Monde

En Russie, la vie ne vaut rien

Masha Gessen, mis à jour le 18.04.2012 à 14 h 45

Les autorités étaient prévenues de la menace d’attentat contre l’aéroport de Domodedovo depuis une semaine. Et pourtant, la sécurité n’a pas été renforcée.

Des fleurs en hommage des victimes de l'attentat, à l'aéroport Domodedovo, le 25 janvier 2011. REUTERS/Tatyana Makeyeva

Des fleurs en hommage des victimes de l'attentat, à l'aéroport Domodedovo, le 25 janvier 2011. REUTERS/Tatyana Makeyeva

MOSCOU— Quelques heures à peine après l’explosion mortelle dans l’aéroport le plus fréquenté de Moscou, on apprend que la direction de l’aéroport avait connaissance de l’existence d’une menace terroriste depuis au moins une semaine. Elle savait même à quel endroit l’attentat devait avoir lieu: dans le hall très fréquenté des arrivées. Pourtant, aucune mesure de sécurité supplémentaire n’a été mise en place: comme d’habitude, n’importe qui pouvait entrer dans la zone d’arrivée de l’aéroport directement du dehors, sans passer par un détecteur de métaux ni aucun autre système de filtrage. En outre, l’effectif du personnel de sécurité de l’aéroport a été divisé par deux dans le mois qui a précédé l’attentat.

En Russie, c’est quasiment normal.

On éprouve un sentiment d’identification particulièrement atroce en voyant les images des ravages d’un attentat terroriste dans un lieu qui vous est intimement et physiquement familier. Presque la sensation d’avoir touché le carnage. Je l’ai éprouvé plusieurs fois ces dernières années. En 2004, un kamikaze s’est fait exploser à un arrêt de bus, tuant 10 personnes, sur le chemin de mon travail: si je n’avais pas pris une journée de congé ce jour-là, j’aurais sans doute été coincée dans un embouteillage dans les parages. Il y a moins d’un an, 40 personnes ont perdu la vie lors de deux attentats dans le métro de Moscou; une des deux bombes a explosé dans une station que mon fils traverse régulièrement pour aller à l’école —ce jour-là, il se trouve qu’il y était allé en voiture avec sa petite sœur. Il y a eu une demi-douzaine d’explosions et de prises d’otages entre-temps —sur l’itinéraire habituel d’autres personnes. Cette fois, quand la nouvelle de l’attentat à l’aéroport est tombée au milieu de la conférence de rédaction de mon magazine, toutes les personnes présentes se sont tues, visualisant clairement un lieu où nous tous étions déjà passés des dizaines, voire des centaines de fois.

L'espérance de vie d'un ado russe? Moins que celle d'un Somalien

Je ne connais qu’un seul autre endroit au monde où le danger a une telle imminence. Israël, le pays où l’on ne peut pas entrer dans un centre commercial, un cinéma ou monter dans un train desservant l’aéroport sans passer par un détecteur de métaux et être contrôlé par un service de sécurité. L’approche de Moscou est à l’exact opposé: il n’y a pas de contrôle de sécurité à l’entrée des centres commerciaux, des cinémas ou des parkings, et les scanners d’aéroport sont généralement, comme le disent les responsables, en «mode veille», c’est-à-dire qu’ils sont éteints.

Comment cela est-il possible? Est-ce que les Russes se soucient si peu de la sécurité des personnes et du public? La réponse est, eh bien, oui. La Russie est le seul pays développé au monde où l’espérance de vie moyenne est en déclin constant depuis un demi-siècle. La Russie est le seul pays qui connaît un dépeuplement catastrophique sans être officiellement en guerre. Nicholas Eberstadt, membre de l’American Enterprise Institute qui a récemment publié un livre sur le sujet, estime que depuis 1992, la Russie a perdu près de 2 millions de femmes et 5 millions d’hommes dans le cadre de ce que les démographes et les spécialistes de la santé publique appellent une «surmortalité». Elle concerne des personnes qui, étant donné leur âge et leur statut social, n’auraient pas dû mourir. Eberstadt aime à souligner que l’espérance de vie d’un adolescent russe de 15 ans est aujourd’hui inférieure à celle d’un Somalien du même âge.

De quoi meurent donc ces gens? De maladies cardiovasculaires, du sida, et, de manière plus frappante, de causes considérées comme externes: violences, accidents, suicides et empoisonnements (surtout à l’alcool). Toutes ces causes de mortalité ont en commun un risque pris par la victime. Les maladies cardiovasculaires sont généralement la conséquence d’une alimentation détestable, de l’abus d’alcool et du tabac (une majorité d’adultes des deux sexes fument des cigarettes). Le VIH se transmet sans entraves dans un pays qui, selon les sondages, a l’un des taux de sida connus les plus élevés du monde et utilise le moins les préservatifs. Les accidents et la violence, presque toujours liés à l’abus d’alcool, sont aussi de façon évidente la conséquence d’une prise de risque excessive et systématique.

L’aspect le plus tragique de cette histoire est peut-être qu’au-delà d’un certain point, la prise de risque commence à paraître tout à fait rationnelle. Si à 15 ans, votre espérance de vie est inférieure à 50 ans, pourquoi vous préoccuper des répercussions à long terme des méfaits du tabac —ou même des conséquences à court terme de l’absence de port de ceinture de sécurité? Et, si vous êtes responsable de la sécurité d’un aéroport, pourquoi la menace même connue d’un attentat terroriste devrait-elle vous pousser à allumer un scanner de sécurité en veille?

Masha Gessen

Traduit par Bérengère Viennot

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Masha Gessen
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Journaliste
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