France

Nicolas Sarkozy, l'obsession de l'émotion

Philippe Boggio, mis à jour le 26.01.2011 à 14 h 30

Le rôle du pompier pyromane ne convient pas à la fonction mais le chef de l'Etat ne peut s'empêcher de commenter les fait divers les plus horribles. Par calcul et par tempérament.

Sommet européen à Bruxelles, en décembre 2010. Francois Lenoir / Reuters

Sommet européen à Bruxelles, en décembre 2010. Francois Lenoir / Reuters

Nicolas Sarkozy récidive. Ses conseillers, heureusement, ont réussi à lui recommander de conserver son calme, et il s’est retenu, mardi 25 janvier, de filer droit au Pornic (Loire-Atlantique), décor de la disparition de Laetitia, d’étreindre la famille de l’adolescente, et de promettre au coupable, devant la foule des voisins, les foudres d’une justice impitoyable. Il s’est contenté de prendre la parole, à quelques kilomètres de là, profitant d’une visite aux chantiers navals de Saint-Nazaire

Cette retenue géographique, pourtant, ne change pas grand chose. A chaque fait divers dramatique, désormais, de ceux qui mettent en scène, comme dans le cas présent, des récidivistes, des jeunes filles, des soupçons de viol et d’assassinat, le chef de l’Etat donne l’impression de prendre symboliquement la tête de ces cortèges rituels, dérisoires et pathétiques, de ces «marches silencieuses» que les familles et les proches ne manquent pas d’organiser.

Il réagit à chaud. Sur-réagit. Le ton de sa voix, ses accents, laissent percer davantage un besoin de vengeance que de justice. Il manifeste la même indignation, la même impatience devant la méconnaissance des faits, devant les silences de l’enquête, que l’opinion publique de la ville ou de la région concernée.

Il veut la vérité comme s’il était des leurs, et un châtiment rapide. «Ce n’est plus possible, ce n’est tout simplement plus possible, c’est inacceptable», a-t-il déclaré, mardi, comme le ferait n’importe quel familier de la victime. En de telles circonstances, le Président ne feint pas. Crédit doit lui être fait qu’il est des leurs, alors, émotionnellement; scandalisé, comme la famille, les proches, comme les voisins du drame; submergé par la rage d’un sentiment d’impuissance devant le crime et l’arrachement d’un être à la vie.

Une tactique qui rapporte peu

Il était sincère, sûrement, mardi, quand il a tenu ces propos: «Je veux vous dire que la récidive criminelle ne peut rester impunie et je ne me contenterai pas d’une enquête sans suite». On peut évidemment aussi soupçonner le chef de l’Etat, comme à chacune de ses interventions en de telles circonstances, de tenter de freiner la pénétration du Front national sur le terrain de la pénalisation. Mais lui-même doit commencer à douter d’une tactique qui apporte si peu de bénéfices politiques à la majorité, depuis 2007.

Il s’entête, cependant. Sauf que, juste avant le voyage pour Saint-Nazaire, ses propres troupes, le même jour, ont commencé, en termes prudents, à lui expliquer qu’il serait contreproductif de proposer, cette fois encore, comme à plusieurs reprises, une nouveau projet ou une nouvelle proposition de loi, en réaction à l’émotion générale, visant à durcir les conditions d’application des peines. Pas de «loi par opportunité», a risqué Christian Jacob, le chef de file de l’UMP à l’Assemblée nationale. Mardi matin, Nicolas Sarkozy a consacré l’essentiel de son rendez-vous habituel avec les cadres de son parti à  ce dossier devenu pour lui obsédant. Il a exigé de ses troupes qu’elles prennent «des initiatives très vite».

Mais lesquelles? Avec mesure, quelques députés de la majorité ont avancé que l’Elysée avait déjà fait voter quatre lois sur le sujet depuis 2007, ayant toutes le même but: empêcher des délinquants, après leur sortie de prison, de recommencer à tuer, à violer, à enlever des enfants… Quatre lois qui tournent autour des mêmes méthodes, finalement inefficaces, bracelets électroniques, sur-peines, suivi médicalisé ou renforcement des contrôles judiciaires.

Le cercle maudit

A ce jeu des promesses qu’un gouvernement ne peut tenir, chaque nouveau fait divers, surtout s’il est dramatisé et sur-médiatisé par le chef de l’Etat lui-même, sera comptabilisé comme un échec de la politique pénale engagée, et utilisé comme contre-slogan par les adversaires de la présidentielle de 2012. C’est la contradiction qu’Hervé Mariton, député de la Drôme, peu suspect de laxisme en matière criminelle, a tenté d’éclairer : «On fait des texte, mais si ça ne donne pas de résultats, faut-il faire de nouveaux textes?»

