France

Sarkozy et le nouveau monde: une ambition sans explication

Eric Le Boucher, mis à jour le 24.01.2011 à 17 h 17

Trop hautes les ambitions de Nicolas Sarkozy pour le G20? Non. Mais mal expliquées.

Conférence de presse du 24 janvier 2011. REUTERS/Philippe Wojazer

Conférence de presse du 24 janvier 2011. REUTERS/Philippe Wojazer

Au début de la crise à l’automne 2008, Nicolas Sarkozy partait en flèche et plaidait pour une «moralisation du capitalisme». Il demandait de limiter les bonus des banquiers et réunissait une commission de prix Nobel pour réfléchir à de nouvelles mesures du progrès économique et social.

Pour les observateurs internationaux, la démarche du président français était «française» — comprenez «étatiste» — et surtout « à côté de la plaque»: c’étaient là des sujets mineurs dans la liste des problèmes de l’économie mondiale.

Nicolas Sarkozy n’a pas changé d’avis, il rappelle qu’aujourd’hui  beaucoup de banques limitent d’elles-mêmes les bonus. Mais il a entendu le message. Président du G20 cette année 2011, il veut s’attaquer aux problèmes de fond de l’économie mondiale — le système monétaire, les matières premières, la gouvernance mondiale. Quitte, cette fois-ci, à se voir accusé d’être «au-dessus le la plaque».

Ça n’a d’ailleurs pas manqué : les journalistes français lui ont demandé s’il n’avait pas l’impression d’être dans la stratosphère par rapport aux réalités concrètes des Français. Le dollar? Est-ce lointain pour les industriels français? Les prix de l’essence ou du blé donc du pain, est-ce lointain pour les ménages français? Non, ce sont là des préoccupations quotidiennes de nos concitoyens, a répondu Nicolas Sarkozy. Avec raison.

Le positionnement fait un peu Stratoskozy en France mais il est bon. En propos liminaires, pendant une demi-heure, Nicolas Sarkozy s’est livré à une impressionnante livraison de chiffres pour illustrer que «nous sommes entrés dans un nouveau monde, nous avons besoin de nouvelles idées». L’économie repose sur des institutions bâties en 1945, quand les Etats-Unis pesaient la moitié du PIB de la planète. Aujourd’hui on assiste à «une accélération stupéfiante» des changements: la Chine sera demain la première économie mondiale.

Grands mots et petites réalisations?

Le monde neuf est «extrêmement volatil», a poursuivit Nicolas Sarkozy en évoquant 140 crises bancaires depuis 40 ans et des flux de 4.000 milliards de dollars par jours sur les marchés des changes. A cause des spéculations financières, les prix des denrées agricoles ont fluctué trois fois plus ces dernières années qu’elles ne le faisaient dans le monde d’après-guerre. A tous ces dérangements, il faut mettre de l’ordre.

Il le faut «avec détermination mais humilité». Le président sait qu’il lui faudra livrer des «résultats concrets». Et le fait est : il est autant impressionnant par l’ampleur de l’ambition générale que par la limite des réformes concrètes espérées. Taxe Tobin mais «la France ne doit pas être seule». Des «indicateurs» de déséquilibres monétaires. Des études pour convaincre l’Asie d’arrêter d’accumuler des réserves. Un élargissement du panier des DTS (Droits de tirages spéciaux) au yuan chinois. De la transparence et une régulation des marchés de matières premières. Enfin, un «socle social mondial» mais qui se borne au respect des huit normes de l’OIT (Organisation Internationale du travail) par les membres du G20.

De grands mots pour de petites réalisations? Sans doute. Et encore, faudra-t-il les obtenir avant la fin de la présidence française. Mais on peut aussi voir les choses positivement: dans ces domaines essentiels de la gouvernance mondiale, on ne peut critiquer le président d’oser avancer, ne serait-ce qu’un peu. Nicolas Sarkozy a fixé l’horizon: «les marchés ont avancé vers la mondialisation, il faut rattraper le retard des institutions» qui datent de 1945. Il envisage un monde en quatre institutions (le FMI, une agence de l’environnement, un agence agricole, l’OMC) coiffées par un organisme de «gestion des préjudices» entre pays. Le schéma est amendable mais il a le mérite d’exister.

Il manque toutefois une case essentielle au dispositif élyséen, celle de la pédagogie. Interrogé par un journaliste allemand pour savoir pourquoi les marchés spéculatifs étaient néfastes pour l’agriculture, il a rétorqué que les chiffres évoqués suffisaient à le démontrer. Or des chiffres, donnent une impression mais ne font pas une démonstration. La manière présidentielle, cette ironie blessante de répondre aux journalistes qui contestent, cache un inconfort sur le fond. Il en est de la spéculation comme de la poussée de la Chine: il manque un discours explicatif global sur la mondialisation, ses avantages et ses inconvénients (discours qui manque autant à la gauche, il est vrai).

Hier, Nicolas Sarkozy voulait remettre en cause l’ordre capitaliste, le voilà aux manettes pour l’améliorer. Il est passé de l’un à l’autre sans s’expliquer. Le président se préoccupe «des vrais problèmes», sans doute, mais toujours sans en exposer une vision cohérente, convaincante et qui, partagée, redonne un espoir à une opinion très pessimiste sur tous ces sujets. Il dit «j’avance» mais les Français ne voient pas vers où. D’où le risque d’une indifférence à cette présidence du G20. «Je régule la mondialisation» mais ce sont cette mondialisation et ce «monde nouveau» qui devraient faire l’objet d’une réflexion, pas seulement morale, et d’une pédagogie.


G20-G8 : Conférence de presse de M. Nicolas Sarkozy

Eric Le Boucher

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Cofondateur de Slate.fr
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