En Espagne, la Movida c'est définitivement fini
L'Espagne vient d’approuver l’une des lois anti-tabac les plus restrictives d’Europe. Un pas de plus vers l’européanisation du pays et la fin de cet air de liberté qui a soufflé sur l’Espagne pendant les années 1980 et 1990, à la sortie du franquisme.
- Une dernière cigarette le 31 décembre 2010, avant l'application de la loi à côté de Malaga. REUTERS/Jon Nazca -
L’Espagne n’est plus ce qu’elle était. Voilà le sentiment général qui règne dans le pays depuis le 1er janvier, jour de l’entrée en vigueur de la nouvelle loi anti-tabac approuvé par le gouvernement Zapatero. Cette mesure n’a rien d’extraordinaire d’autant que le pays avait déjà une législation assez sévère sur le sujet. Mais c’est la goutte qui a fait déborder le vase pour une bonne partie de la société espagnole qui, ces dernières années, a vu le pays passer de destination idéale pour faire la fête et s’amuser à un Etat bien sage où plus grand-chose n’est permis. Finies les nuits de folie, d’abus, de liberté et d’excès en tout genre qui ont fait la réputation de la fameuse Movida madrilène, au milieu des années 1980, où sont nées l’extravagance et la fantaisie d’un Pedro Almodovar.
Il y a quelque temps encore, on venait en Espagne pour faire la fête à bas prix jusqu’à l’aube, boire dans la rue, fumer du haschisch sans être inquiété (une belle légende urbaine) ou découvrir la joyeuse anarchie de la nuit ibérique, devenue l’une des principales attractions touristiques du pays.
capital : la folie barcelone 1.2
envoyé par 20thcenturyfox. - L'info internationale vidéo.
«Spain is different» répondaient toujours les Espagnols, un sourire ironique aux lèvres, quand les touristes s’étonnaient de manger des tapas dans une salle enfumée, de trouver un bar ouvert à 5 heures du matin ou de se faire servir de l’alcool sans l’incontournable doseur sur la bouteille. Ainsi l’Espagne est vite devenue la cible privilégiée de ces hordes de jeunes qui viennent fêter leurs Spring Break, week-end d’intégration ou enterrement de vie de garçon par avions low cost et sans mettre un pied dans leur chambre d’hôtel avant l’aube. Un tourisme cheap et peu rentable que les autorités n’apprécient guère et voudraient bien voir disparaître.
L’Espagne est devenue ennuyeuse
Il ne reste plus grand-chose de cet esprit aujourd’hui. L’Etat a éliminé petit à petit toutes ces coutumes que les Espagnols «considèrent souvent comme un droit inaliénable», comme le relevait Le Monde, mais qui n’étaient pas vraiment politiquement correctes. A commencer par la cigarette avec le café, le carajillo ou la copa. En effet, cette nouvelle loi anti-tabac interdit de fumer dans n’importe quel espace public fermé tels que les restaurants, les bars, les boîtes de nuit mais aussi les aéroports ou les gares, où l’on ne verra plus de pièces hermétiques installées pour cet usage. L’interdiction s’étend même aux zones à l’air libre qui se trouvent aux alentours des parcs où il peut y avoir des enfants, des enceintes scolaires ou des hôpitaux, ce qui en fait l’une des législations les plus restrictives du monde (avec l’Irlande et quelques zones des Etats-Unis).
Dans un pays qui passe une grande partie de son temps dans la rue et où les modes de sociabilité dépendent des bars, discothèques et restaurants, la mesure n’est pas franchement populaire. D’autant, qu’il y a quelques années, le gouvernement avait déjà entrepris une autre croisade contre une tradition bien ancrée dans les mœurs: le botellon. Ces espèces d’apéros géants dans les rues et les places de toutes les villes d’Espagne étaient des lieux de rencontre pour les jeunes et des endroits festifs pour les autres. Trop bruyants, trop excessifs, trop sales, le gouvernement les a interdits et, de manière plus générale (et polémique), s’est attaqué à la consommation d’alcool dans la rue, devenue depuis illégale dans de nombreuses villes.
