Monde

En Espagne, la Movida c'est définitivement fini

Aurélien Le Genissel, mis à jour le 27.01.2011 à 11 h 13

L'Espagne vient d’approuver l’une des lois anti-tabac les plus restrictives d’Europe. Un pas de plus vers l’européanisation du pays et la fin de cet air de liberté qui a soufflé sur l’Espagne pendant les années 1980 et 1990, à la sortie du franquisme.

Une dernière cigarette le 31 décembre 2010, avant l'application de la loi à côté de Malaga. REUTERS/Jon Nazca

Une dernière cigarette le 31 décembre 2010, avant l'application de la loi à côté de Malaga. REUTERS/Jon Nazca

L’Espagne n’est plus ce qu’elle était. Voilà le sentiment général qui règne dans le pays depuis le 1er janvier, jour de l’entrée en vigueur de la nouvelle loi anti-tabac approuvé par le gouvernement Zapatero. Cette mesure n’a rien d’extraordinaire d’autant que le pays avait déjà une législation assez sévère sur le sujet. Mais c’est la goutte qui a fait déborder le vase pour une bonne partie de la société espagnole qui, ces dernières années, a vu le pays passer de destination idéale pour faire la fête et s’amuser à un Etat bien sage où plus grand-chose n’est permis. Finies les nuits de folie, d’abus, de liberté et d’excès en tout genre qui ont fait la réputation de la fameuse Movida madrilène, au milieu des années 1980, où sont nées l’extravagance et la fantaisie d’un Pedro Almodovar.

Il y a quelque temps encore, on venait en Espagne pour faire la fête à bas prix jusqu’à l’aube, boire dans la rue, fumer du haschisch sans être inquiété (une belle légende urbaine) ou découvrir la joyeuse anarchie de la nuit ibérique, devenue l’une des principales attractions touristiques du pays.


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«Spain is different» répondaient toujours les Espagnols, un sourire ironique aux lèvres, quand les touristes s’étonnaient de manger des tapas dans une salle enfumée, de trouver un bar ouvert à 5 heures du matin ou de se faire servir de l’alcool sans l’incontournable doseur sur la bouteille. Ainsi l’Espagne est vite devenue la cible privilégiée de ces hordes de jeunes qui viennent fêter leurs Spring Break, week-end d’intégration ou enterrement de vie de garçon par avions low cost et sans mettre un pied dans leur chambre d’hôtel avant l’aube. Un tourisme cheap et peu rentable que les autorités n’apprécient guère et voudraient bien voir disparaître. 

L’Espagne est devenue ennuyeuse

Il ne reste plus grand-chose de cet esprit aujourd’hui. L’Etat a éliminé petit à petit toutes ces coutumes que les Espagnols «considèrent souvent comme un droit inaliénable», comme le relevait Le Monde, mais qui n’étaient pas vraiment politiquement correctes. A commencer par la cigarette avec le café, le carajillo ou la copa. En effet, cette nouvelle loi anti-tabac interdit de fumer dans n’importe quel espace public fermé tels que les restaurants, les bars, les boîtes de nuit mais aussi les aéroports ou les gares, où l’on ne verra plus de pièces hermétiques installées pour cet usage. L’interdiction s’étend même aux zones à l’air libre qui se trouvent aux alentours des parcs où il peut y avoir des enfants, des enceintes scolaires ou des hôpitaux, ce qui en fait l’une des législations les plus restrictives du monde (avec l’Irlande et quelques zones des Etats-Unis).

Dans un pays qui passe une grande partie de son temps dans la rue et où les modes de sociabilité dépendent des bars, discothèques et restaurants, la mesure n’est pas franchement populaire. D’autant, qu’il y a quelques années, le gouvernement avait déjà entrepris une autre croisade contre une tradition bien ancrée dans les mœurs: le botellon. Ces espèces d’apéros géants dans les rues et les places de toutes les villes d’Espagne étaient des lieux de rencontre pour les jeunes et des endroits festifs pour les autres. Trop bruyants, trop excessifs, trop sales, le gouvernement les a interdits et, de manière plus générale (et polémique), s’est attaqué à la consommation d’alcool dans la rue, devenue depuis illégale dans de nombreuses villes.

