France

Pourquoi les enfants sont-ils de plus en plus souvent conçus à Noël?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 25.01.2011 à 11 h 05

Cela n'a pas toujours été le cas.

Poupées conçues par Philippe Starck pour une collection Jean Paul Gaultier, en 2003.REUTERS/Jack Dabaghian

Poupées conçues par Philippe Starck pour une collection Jean Paul Gaultier, en 2003.REUTERS/Jack Dabaghian

Combien de femmes sont-elles aujourd’hui enceintes du fait des relations sexuelles qu’elles ont entre le réveillon de Noël et les réjouissances du 1er janvier dernier? Connue sous la dénomination de trêve des confiseurs, cette période correspond, pour beaucoup des personnes en âge de procréer, à une réduction des activités professionnelles mais aussi à l’augmentation importante du nombre des relations sexuelles fécondantes. Tel est l’un des enseignements originaux figurant dans la dernière livraison (datée de janvier) de Populations & Sociétés, mensuel de l’Institut national d’études démographiques (Ined).

Deux chercheurs de cet Institut (Arnaud Régnier-Loilier et Jean-Marc Rohrbasser) se sont penchés sur la passionnante question de l’évolution au fil des siècles de la répartition des naissances selon les saisons. Répartition des naissances d’enfants qui renvoie bien évidemment à celle des conceptions de ces mêmes enfants. On découvre dans ce travail les principaux changements survenus en France depuis quatre siècles et quelles en sont les raisons.

Avec ce phénomène récent et souvent méconnu: alors que l’on a longtemps observé une plus grande fréquence des naissances entre les mois de janvier et d’avril, le pic des naissances est aujourd’hui enregistré fin septembre. Elles y sont deux fois plus fréquentes que les autres jours de l’année. Aucun mystère ici: ce sont les «enfants de la Saint-Sylvestre» ou, plus précisément, ceux de la trêve des confiseurs.

Pour les chercheurs de l’Ined, il s’agit là d’un phénomène récent. Ainsi dans les années 1970-1980 septembre était-il globalement déficitaire en naissances à l’exception d’un petit pic situé à la fin du mois. Puis les choses ont progressivement évolué et ce pic apparaît désormais comme l’épisode saisonnier le plus marqué en France, avec un excédent de naissances centré sur le 23 septembre. Ce phénomène se retrouve également dans beaucoup d’autres pays. Pas besoin d’être un génie des mathématiques ou un grand spécialiste de la reproduction humaine pour comprendre de quoi il retourne.

«Compte tenu de la durée moyenne de gestation humaine (265 jours), ce pic correspond à des conceptions du nouvel an, résument les chercheurs de l’Ined. «Les couples cherchant à concevoir (donc non utilisateurs d’une méthode contraceptive) sont alors probablement plus nombreux à être réunis. De ce fait, et aussi en raison des circonstances, ils sont plus nombreux à avoir des rapports sexuels au moment de la Saint-Sylvestre».  S’ajoute à cela une moindre vigilance contraceptive pour les autres. C’est ainsi que le nombre des IVG pratiquées, dans les semaines qui suivent, pour des grossesses démarrées à cette période de l’année est trois fois supérieur à la moyenne.

Période de moindre vigilance

Avec l’ivresse (ou l’inconscient) en toile de fond de cette période festive, la «moindre vigilance contraceptive» ne serait pas seulement le fait de couples utilisateurs de méthodes de contraception «traditionnelles», c’est-à-dire liées à l’acte sexuel lui-même: coitus interruptus, recours au  préservatif ou pratique de l’abstinence périodique...

Cette moindre vigilance concernerait aussi des couples utilisateurs de la pilule. «Les fêtes de fin d’année représentent sans doute une période de “fragilité” pour eux, les oublis de pilule, retards dans sa prise ou épisodes de vomissement pouvant être plus fréquents, écrivent Arnaud Régnier-Loilier et Jean-Marc Rohrbasser. Cela dit, un nombre important de conceptions du nouvel an, même si elles ne sont pas programmées, sont désirées et expliquent l’excédent de naissances fin septembre.»