La faute à l’Europe
Après le vent de fraîcheur, de liberté et de désordre festif qui a suivi la mort de Franco et les premières décennies de la démocratie, nombreux sont ceux qui n’apprécient guère ce retour d’un «Etat Papa», qui décide ce qui est bon et ce qui est mauvais pour le citoyen, et l’arrivée d’un moralisme bien-pensant derrière lequel certains voient la main noire de l’Union européenne. «On dirait que l’Espagne veut être encore plus européenne que l’Europe. Non seulement elle accepte les mesures qui viennent de Bruxelles mais elle fait du zèle, comme si elle voulait faire du lèche-cul pour se donner une bonne image», s’indigne Jaume, gérant d’un bar dans le centre de Barcelone.
Le permis à point, la fin des machines à tabac, les zones de stationnement payantes dans les grandes villes sont ainsi perçues comme des clins d’œil à l’Europe. Beaucoup de villes espagnoles ont même instauré des ordonnances municipales de civilité. A Barcelone, par exemple, il est désormais interdit de jeter les mégots, boire ou jouer au ballon dans la rue. La pollution acoustique est aussi dans la ligne de mire de la mairie. La Paloma, un club barcelonais branché (celui où sortaient les personnages de L’Auberge Espagnole) a récemment fermé ses portes pour faire des travaux d’insonorisation.
Même les mythiques ramblas, haut-lieu touristique de la ville, n’échappent pas à cette tendance: les traditionnels stands d’oiseaux et animaux sont désormais interdits et les fameuses statues humaines, qui jalonnaient le paseo, devront passer un test de qualité délivré, en bonne et due forme, par les autorités. La mairie veut faire du vieux quartier populaire du Raval, avec ses ruelles, ses artistes de rues, ses prostituées et ses fêtards (pas toujours très civiques), un lieu branché et touristique mais propre sur lui. Pour le plaisir des uns et le désespoir des autres.
No pasarán
Mais l’Espagne est le pays de la débrouille, des passions et des positions extrêmes. «Hecha la ley, hecha la trampa» (littéralement «faites la loi, faites la triche») est plus un mode de vie qu’un simple slogan. Lors de la loi de 2006 déjà (qui interdisait de fumer dans la majorité des espaces clos), le sens commun et la flexibilité au cas par cas l’emportaient souvent sur une application stricte de la législation. Il n’était pas rare de voir des gens fumer dans des taxis ou des boîtes de nuits avec l’accord, plus ou moins bienveillant, des autorités. Le renforcement de l’interdiction a du mal à passer.
Le climat s’est envenimé quand Leire Pajín, ministre de la Santé, a rappelé que «tout le monde peut dénoncer ceux qui ne respectent pas la loi». Des organisations de défense des consommateurs, comme Facua ou Nofumadores.org, ont même mis à la disposition des citoyens des pages web où dénoncer son voisin fumeur. La réponse ne s’est pas fait attendre: le maire de Valladollid a comparé cette tendance aux pires années du nazisme. Et, comme s’il s’agissait d’une guerre en bonne et due forme, la résistance s’organise. Un premier restaurant, l’Asador Guadalmina, qui compte plus de 3.000 fans sur Facebook, a décidé de ne pas appliquer la loi. Suivi très rapidement par d’autres confrères, comme Esperit à Castellon, qui affiche clairement ses intentions à l’entrée: «Accès permis aux fumeurs. Les non-fumeurs, sous leur responsabilité». On est des «objecteurs de conscience de la loi», explique avec ironie le propriétaire.
Sans tabac, sans bruit, avec l’alcool toujours plus cher, l’Espagne semble avoir sonné le glas des années de fiesta pour mieux rentrer dans la vie adulte et ne plus être perçue comme l’éternelle adolescente de l’Union européenne.
Aurélien Le Genissel
Mis à jour le 27/01/2011 à 11h13













































Au final, les gens boiront plus chez eux, fumeront chez eux, le binge drinking (parfois lié, à tort ou à raison, à l'impossibilité de fumer quand on boit) se développera, et une nouvelle loi plus répressive arrivera.