La faute à l’Europe

Après le vent de fraîcheur, de liberté et de désordre festif qui a suivi la mort de Franco et les premières décennies de la démocratie, nombreux sont ceux qui n’apprécient guère ce retour d’un «Etat Papa», qui décide ce qui est bon et ce qui est mauvais pour le citoyen, et l’arrivée d’un moralisme bien-pensant derrière lequel certains voient la main noire de l’Union européenne. «On dirait que l’Espagne veut être encore plus européenne que l’Europe. Non seulement elle accepte les mesures qui viennent de Bruxelles mais elle fait du zèle, comme si elle voulait faire du lèche-cul pour se donner une bonne image», s’indigne Jaume, gérant d’un bar dans le centre de Barcelone.

Le permis à point, la fin des machines à tabac, les zones de stationnement payantes dans les grandes villes sont ainsi perçues comme des clins d’œil à l’Europe. Beaucoup de villes espagnoles ont même instauré des ordonnances municipales de civilité. A Barcelone, par exemple, il est désormais interdit de jeter les mégots, boire ou jouer au ballon dans la rue. La pollution acoustique est aussi dans la ligne de mire de la mairie. La Paloma, un club barcelonais branché (celui où sortaient les personnages de L’Auberge Espagnole) a récemment fermé ses portes pour faire des travaux d’insonorisation.

Même les mythiques ramblas, haut-lieu touristique de la ville, n’échappent pas à cette tendance: les traditionnels stands d’oiseaux et animaux sont désormais interdits et les fameuses statues humaines, qui jalonnaient le paseo, devront passer un test de qualité délivré, en bonne et due forme, par les autorités. La mairie veut faire du vieux quartier populaire du Raval, avec ses ruelles, ses artistes de rues, ses prostituées et ses fêtards (pas toujours très civiques), un lieu branché et touristique mais propre sur lui. Pour le plaisir des uns et le désespoir des autres.

No pasarán

Mais l’Espagne est le pays de la débrouille, des passions et des positions extrêmes. «Hecha la ley, hecha la trampa» (littéralement «faites la loi, faites la triche») est plus un mode de vie qu’un simple slogan. Lors de la loi de 2006 déjà (qui interdisait de fumer dans la majorité des espaces clos), le sens commun et la flexibilité au cas par cas l’emportaient souvent sur une application stricte de la législation. Il n’était pas rare de voir des gens fumer dans des taxis ou des boîtes de nuits avec l’accord, plus ou moins bienveillant, des autorités. Le renforcement de l’interdiction a du mal à passer.

Le climat s’est envenimé quand Leire Pajín, ministre de la Santé, a rappelé que «tout le monde peut dénoncer ceux qui ne respectent pas la loi». Des organisations de défense des consommateurs, comme Facua ou Nofumadores.org, ont même mis à la disposition des citoyens des pages web où dénoncer son voisin fumeur. La réponse ne s’est pas fait attendre: le maire de Valladollid a comparé cette tendance aux pires années du nazisme. Et, comme s’il s’agissait d’une guerre en bonne et due forme, la résistance s’organise. Un premier restaurant, l’Asador Guadalmina, qui compte plus de 3.000 fans sur Facebook, a décidé de ne pas appliquer la loi. Suivi très rapidement par d’autres confrères, comme Esperit à Castellon, qui affiche clairement ses intentions à l’entrée: «Accès permis aux fumeurs. Les non-fumeurs, sous leur responsabilité». On est des «objecteurs de conscience de la loi», explique avec ironie le propriétaire.

Sans tabac, sans bruit, avec l’alcool toujours plus cher, l’Espagne semble avoir sonné le glas des années de fiesta pour mieux rentrer dans la vie adulte et ne plus être perçue comme l’éternelle adolescente de l’Union européenne.

Aurélien Le Genissel

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