Monde

Castro et Issing même combat

Moisés Naím, mis à jour le 01.02.2011 à 6 h 55

Raúl Castro et Otmar Issing sont deux hommes aux antipodes. Ils recommandent pourtant les mêmes mesures économiques… L’un pour Cuba, l’autre pour l’Union Européenne. La réforme ou la disparition.

Raul Castro Desmond Boylan / Reuters

Raul Castro Desmond Boylan / Reuters

Raúl Castro et Otmar Issing sont deux hommes on ne peut plus différents. Le premier est un militaire centraméricain, le second un économiste européen. Castro est, avec son frère Fidel, un des pères fondateurs du régime communiste de Cuba. Otmar Issing a lui contribué à la création de la monnaie unique européenne, l’euro. Pendant que le premier se donnait corps et âme pour tenter d’exporter la révolution cubaine, le second œuvrait à l’intégration de l’Europe – c’est l’un des architectes du système monétaire européen. Raúl Castro va avoir 80 ans; Otmar Issing est âgé de 75 ans. J’ignore s’ils se connaissent ou s’ils se sont même déjà adressé la parole (j’en doute fort).

Malgré le fait que ces deux hommes n’aient rien en commun, tous deux ont récemment surpris le monde entier par leurs déclarations fracassantes au sujet de l’échec imminent des projets radicalement différents auxquels ils ont consacré leur vie. Et ce n’est pas tout: autre surprise, plus grande encore, en dépit de tout ce qui sépare Cuba de l’Europe, Raúl Castro et Otmar Issing préconisent le même remède pour éviter que leur construction ne s’écroule.

Réformer avant qu’il ne soit trop tard!

«Soit nous rectifions le tir, soit c’est fini, nous tomberons dans ce précipice au bord duquel nous nous trouvons!», avait mis en garde le président Raúl Castro dans une allocution qu’il a prononcée fin 2010. A peu près au même moment, Otmar Issing écrivait: «Ma conclusion en ce début 2011 est sombre. Nous ne sommes pas encore arrivés à l’heure de vérité du système monétaire européen. Il demeure à l’état de proposition». Selon son point de vue, si les pays européens n’opèrent pas de profonds changements, l’euro ne survivra pas. A bon entendeur, salut! L’échec de l’euro serait évidemment un terrible coup porté au processus d’intégration européenne. L’article d’Issing a fait grand bruit tant l’homme est crédible de par son expérience. Il a été membre du directoire de la Banque fédérale d’Allemagne ainsi de la Banque centrale européenne, dont il a été le premier économiste en chef. Issing souligne que les transferts financiers de ce qu’il appelle les «pays disciplinés» vers les Etats qui ne le sont pas créent des tensions politiques qui menacent le futur de l’Union européenne. Un modèle où les pays vivent au-dessus de leurs moyens n’est pas viable et est voué à l’échec, martèle cet économiste.

L’actuel président cubain est sur la même longueur d’onde! Ainsi, Raúl Castro annonçait dans son discours en date du 18 décembre 2010: «[Au cours de 2011] (…), nous introduirons progressivement des changements structurels et conceptuels dans le modèle économique cubain.» Et Castro sait exactement ce que cela implique concrètement: diminuer les dépenses publiques, les subventions, assouplir le marché du travail, dégraisser la fonction publique, augmenter la productivité, la production et les exportations, amoindrir les restrictions à l’activité économique et promouvoir les investissements étrangers. Autant de mesures qu’Otmar Issing ne pourrait qu’approuver. De fait, c’est précisément ce qu’il propose pour l’Europe.

Tous deux s’accordent à dire que, politiquement, ces réformes sont difficiles à mettre en place et qu’elles susciteront de nombreuses oppositions. En anticipant les résistances, dans son discours, Castro a précisé à l’intention de ceux qui comptaient s’opposer aux changements: «[que les fonctionnaires] qui ne sont pas convaincus par notre programme gouvernemental démissionnent.». Il a également insisté sur l’urgence de «changer la mentalité des Cubains et des dirigeants face aux nouveaux défis économiques».

Raúl Castro ironise sur l’embargo!

Pour étayer son propos, le président cubain a fait dans la métaphore. Et jusqu’à dans l’ironie: «Le peuple vietnamien voulait que nous lui apprenions à cultiver le café. Nous sommes allés au Vietnam pour transmettre notre savoir-faire. Aujourd’hui, ce pays est le second exportateur mondial de café. Un jour, un fonctionnaire vietnamien demande à son collègue cubain: «Comment se fait-il que vous les Cubains, qui nous avez appris à produire du café, vous soyez obligés de nous en acheter aujourd’hui?» Je ne sais pas ce qu’a bien pu lui répondre le Cubain. Il a sûrement dû lui dire: «c’est à cause de l’embargo».

C’est assez paradoxal – et c’est le moins qu’on puisse dire – d’entendre Raúl Castro tourner en dérision le blocus commercial pour justifier l’échec économique de Cuba. Autre paradoxe: les réformes qu’il souhaite mettre en œuvre ne remettent aucunement en question l’idéologie du régime cubain. Castro explique: «les mesures que nous appliquons (…) visent à préserver le socialisme, à le renforcer et à le rendre véritablement irrévocable». C’est aussi peu crédible que quand Fidel Castro a reconnu ses «erreurs»: «Nous n’avons jamais choisi l’illégalité, le mensonge, la démagogie, la duplicité à l’égard du peuple, la simulation, l’hypocrisie, l’opportunisme, la corruption, le renoncement à l’éthique, l’abus de pouvoir, le crime et la torture».

Toujours est-il que Raúl Castro pourrait se livrer à quelques échanges – fructueux, pourquoi pas? – avec Otmar Issing. Après tout, il semble partager davantage les points de vue de cet économiste allemand que ceux de son propre frère, Fidel...

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

Photo: Raul Castro Desmond Boylan / Reuters

Moisés Naím
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Editorialiste
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