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RTT et coût du travail: la France n’est pas pire que l’Allemagne

L'usine Siemens à Munich en 2010. REUTERS/Michaela Rehle

L'usine Siemens à Munich en 2010. REUTERS/Michaela Rehle

Un débat politique prend corps autour des 35 heures et du coût du travail en France. Les fantasmes ont la vie dure. Revue de détails à l’intention des polémistes.

Le coût du travail deviendrait-il un fantasme pour les hommes politiques? En France, il n’est pas parmi les plus bas d’Europe, loin s’en faut. Mais il n’est pas non plus le plus élevé. En se focalisant sur ce paramètre –à cause du poids des charges– pour expliquer la désindustrialisation du pays, on passe à côté d’autres problèmes. Faudrait-il y voir une sorte de manipulation politique?

Les 35 heures en sont une illustration d’actualité. A droite, le patron de l’UMP Jean-François Copé et son adjoint Hervé Novelli au sein du parti, ont sonné la charge contre les 35 heures accusées de coûter 22 milliards d’euros à l’Etat. Manuel Valls à gauche ayant lui-même porté le fer contre la mesure phare du gouvernement Jospin, on a assisté ainsi à une surenchère politicienne sur le dos de la réduction du temps de travail. On a toutefois remarqué le mutisme des instances patronales, trop inquiètes pour l’avenir de ces allègements de charges au cas où la durée légale du temps de travail serait remise en question. Car finalement, elle ne constitue en rien un butoir infranchissable, de nombreux aménagements ont été apportés, même au titre des heures supplémentaires.

Des allègements de charges qui ne tiennent pas qu’à la RTT

Messieurs Copé et Novelli, dans leur entreprise de démolition de la RTT, prêtent beaucoup aux 35 heures. Toutefois, avant leur introduction en 1998, des allègements de charges avaient déjà été consentis par les gouvernements Balladur et Juppé sur les salaires jusqu’à 1,2 smic. Ensuite, Martine Aubry compensa les réductions de temps de travail par de nouveaux abattements jusqu’à 1,7 smic. Puis, François Fillon dans le gouvernement Raffarin s’affranchit de la réduction du temps de travail sans modifier la durée légale et modifia le dispositif pour élargir les allègements à toutes les entreprises pour les salaires jusqu’à 1,6 smic. Pas simple! Retenons simplement, comme le souligne l’économiste Thomas Piketty dans Libération, qu’on aurait tort d’attribuer aux seules 35 heures la note de 22 milliards pour l’Etat au bénéfice des entreprises.

Bertrand Lhommeau et Véronique Rémy, de la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) au ministère de l’Economie et des Finances, montrent que déjà en 2001, alors que le total portait sur 14 milliards d’euros, les allègements imputables aux 35 heures représentaient 38% de l’enveloppe, et les allègements bas salaires 62%. Certes, en fonction du niveau des rémunérations dans les différents secteurs, la répartition variait:

  • 65% / 35% pour l’industrie automobile
  • 27% / 73% dans le bâtiment
  • 17% / 83% dans les services aux particuliers où les salaires sont relativement plus bas et donc plus concernés par les allègements de charge bas salaires.

Dans tous les cas, imputer aux 35 heures la totalité des allègements de charges est une contre-vérité que les hommes politiques de droite connaissent bien puisque leurs leaders eux-mêmes sont à l’origine de certaines décisions. A commencer par François Fillon qui a mis toutes les entreprises sur un pied d’égalité afin de faire baisser le coût du travail en s’affranchissant des critères de RTT.

Certes, tous les salariés ne sont pas concernés. Mais à 1,6 smic soit 2.148 euros brut jusqu’à la fin de l’année dernière, le salaire médian est largement dépassé. Ainsi, plus d’un salarié sur deux en France est concerné par ces allègements de charges. Les chefs d’entreprises devraient aussi s’en souvenir lorsqu’ils dénoncent le poids excessif des cotisations sociales: elles sont lourdes, mais elles sont loin d’en supporter toute la charge.