Mais la lecture de la dernière livraison de Populations & Sociétés fournit d’autres surprises. Comme celle des explications ayant pu être donnée concernant le fait que dans la France du  XVIIe siècle les naissances étaient nettement plus nombreuses entre janvier et avril et, à l’inverse, moins fréquentes entre mai et décembre. Il naissait ainsi près de deux fois plus d’enfants en mars qu’en juin. Pour les observateurs de l’époque, la raison en était aussi simple que naturelle: la hausse des conceptions à partir d’avril étant étroitement liée aux douceurs printanières, à la sortie de l’hiver  et à la hausse des températures ; autant de phénomènes incitant selon eux aux étreintes amoureuses des corps.

Et le printemps alors?

En recherchant la cause de ce phénomène en Suède, le chercheur Pehr Wargentin explique (dans un mémoire académique publié en 1767)  «que l’on doit reculer de neuf mois et voir en quelle saison les enfants sont engendrés». Il fait alors observer qu’au milieu de ce siècle, «c’est en décembre que la plupart des enfants ont été engendrés, puis en avril, mai et juin, et le moins en août, septembre et octobre». Et ce qui était vrai en Suède l’était en France comme dans d’autres pays à l’exception du pic de décembre qui constitue une exception suédoise.

Wargentin veut comprendre. Il rejette l’hypothèse d’une influence exercée par les variations de la qualité de la nourriture ou de l’impact des variations saisonnières des travaux agricoles. Et selon lui ce sont bien, «le printemps et la première partie de l’été, qui redonnent vie à toute la nature» qu’il faut retenir comme cause première. 

Dans la première moitié du XIXe siècle, le Dr Louis-René Villermé conduit à son tour une longue discussion sur les causes de la saisonnalité des naissances. Le médecin met alors plus particulièrement en avant le rôle de la température et de la position du soleil par rapport à la terre.

Tout est faux dans ces explications «naturelles», estiment les chercheurs de l’Ined. Ce phénomène s’explique selon eux par des raisons culturelles : la saisonnalité des mariages et les interdits religieux. Il fallait en effet compter avec le Carême chrétien, période durant laquelle les relations sexuelles étaient proscrites par l’Église. Et il en était de même pendant l’Avent, période précédant Noël.  Le pic de conceptions de mai-juin s’explique alors moins par la remontée des températures que par la reprise des rapports sexuels au sortir du Carême. Il s’explique aussi par une recrudescence des mariages, ces derniers étant également proscrits pendant cette période religieuse précédant Pâques.

L'évolution de la saisonnalité

«À cette époque, le mariage marque souvent le début des relations sexuelles entre les nouveaux conjoints, rappellent les chercheurs de l’Ined. En l’absence de contraception, le pic de mariages s’accompagne alors dans les mois qui suivent d’un surplus de conceptions. La moindre fréquence des conceptions à la fin de l’été et au début de l’automne, en août, septembre et octobre, est d’abord le contrecoup de l’excédent de mai- juin. Elle pourrait aussi s’expliquer par les nombreuses migrations saisonnières au moment des grands travaux des champs, entraînant alors indisponibilité et séparation des conjoints.»

Puis les choses évolueront. Aux XIXe et XXe siècles, le phénomène de saisonnalité des naissances s’amenuise. Le pic des naissances se décale alors de l’hiver vers le printemps, reflet de l’évolution des comportements avec une  moindre observance des préceptes religieux. L’instauration des congés payés et plus généralement des vacances a aussi contribué au pic de conceptions en été, responsable du surplus de naissances au printemps.

Autant de données qui s’opposent à la thèse de l’impact naturel des réchauffements printaniers sur les fièvres amoureuses et reproductrices. Puis il a fallu également compter avec la possible –quoique relative — programmation de la date de la naissance du fait de la légalisation des méthodes contraceptives. C’est ainsi que dans les années 1970 et 1980, on vit revenir un intérêt pour le printemps;  non pas comme période «naturellement» dévolue à la conception mais bien à l’accouchement.  

Le printemps pouvant être perçu comme une période plus agréable pour accoucher, le surplus de naissances à cette saison aurait ainsi été le résultat d’une stratégie de la part des couples, observent les chercheurs de l’Ined. Selon eux la répartition des naissances chez les institutrices est, de ce point de vue, très éloquente, l’objectif visé étant de cumuler congés de maternité et vacances d’été.

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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