Pourquoi s'immole-t-on par le feu?

Le portrait de Mohamed Bouazizi, entouré de bougies. REUTERS/ Finbarr O'Reilly

Le portrait de Mohamed Bouazizi, entouré de bougies. REUTERS/ Finbarr O'Reilly

Cette manière de se suicider en dit long sur les raisons du passage à l'acte.

Une professeure a tenté de s'immoler par le feu ce jeudi 13 octobre 2011 dans la cour du lycée Jean-Moulin de Béziers, l'établissement le plus important de la ville, selon Europe 1. Les pompiers étaient encore sur place pour lui prodiguer des soins peu avant 11h00, précise le site.

Nous republions notre article paru en janvier au moment des immolations en Tunisie et en Algérie.

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Le 17 décembre dernier, Mohamed Bouazizi, un jeune Tunisien de la région de Sidi Bouzid, s'immole par le feu devant la préfecture. La police venait de lui confisquer tout son étalage de fruits et légumes. Jeune diplômé au chômage, il n'avait trouvé que ce moyen pour nourrir sa mère et ses sœurs et il s'en trouve soudain privé. La suite, on la connaît. Ce suicide public a entraîné une vague de contestation sans précédent dans tout le pays qui a conduit le 14 janvier au départ du président Ben Ali, au pouvoir depuis vingt-trois ans.

Les précédents célèbres

Mohamed Bouazizi a un précédent célèbre en Europe. Le 16 août 1969, Jan Palach, étudiant tchécoslovaque, s'immole par le feu sur la place Wenceslas, à Prague. Il proteste contre l'invasion de son pays par l'Union soviétique. Un acte spectaculaire qui, comme dans le cas du jeune Tunisien, fait de lui l'icône du printemps de Prague. Deux de ses camarades l'imitent. Et quand l'écrivain et homme politique Vaclav Havel veut lui rendre hommage en déposant une gerbe de fleurs sur sa tombe vingt ans plus tard, il est arrêté et condamné à neuf mois de prison. La simple commémoration de l'acte fait peur aux autorités.

Autre exemple célèbre, en 1963, un bonze vietnamien s'immole lui aussi par le feu à Saïgon pour protester contre le régime dictatorial pro-américain de l'époque. Là aussi, d'autres moines lui emboîtent le pas. Les mouvements d'opposition menés par les bouddhistes sont violemment réprimés. Et le président Ngô Dinh Diêm est renversé quelques mois plus tard. Les Américains interviennent et c'est le début de la guerre du Vietnam. (Image: couverture du premier album de Rage Against the Machine représentant l'immolation de Thích Quảng Đức)

La symbolique de l'acte

«Il y a la volonté de marquer l'imagination de l'autre. Cela provoque chez ceux qui y assistent ou ceux qui en entendent parler un processus horrifique», explique la psychiatre et anthropologue marocaine Rita El Khayat. L'évocation de l'acte suffit à provoquer une image mentale: la torche humaine. «C'est même plus fort que l'attentat-suicide. L'explosion est une mort rapide. Là, on passe par tous les degrés de l'horreur. C'est un mort lente ou une survie dans un état atroce Si l'on cherche seulement à se donner la mort, il y a des moyens plus simples et moins douloureux de le faire. L'immolation par le feu, c'est le suicide sacrificiel par excellence. Le niveau insoutenable de douleur auto-infligée est censé provoquer une onde de choc dans la société. Une position christique: Je souffre pour vos péchés.

«Affronter le feu plutôt que vivre en enfer», résume Saïda Douki Dedieu. Autrement dit, le premier message passé par l'immolation est que celui qui s'adonne à un tel acte ne peut plus supporter les conditions extrêmes dans lesquelles il vit. «On nie votre existence, alors vous décidez de ne plus être. Une fois passé à l'acte, il ne restera plus de vous que de la poussière», explique encore cette psychiatre franco-tunisienne. Et c'est le monde qui nie votre identité. Dans le cas de Mohamed Bouazizi, on lui retire son dernier moyen de subsistance. On lui refuse le droit de protester. En Afghanistan, au Pakistan et surtout en Iran, ce sont des jeunes femmes qui s'immolent par le feu [étude en anglais en PDF]. Entre les unions imposées et les violences conjugales, elles ne trouvent pas d'autres moyens de protester ou même simplement de se rendre «visibles».

Ces suicidés très particuliers cherchent à se couper de ce monde violent et injuste. «La peau est notre limite, elle est notre contact avec l'extérieur», précise Rita El Khayat. En la brûlant, on se coupe définitivement de tout. Le feu a aussi une symbolique très forte dans toutes les cultures. C'est l'idée de pureté. Si l'immolation est la dernière flamme de vie et la plus spectaculaire, elle est aussi celle qui purifie. Soi-même et ce monde si laid.

La contamination

Le suicide provoque une culpabilité chez les survivants. En général, cela touche les proches, qui se demandent comment ils ont pu passer à côté d'un tel mal-être, ce qu'ils auraient pu faire pour l'empêcher. Dans le cas de l'immolation par le feu, l'acte est public. Il désigne en soi la société comme responsable. Et le lieu choisi n'a rien d'anodin. Il désigne le principal coupable. Dans les cas récents, ce sont des symboles du pouvoir : une préfecture, l'assemblée, le sénat... «Il y a la volonté que la société réagisse. Dans le cas de Mohamed Bouazizi, la société tunisienne qui s'est tue pendant si longtemps a culpabilisé. D'où ce réveil, analyse Saida Douki Dedieu. C'était pour eux une manière de dire qu'il avait raison.»

