Culture

Céline décélébré ou la culture casse-pipe

Quentin Girard, mis à jour le 24.01.2011 à 17 h 16

On connaît le «un fait divers, une loi» qui modifie, chaque année, notre code pénal. Voilà maintenant, en culture, le «une polémique, un retrait».

Frédéric Mitterrand pendant une conférence de presse le 13 janvier 2011 au ministère de la Culture. REUTERS/ Charles Platiau

Frédéric Mitterrand pendant une conférence de presse le 13 janvier 2011 au ministère de la Culture. REUTERS/ Charles Platiau

Céline a donc été retiré des célébrations nationales. La polémique, et ses conséquences, ont été rapides. En quelques jours, le ministère de la Culture a fait machine arrière, n’osant pas affronter la vindicte médiatique d’un avocat et de quelques associations, malgré le soutien de nombreux écrivains.

Les discussions autour de Céline sont récurrentes, depuis la fin de la seconde guerre mondiale et tournent toujours autour du même point: que faire avec cet énergumène?

L’homme, sous quelque angle qu’on le prenne, est détestable. Ses positions ont été violemment antisémites. A la fin de sa vie, ce n’était plus qu’un vieillard un peu attristant, vivant entouré de ses chiens et de son perroquet, seul au monde, avalant ses mots lors des interviews, obsédé par l’idée d’entrer dans la Pléiade de son vivant. Sur ce point, tout le monde est d’accord. Lui-même, dans l’introduction D’un Château l’autre le reconnaissait:

«Pour parler franc, là entre nous, je finis encore plus mal que j'ai commencé... Oh ! J'ai pas très bien commencé...»

L’écrivain, et cet avis est également partagé, est l’un des plus grands de la littérature du XXe siècle. Son Voyage, mais aussi d’autres ouvrages comme Mort à Crédit, ont marqué des générations de lecteurs. Lorsqu’on le lit, on reste le plus souvent hébété par le talent, et, une fois l’ouvrage refermé, il trotte encore de longs jours dans la tête, voire plusieurs années. Des centaines d’écrivains ont essayé de l’imiter, le plus souvent sans succès.

Commémorer plutôt que célébrer?

Les arguments des associations favorables à son retrait se tiennent également. Il est normal de célébrer l’œuvre, mais on ne devrait pas célébrer l’homme, ce qu’on fait avec les 50 ans de sa mort. Comme cela reste quelqu’un d’important de notre patrimoine, il faut plutôt le commémorer, comme d’autres évènements blessants de notre histoire. Célébrer ou commémorer, vous me direz que l’on joue sur les mots. Mais ces mots sont importants.

Céline n’était pas le seul à être célébré cette année alors qu’il n’est pas un parfait représentant des valeurs de la République. Que fait-on des rois, de Clovis, de Louis XI, de Louis XIV? Est-ce le rôle de la République de célébrer la monarchie ? Que fait-on de Philippe de Commynes, ce traître? Que fait-on de Bougainville, l’explorateur dont les écrits contribuèrent à alimenter pendant plusieurs décennies les fantasmes racistes sur les peuples primitifs? Que fait-on du Roi de Rome, le fils de Napoléon, symbole du népotisme de son père? Qu’a fait Napoléon François Charles Joseph pour la République?

Le terme de célébration est mal choisi. Peut-être aurait-il mieux valu parler de «commémoration».  Mais, derrière ces célébrations annuelles, il y a des dizaines de personnes qui travaillent, réfléchissent. Un Haut-comité de sages, représentant les sommités françaises dans tous les domaines, décide des personnes ou des œuvres élues.

Mitterrand, incapable d'assumer

Célébrer Céline ou pas, la question se pose, et les «sages» se la sont posée. S’il devait y avoir retrait (ou plutôt non-inscription), il devait être décidé en amont. Une fois le choix fait de l’inscrire, le ministre de la Culture devait défendre cette position. Mais Frédéric Mitterrand semble incapable d’assumer dès qu’une polémique pointe le bout de son nez. C’est peut-être dû à son caractère ou à sa position fragilisée par la polémique autour de ses voyages en Thaïlande. Ses adversaires occasionnels le savent.

Au mieux, il ne peut plus être qu’un arbitre plein de langue de bois. Alors qu’un ministre de la Culture, poste si particulier en France, se doit d’avoir un avis. Malraux a dit des idioties et a parfois trop censuré mais, au moins, il avait une opinion. Ce n'est d'ailleurs pas à Mitterrand que Serge Klarsfeld a fait appel pour retirer Céline de la liste des célébrations, mais à Nicolas Sarkozy directement.

En septembre, Frédéric Mitterrand avait déjà été absent du débat sur l’exposition Larry Clarke. Le sujet, les photographies parfois érotiques d’adolescents, était il est vrai encore plus sensible pour lui.

D’ailleurs, pour cette exposition interdite aux «moins de 18 ans», on peut ne pas être d’accord avec la mairie de Paris, mais au moins ils sont restés solides face à leur décision. Le choix a été mûri en amont et assumé ensuite même si la décision a été prise justement par peur d’une polémique...

La culture est polémique. C’est son rôle. Elle doit être, comme disait Saint-John Perse en parlant des poètes, «la mauvaise conscience de son temps». Dans le choix de ses expositions, de ses célébrations ou commémorations, un ministère et/ou une municipalité ne peuvent pas contenter tout le monde. Ne mettre en avant que les personnalités qui font l’unanimité, souvent par défaut, parce qu’elles ne passionnent personne, risque d’être dramatique pour notre mémoire culturelle.

Quentin Girard

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