Le coût du travail plus élevé en Allemagne

Sur ce point également, les contre-vérités fleurissent. La désindustrialisation du pays serait la conséquence du coût du travail plus élevé que dans tous les autres pays, notamment européens. C’est notamment la thèse de COE-Rexecode, dans son rapport «pour mettre un terme à la divergence de compétitivité entre la France et l’Allemagne». L’institut de conjoncture, qui compte parmi ses 80 adhérents une grande majorité d’entreprises industrielles, des services et de la finance, réclame un «pacte de compétitivité industrielle». Les salaires, d’après Rexecode, auraient progressé «d’un peu moins de 3% entre début 2000 et fin 2007 en France. Sur la même période, ils reculaient de 11% en Allemagne. L’écart ainsi creusé est de 14%. Il suffit à expliquer très largement la divergence de compétitivité», conclut l’institut. 

Devrait-on en déduire que les salaires sont aujourd’hui plus élevés en France qu’en Allemagne? Non. D’après l’institut européen de statistiques Eurostat, le salaire annuel brut moyen dans l’industrie et les services en 2007 était de

  • 53.165 euros au Danemark
  • 46.050 euros au Royaume-Uni
  • 40.200 euros en Allemagne
  • 36.871 euros en Suède
  • 32.413 euros en France

Les exemples de l’Allemagne et de la Suède, notamment, sont intéressants. On connaît les succès de l’Allemagne à l’exportation, et la Suède qui a été relativement moins touchée par la crise est déjà presque en surchauffe. Les niveaux de salaires ne semblent pas les pénaliser pour autant.

Est-ce, alors, la fiscalité qui disqualifie la France? Toujours selon Eurostat, le poids de la fiscalité sur le coût de la main d’œuvre, de 45,4% en France en 2008, aurait été la même année de 46,6% en Allemagne et 42,5% en Suède. L’Allemagne ferait donc moins bien. A noter que même si le taux de fiscalité au Royaume-Uni n’est que de 29,7% (avant la crise), cet avantage n’a pas été suffisant pour que l’Angleterre conserve ses industries.

Depuis 2008 (indice 100), l’indice du coût de la main d’œuvre a évolué un peu plus vite en France qu’en Allemagne (respectivement à l’indice 104,3 et 102,7 fin 2010).

Indice du coût de la main-d'oeuvre troisième trimestre 2010:

Pas de quoi modifier en profondeur le tableau: «Le coût du travail français est inférieur au coût du travail allemand, déclarait Mathilde Lemoine, directrice des études économiques de la banque HSBC France au Monde en mars 2010. Si en France les cotisations patronales versées pour une heure de travail sont supérieures à ce qu’elles sont en Allemagne, le salaire y est inférieur. Au total, le coût d’une heure de travail est donc plus bas en France qu’en Allemagne, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni et bien entendu au Danemark, en Suède et au Luxembourg.» Ce que confirment Eurostat et l’OCDE.

Pour terminer, on notera les comparaisons qui figurent dans un rapport de juin 2010 à la Commission des comptes de la Sécurité sociale [PDF]. On y apprend que le salaire annuel brut moyen en Allemagne est de 34% supérieur à celui de la France. Lorsqu’on introduit les charges sociales et qu’on considère le coût du travail annuel par salarié, l’écart se réduit à 12%, d’après ce document réalisé sur la base de chiffres de l’OCDE. Les charges sont pénalisantes, mais l’avantage reste à la France.

Rendons donc à César ce qui lui appartient: si la France perd ses industries, et si on compare sa situation avec celle de l’Allemagne qui conserve les siennes et exporte alors qu’elle utilise la même monnaie, la raison ne peut provenir seulement du coût du travail, même s’il est effectivement élevé. Ni de l’effet 35 heures qui, aux dires mêmes des chefs d’entreprises, a été raboté par les aménagements successifs. Ces sujets existent, mais les hommes politiques en détournent le sens économique. D’autres questions se posent pour restaurer en France une compétitivité à l’allemande, qui passe notamment par l’innovation et l’investissement des entreprises. En France, les dépenses de recherche et développement des entreprises (hors investissements publics) représentent 1,3% du PIB contre 1,8% en Allemagne et 2% aux Etats-Unis, estime le Centre d’analyse stratégique. Voilà bien du grain à moudre.

Gilles Bridier           

           

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