Cela explique en partie la multiplication des cas d'immolation dans le Maghreb. Ceux qui tentent de l'imiter se reconnaissent dans cette douleur et cette détresse exprimées. Ils estiment vivre dans les mêmes conditions que Mohamed Bouazizi et qu'il a ouvert la voie. Dans la foulée, en Tunisie, il y a eu plusieurs cas, avant ceux plus récents en Algérie, au Maroc, en Egypte ou en Mauritanie.

Rita El Khayat évoque une contamination de proche en proche. L'immolé devient un héros national pour avoir fait le sacrifice ultime qui a permis à la société de se réveiller. C'est le cas pour le Mauritanien qui a tenté de se suicider par le feu devant le Sénat à Nouakchott. Il avait publié sur sa page Facebook plusieurs messages, l'un en hommage à Mohamed Bouazizi, les autres ayant une portée plus politique. Sorte de manifeste, il avait même formulé plusieurs revendications et il avait menacé le régime d'être lui aussi renversé par une révolte populaire. «Il doit y avoir une fantasmagorie incroyable avant le passage à l'acte. Celui qui s'en convainc imagine tout ce qui peut se passer après, avec une accélération des images mentales et des pulsions de plus en plus forces», précise la psychiatre marocaine.

Le tabou du suicide

L'islam, comme toutes les autres religions monothéistes, interdit le suicide. Le fondement est toujours le même. C'est Dieu qui est à l'origine de la vie et en se donnant la mort, on s'octroie une prérogative divine. C'est déjà l'opinion de Platon. Aristote estime pour sa part que c'est un acte lâche. Les Romains eux l'admettaient dans certains cas particuliers, comme après une défaite, pour éviter les tortures ou la mise en esclavage, en cas de douleur physique ou de perte d'un être cher. Sénèque le saluait comme le dernier acte de l'homme libre. La première formalisation de la condamnation du suicide chez les chrétiens date de 452.

Mais selon Saida Douki Dedieu, l'islam est probablement la religion qui a laissé le moins d'équivoque quant à sa condamnation irrévocable du suicide. L'argument dans la religion musulmane est que l'homme doit se soumettre en tout temps à la volonté d'Allah et s'enlever la vie constitue un sacrilège, crime encore plus horrible que l'homicide. Il est par exemple dit que «quiconque  se tue par un moyen, sera  torturé le jour de la résurrection par le même moyen». Le paradis devient inaccessible. Mais la religion n'arrive parfois plus à contrebalancer la douleur, explique la psychiatre franco-tunisienne.

Saida Douki Dedieu, comme Rita El Khayat, estime que le nombre de suicidés au Maghreb est en augmentation. Pure constatation empirique, car les données scientifiques manquent encore, même si par exemple au Maroc les premières études datent des années 1930. Le suicide est souvent caché. Les journaux l'évoquent encore parfois sous forme d'euphémisme en parlant d'intoxication médicamenteuse.

Dans le cas de l'immolation par le feu, c'est impossible à ignorer. Saida Douki Dedieu exerçait en Tunisie jusqu'en 2006. Elle a eu l'occasion de poser la question à plusieurs jeunes qui avaient choisi ce moyen pour attenter à leur vie et leur a posé la question. Leur réponse était toujours la même: «Ils m'ont dit que la douleur provoquée par le feu était telle qu'ils pensaient que Dieu serait compatissant. Ils s'en remettaient à la miséricorde de Dieu, une miséricorde qu'ils n'avaient pas trouvé sur terre.»

Pathologie personnelle ou sociale?

En Égypte, comme en Algérie, les autorités ont évoqué des troubles psychiatriques pour expliquer le geste de certains immolés. «Tout le monde ne peut pas s'immoler par le feu, reconnaît Rita El Khayat. Il y a sans doute une composante paranoïaque de la personnalité, du masochisme et une capacité à sublimer les souffrances ou les tortures internes.» Mais de là à parler de maladies mentales, il y a un pas qui lui paraît difficile à franchir à cause de la dimension politique de l'acte. Saida Douki Dedieu renchérit: «Le suicide est une conduite complexe à mi-chemin d'une pathologie personnelle et d'une pathologie sociale. Mais l'immolation par le feu est celle qui a la plus petite composante personnelle.»

Autrement dit, la multiplication des cas d'immolation par le feu est avant tout révélateur d'une pathologie de la société dans son ensemble. «Ils ont lieu dans des pays où on est au stade zéro de l'être. C'est même difficile de parler d'individus. La population est obligée de faire ce que les dictateurs leur imposent», explique encore Rita El Khayat. Elle évoque aussi des facteurs économiques et sociaux: le chômage, les inégalités sociales, la corruption des élites. Mais pour cette psychiatre marocaine qui est aussi anthropologue, c'est le monde dans son ensemble qui devient de plus en plus dur, matérialiste et hostile. Il y a un véritablement désenchantement propice à l'accroissement du nombre de suicides ou de tentatives. «Certains pays sont plus caricaturaux de dureté que d'autres», ajoute-t-elle.

«C'est vraiment un “j'accuse”, un acte de protestation publique», explique la psychiatre franco-tunisienne. «C'est la façon la plus voyante de protester quand on ne peut ni parler ni être entendu. C'est le cri des opprimés de toutes natures», estime Saida Douki Dedieu. Et ce dernier geste ne peut être ni caché, ni oublié. Pour la psychiatre franco-tunisienne, parler de troubles mentaux est l'ultime tentative des autorités de cacher la réalité. «Ces actes sont très porteurs de sens. C'est trop facile de dire que ce sont des fous. C'est une manière de cacher le message, de le discréditer, pour faire taire ce cri.»

Sonia Rolley

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