Nicolas Sarkozy, l'obsession de l'émotion
Le rôle du pompier pyromane ne convient pas à la fonction mais le chef de l'Etat ne peut s'empêcher de commenter les fait divers les plus horribles. Par calcul et par tempérament.
- Sommet européen à Bruxelles, en décembre 2010. Francois Lenoir / Reuters -
Nicolas Sarkozy récidive. Ses conseillers, heureusement, ont réussi à lui recommander de conserver son calme, et il s’est retenu, mardi 25 janvier, de filer droit au Pornic (Loire-Atlantique), décor de la disparition de Laetitia, d’étreindre la famille de l’adolescente, et de promettre au coupable, devant la foule des voisins, les foudres d’une justice impitoyable. Il s’est contenté de prendre la parole, à quelques kilomètres de là, profitant d’une visite aux chantiers navals de Saint-Nazaire.
Cette retenue géographique, pourtant, ne change pas grand chose. A chaque fait divers dramatique, désormais, de ceux qui mettent en scène, comme dans le cas présent, des récidivistes, des jeunes filles, des soupçons de viol et d’assassinat, le chef de l’Etat donne l’impression de prendre symboliquement la tête de ces cortèges rituels, dérisoires et pathétiques, de ces «marches silencieuses» que les familles et les proches ne manquent pas d’organiser.
Il réagit à chaud. Sur-réagit. Le ton de sa voix, ses accents, laissent percer davantage un besoin de vengeance que de justice. Il manifeste la même indignation, la même impatience devant la méconnaissance des faits, devant les silences de l’enquête, que l’opinion publique de la ville ou de la région concernée.
Il veut la vérité comme s’il était des leurs, et un châtiment rapide. «Ce n’est plus possible, ce n’est tout simplement plus possible, c’est inacceptable», a-t-il déclaré, mardi, comme le ferait n’importe quel familier de la victime. En de telles circonstances, le Président ne feint pas. Crédit doit lui être fait qu’il est des leurs, alors, émotionnellement; scandalisé, comme la famille, les proches, comme les voisins du drame; submergé par la rage d’un sentiment d’impuissance devant le crime et l’arrachement d’un être à la vie.
Une tactique qui rapporte peu
Il était sincère, sûrement, mardi, quand il a tenu ces propos: «Je veux vous dire que la récidive criminelle ne peut rester impunie et je ne me contenterai pas d’une enquête sans suite». On peut évidemment aussi soupçonner le chef de l’Etat, comme à chacune de ses interventions en de telles circonstances, de tenter de freiner la pénétration du Front national sur le terrain de la pénalisation. Mais lui-même doit commencer à douter d’une tactique qui apporte si peu de bénéfices politiques à la majorité, depuis 2007.
Il s’entête, cependant. Sauf que, juste avant le voyage pour Saint-Nazaire, ses propres troupes, le même jour, ont commencé, en termes prudents, à lui expliquer qu’il serait contreproductif de proposer, cette fois encore, comme à plusieurs reprises, une nouveau projet ou une nouvelle proposition de loi, en réaction à l’émotion générale, visant à durcir les conditions d’application des peines. Pas de «loi par opportunité», a risqué Christian Jacob, le chef de file de l’UMP à l’Assemblée nationale. Mardi matin, Nicolas Sarkozy a consacré l’essentiel de son rendez-vous habituel avec les cadres de son parti à ce dossier devenu pour lui obsédant. Il a exigé de ses troupes qu’elles prennent «des initiatives très vite».
Mais lesquelles? Avec mesure, quelques députés de la majorité ont avancé que l’Elysée avait déjà fait voter quatre lois sur le sujet depuis 2007, ayant toutes le même but: empêcher des délinquants, après leur sortie de prison, de recommencer à tuer, à violer, à enlever des enfants… Quatre lois qui tournent autour des mêmes méthodes, finalement inefficaces, bracelets électroniques, sur-peines, suivi médicalisé ou renforcement des contrôles judiciaires.
Le cercle maudit
A ce jeu des promesses qu’un gouvernement ne peut tenir, chaque nouveau fait divers, surtout s’il est dramatisé et sur-médiatisé par le chef de l’Etat lui-même, sera comptabilisé comme un échec de la politique pénale engagée, et utilisé comme contre-slogan par les adversaires de la présidentielle de 2012. C’est la contradiction qu’Hervé Mariton, député de la Drôme, peu suspect de laxisme en matière criminelle, a tenté d’éclairer : «On fait des texte, mais si ça ne donne pas de résultats, faut-il faire de nouveaux textes?»