Puis l'on interdira l'alcool et la cigarette. La contrebande marchera à plein (suffit de voire le cannabis à l'heure actuelle), l'état admettra un jour sa défaite, non sans avoir perdu des milliards auparavant, et augmenté l'insécurité en nourrissant le trafic, et ce sera retour à la case départ.
Un peu plus de liberté ne ferait pas de mal, surtout en ce qui concerne les plaisirs de la fête (qui, s'ils ne sont pas obligatoirement liés à l'alcool ou la clope, en sont une composante importante pour certains).
Très bel exemple du classique "c'est la faute à Bruxelles". Je vous mets au défi de trouver en quoi une quelconque décision de l'Union européenne est pour quelquechose dans ce durcissement de la législation. Tout au plus conseille-t-elle aux Etats membres d'agir pour diminuer la consommation de tabac et d'alcool...
L'argument du "la cigarette est une norme culturelle" est opposé dans tous les pays développés où l'on veut l'interdire dans les lieux publics. Pensez-vous sérieusement que les cultures américaines ou françaises aient été altérées, ont perdues de leur "valeur" ou de leur spécificité depuis que le tabagisme, suite à des lois de plus en plus restrictives, a chuté ? (ici un diagramme intéressant : ( http://www.jle.com/e-docs/00/04/53/2A/texte_alt_jlebdc01310_gr4.jpg )
Le tabagisme n'est pas une "liberté" lorsqu'il est imposé aux autres. La loi espagnole est peut-être excessive, mais le principe de ne pas faire subir aux autres les désagréments de ses petits plaisirs personnel est juste.
Enfin, au lieu de faire de l'Espagne un cas particulier, dites vous bien que c'est un phénomène touchant tous les pays occidentaux. L'Espagne est est devenue un pays développée ? On aurait tort de s'en plaindre.
"Certains y voient la main noire de l'UE" serait donc "l'opinion d'une partie de la société". Ca veut dire quoi honnêtement : d'une majorité ? d'une minorité ? D'une petite minorité ? Et que dire de l'introduction : "l'européanisation du pays" rime avec "fin de cet air de liberté" ? L'Europe est une dictature maintenant ?
L'Union Européenne n'a jamais imposé de législation anti-tabac aux Etats membres, elle n'a toujours fait que des recommandations, qui ont été suivies par des mesures très variables d'un pays à l'autre. (voir http://www.touteleurope.eu/fr/actions/social/sante-publique/presentation/comparatif-la-legislation-anti-tabac-dans-l-ue-2009.html). Il est franchement pénible de voir l'UE accusée de chaque politique qui déplait à "une partie de la population". Facile à écrire et sans risque, ça attirera et plaira aux euro-sceptiques, mais c'est simplement faux.
De même, lorsque vous parlez d'européanisation de l'Espagne, je ne peux rester que pantois : avant son intégration à l'Union européenne, l'Espagne n'était donc pas un pays européen ?
Il me semble par ailleurs que l'exemple que vous prenez, celui de Barcelone, ne révèle pas un déclin de la fête en Espagne mais plutôt d'un lent déclin de Barcelone (et par là de la Catalogne en général, la seule ville vraiment dynamique de cette autonomie étant sa capitale). Ce qui se produit aujourd'hui dans les rapports régionaux espagnols, et ce à tous les niveaux, n'est rien d'autre qu'une diminution lente mais certaine de Barcelone, qui s'est longtemps arrogée le titre de seule ville espagnole véritablement ouverte et animée, au profit de la montée d'autres secteurs : Bilbao, Valence, Séville... et surtout son éternelle rivale, Madrid, qui a aujourd'hui une longueur d'avance sur Barcelone dans à peu près tous les domaines, longueur qui ne fait que se creuser.
Enfin, je note que vous donnez crédit à ceux qui voient dans le tabagisme passif une liberté fondamentale des fumeurs : vous n'avez pas la liberté de mettre en danger la vie d'une personne en roulant à 200 kilomètres à l'heure en ville, et ce quel que soit le pays. Il en va de même pour le tabagisme dans les lieux publics.