Pris entre son propre tempérament, sa manière de réagir à ces ruptures de normalité que sont les crimes sexuels, et la nécessité de tenir le FN à distance sur ce chapitre, Nicolas Sarkozy tourne désormais en rond dans un cercle maudit, qu’il a lui-même enflammé, et dont il ne parvient plus à s’extraire. Mardi, il a chargé un autre parlementaire, Eric Ciotti, député des Alpes-Maritimes, d’une mission d’enquête sur la réalité de l’application des peines par les magistrats. Manière, une fois de plus, de pointer le laxisme supposé des juges. Il réclame une loi. La cinquième.

Des actes. Il exige de ses troupes que la future loi, prévue pour mai, sur l’introduction de jurés populaires en correctionnelle, soit plus contraignante.

Mais qui parmi les siens aura le courage de dire au Président que tout cela est un peu en vain? Bracelets électroniques comme sur-peines? La sexualité humaine a ses déviances, parfois mortelles, souvent criminelles. Croire possible de supprimer cette réalité, même en multipliant les peines, les bracelets, les contrôles, est naïveté – ou slogan sécuritaire. Sauf, évidemment, à condamner tous les violeurs à la peine de mort. Ce qui est illégal en France.

«Hors d'état de nuire»

A force d’enrager contre l’impuissance à faire en sorte que la vie soit toujours respectée, Nicolas Sarkozy, de faits divers en faits divers, de discours intempestif en intervention alarmiste, s’est approché tout au bord de ce précipice-là. La peine capitale. Mardi, il y avait quelque chose de dissonant dans la déclaration d’un autre de ses fidèles, Christian Estrosi, le maire de Nice, quand celui-ci s’est demandé: «comment est-il possible que les dispositions en vigueur ne mettent pas les multi-récidivistes quinze fois hors d’état de nuire?»

Que voulait-il dire par: «hors d’état de nuire»? Les garder en prison à vie? Ou les envoyer à la guillotine? Dans les deux cas, la France trahirait son évolution civilisatrice et devrait rendre des comptes judiciaires à l’Europe, à son propre Conseil d’Etat, ou à son Conseil constitutionnel. Avec, c’est vrai, le concours souvent empressé et gourmand des médias, le gouvernement a exacerbé les faits divers à caractère sexuel. Les récidives, en ce domaine, ne se montent pourtant qu’à 2,9%. On est donc en face d’une tentative de diabolisation, qui est en train de se retourner contre ses animateurs.

En outre, lorsqu’il s’est exprimé, depuis Saint-Nazaire, le Président, comme les enquêteurs, comme les magistrats instructeurs, ne pouvait pas être certain que Laetitia ait été tuée volontairement. Pèsent de lourdes présomptions, mais le suspect, Tony Meilhon, n’avait alors reconnu que le choc mortel de sa voiture contre le scooter de la jeune fille. On a trouvé son sang dans le coffre de la voiture, ce qui pourrait indiquer que Laetitia a été transportée, morte ou blessée. Mais violée? Mais violée puis assassinée, comme le laisse entendre le chef de l’Etat?

Distance face au drame

Mardi, Nicolas Sarkozy s’est avancé. Parmi les quinze récidives relevées par Christian Estrosi, on compte des vols et des outrages à magistrats. Un viol aussi, commis sur la personne d’un co-détenu, en 2001, pour lequel Tony Meilhon a été condamné à cinq ans de prison, peine qu’il a effectuée dans sa totalité.

L’histoire du Pornic est horrible. «Ce n’est tout simplement pas possible», comme l’a dit le chef de l’Etat. Mais il revient à celui-ci d’avoir plus de distance face au drame, à la stupeur, que ses concitoyens. Premier magistrat de France, gardien de nos valeurs et de ce qu’on appelle aujourd’hui «le vivre ensemble», il lui appartient de prendre l’effroi collectif avec plus de hauteur. Le rôle du pompier pyromane ne convient pas à la fonction. Les viols, les crimes sexuels, doivent être «surveillés et punis», pour reprendre l’association de Michel Foucault. Ils ne peuvent pas être tout à fait rayés de la surface du pays.

Philippe Boggio

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