Pris entre son propre tempérament, sa manière de réagir à ces ruptures de normalité que sont les crimes sexuels, et la nécessité de tenir le FN à distance sur ce chapitre, Nicolas Sarkozy tourne désormais en rond dans un cercle maudit, qu’il a lui-même enflammé, et dont il ne parvient plus à s’extraire. Mardi, il a chargé un autre parlementaire, Eric Ciotti, député des Alpes-Maritimes, d’une mission d’enquête sur la réalité de l’application des peines par les magistrats. Manière, une fois de plus, de pointer le laxisme supposé des juges. Il réclame une loi. La cinquième.
Des actes. Il exige de ses troupes que la future loi, prévue pour mai, sur l’introduction de jurés populaires en correctionnelle, soit plus contraignante.
Mais qui parmi les siens aura le courage de dire au Président que tout cela est un peu en vain? Bracelets électroniques comme sur-peines? La sexualité humaine a ses déviances, parfois mortelles, souvent criminelles. Croire possible de supprimer cette réalité, même en multipliant les peines, les bracelets, les contrôles, est naïveté – ou slogan sécuritaire. Sauf, évidemment, à condamner tous les violeurs à la peine de mort. Ce qui est illégal en France.
«Hors d'état de nuire»
A force d’enrager contre l’impuissance à faire en sorte que la vie soit toujours respectée, Nicolas Sarkozy, de faits divers en faits divers, de discours intempestif en intervention alarmiste, s’est approché tout au bord de ce précipice-là. La peine capitale. Mardi, il y avait quelque chose de dissonant dans la déclaration d’un autre de ses fidèles, Christian Estrosi, le maire de Nice, quand celui-ci s’est demandé: «comment est-il possible que les dispositions en vigueur ne mettent pas les multi-récidivistes quinze fois hors d’état de nuire?»
Que voulait-il dire par: «hors d’état de nuire»? Les garder en prison à vie? Ou les envoyer à la guillotine? Dans les deux cas, la France trahirait son évolution civilisatrice et devrait rendre des comptes judiciaires à l’Europe, à son propre Conseil d’Etat, ou à son Conseil constitutionnel. Avec, c’est vrai, le concours souvent empressé et gourmand des médias, le gouvernement a exacerbé les faits divers à caractère sexuel. Les récidives, en ce domaine, ne se montent pourtant qu’à 2,9%. On est donc en face d’une tentative de diabolisation, qui est en train de se retourner contre ses animateurs.
En outre, lorsqu’il s’est exprimé, depuis Saint-Nazaire, le Président, comme les enquêteurs, comme les magistrats instructeurs, ne pouvait pas être certain que Laetitia ait été tuée volontairement. Pèsent de lourdes présomptions, mais le suspect, Tony Meilhon, n’avait alors reconnu que le choc mortel de sa voiture contre le scooter de la jeune fille. On a trouvé son sang dans le coffre de la voiture, ce qui pourrait indiquer que Laetitia a été transportée, morte ou blessée. Mais violée? Mais violée puis assassinée, comme le laisse entendre le chef de l’Etat?
Distance face au drame
Mardi, Nicolas Sarkozy s’est avancé. Parmi les quinze récidives relevées par Christian Estrosi, on compte des vols et des outrages à magistrats. Un viol aussi, commis sur la personne d’un co-détenu, en 2001, pour lequel Tony Meilhon a été condamné à cinq ans de prison, peine qu’il a effectuée dans sa totalité.
L’histoire du Pornic est horrible. «Ce n’est tout simplement pas possible», comme l’a dit le chef de l’Etat. Mais il revient à celui-ci d’avoir plus de distance face au drame, à la stupeur, que ses concitoyens. Premier magistrat de France, gardien de nos valeurs et de ce qu’on appelle aujourd’hui «le vivre ensemble», il lui appartient de prendre l’effroi collectif avec plus de hauteur. Le rôle du pompier pyromane ne convient pas à la fonction. Les viols, les crimes sexuels, doivent être «surveillés et punis», pour reprendre l’association de Michel Foucault. Ils ne peuvent pas être tout à fait rayés de la surface du pays.
