mois (venant de 1,9% fin novembre), deux dixièmes environ s’expliquent par la hausse du prix des carburants. Pour le reste, constatent leurs homologues du Crédit Agricole, on peut remarquer le rôle joué par l’accélération des prix en Espagne, passée en un mois de 2,2% à 2,9% et cette augmentation s’explique en partie par la hausse de la fiscalité sur le tabac. Au total, on est très loin d’un dérapage généralisé et la hausse des prix devrait revenir en dessous de 2% assez rapidement dans les prochains mois.

Des pertes de pouvoir d’achat

Faut-il pour autant considérer comme négligeables ces tensions sur les prix alimentaires ou de l’énergie? Avec des taux de chômage encore élevés –9,4% aux Etats-Unis, 10,1% en zone euro–, le risque est faible de voir se déclencher une spirale prix-salaires: les salariés ne sont pas en position de force pour négocier des hausses de salaires supplémentaires pour compenser les pertes de pouvoir d’achat dues à la hausse du prix de l’essence, du blé, de l’huile ou du café. De même, les entrepreneurs qui subissent ces hausses sont loin d’être en position de force pour les répercuter sur leurs clients. Mais l’argent laissé à la pompe n’est pas utilisé ailleurs. La croissance du troisième trimestre 2010 en zone euro a déçu, avec un taux de 0,3% seulement et la déception vient principalement de la consommation. Très clairement, en Europe, le danger le plus menaçant n’est pas un dérapage généralisé des prix, autrement dit l’inflation, mais un frein supplémentaire à la croissance. La BCE n’aura pas à relever ses taux dans les prochains mois pour calmer le jeu: le jeu risque de se calmer tout seul.

Gérard Horny

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Journaliste
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