Philippe Boggio
Mis à jour le 26/01/2011 à 14h30













































Le seul courage qui existe chez ces gens là est celui qu'on affiche lorsqu'on enfonce les portes ouvertes sur le ton d'un colère contrefaite.
Leur discours les portes au pouvoir mais leur pouvoir ne porte aucun discours. Il n'est qu'une addition imbécile de compromis absurdes et de caprices princiers.
Et n'oublions pas leur intérêt personnel, entre Karachi et Compiègne ...
Vous pourriez aussi nous dire, que les crimes sexuels en France sont souvent condamnés de peines très basses. Combien de violeurs condamnés à 1 ou 2 ans de prison seulement, considérés comme libres de repartir à zéro après avoir purgé leur peine, alors que dans le même temps 30% des femmes violées se suicident ? Vous pourriez nous dire, qu’aux assises où on juge les crimes sexuels, les jurés féminins peuvent être, et sont récusés par la défense. Ce qui fait qu’en France, les violeurs sont surtout jugés par des hommes. Et lorsqu’on voit le ton de votre article, il est clair que cela ne va pas dans le sens de l’équité. Pourquoi personne dans la justice ni dans les media ne révèle-t-il cette absence de parité dans les jurés populaires des affaires de viol ? Vous pourriez nous dire, que dans l’affaire de Pornic, la justice n’a pas retenu la charge de viol, alors que la disparue a envoyé un sms dans lequel elle se plaignait d’avoir été violée. Une femme se plaint de viol, puis elle disparait, donc la justice considère que le viol n’est pas constitué ? Le dernier message d’une disparue n’est pas considéré comme un élément sérieux ? Tout cela ne montre que trop bien la mentalité machiste de l’appareil judiciaire - je dis bien machiste, pas laxiste - qui sous-estime systématiquement et spécifiquement le crime sexuel au point d’en appeler trop souvent les auteurs des « délinquants ». Tant que ce machisme ne sera pas reconnu pour tel, effectivement, on ne pourra pas lutter efficacement contre les crimes sexuels. Mais Monsieur Boggio, cela n’est aucunement une fatalité, et une grande partie des femmes sait gré au chef de l’Etat ne de pas baisser les bras devant ce problème.
Ce qui me frappe le plus dans ce débat sans fin, c'est qu'il n'est jamais assorti de statistiques. Je pense que sur une question aussi importante que la récidive criminelle, même si elle sera évidemment toujours trop élevée et toujours extrêmement grave, il est indispensable de la mesurer avant d'en débattre.
Voici donc quelques chiffres utiles: Le taux de récidive général en matière criminelle se maintient entre 3 et 4 %. En matière de viol il est légèrement inférieur : il était de 1,3 % sur l'année 2004 et de 2,7 % en 2007. Pour les meurtres, le taux de récidive était en 2007 de 2,9 %.
Cela n'empêche nullement de s'interroger sur les réponses à donner mais, je crois, peut éclairer la discussion.
Bien à vous
Je pense sincèrement que le travail des journalistes devrait être, en effet, de donner une signification aux décisions de justice, au fonctionnement de la Loi et de son articulation avec les diverses dynamiques sociales qui traversent la Cité, de manière dépassionnée (et il me semble que les tribunaux sont publics: il est tout à fait possible de s'apitoyer longuement sur chaque victime si on trouve que c'est ce qu'il y a de plus moral à y faire, il est juste nécessaire de passer le cap pour parler de politique et justice). Ici Monsieur Boggio propose une approche critique de la couverture des mouvements de Sarkozy, ce qui est un premier pas, personnellement j'en propose un second avec l'arrêt du systématisme de cette couverture, car le temps de la fabrication de l'actualité est terminé. La question n'est finalement pas celle du spectacle mais de sa qualité. Il me semble aussi que Foucault, tout mâle qu'il est et avec tout le respect que j'ai pour notre président de la République, et je dis bien qu'il peut mieux faire, c'est d'un autre niveau, ne m'en veuillez pas trop (et nous pouvons rentrer en profondeur sur le sujet, mais ce faisant remarquez bien qu'alors nous dépasserions nécessairement ce qui ressemble à une simple posture, quand bien même, mais là aussi je doute, le comédien serait habile).