Economie

Moody's préfère la dictature

Slate.fr, mis à jour le 22.01.2011 à 12 h 38

L’agence de notation Moody’s a abaissé la notation financière de la Tunisie. Elle le justifie par «le changement de régime et l’instabilité politique qui pourrait en découler»...

Devant la Bourse de New York.  ERIC THAYER / Reuters

Devant la Bourse de New York. ERIC THAYER / Reuters

L’agence de notation Moody’s a décidé mercredi 19 janvier d’abaisser la notation financière de la Tunisie de Baa2 à Baa3. Elle justifie cette action par «le changement de régime et l’instabilité politique qui pourrait en découler». Cette décision prise au lendemain de la révolution du Jasmin, paraît choquante et la justification difficilement acceptable. Cette décision indique que l’investisseur dans la dette de l’Etat Tunisien devrait considérer dans la présence d’un dictateur un signe de stabilité politique et une garantie de remboursement de la dette plus fort que la démocratie apportée par la prise en main par un peuple de sa destinée en cherchant à améliorer sa condition de vie sur le plan politique et économique.

Cette dégradation de note pourrait laisser croire qu’il est préférable que l’économie d’un pays soit accaparée par un groupe de personne [la famille de l’ancien président]. L’agence serait donc contre l’économie ouverte où le droit d’entreprendre dépend d’abord de la capacité d’innover et de travailler et non du patronyme ou des liens avec un pouvoir établi.

Pour l’agence de notation, l’investisseur dans la dette du pays [qui contribue ainsi à l’investissement et au développement d’un pays en contrepartie de la fructification de ses avoirs] a plus de sécurité sous un régime policier et dictatorial que dans un monde démocratique.

Nous pouvons rappeler aux agences qu’elles ont été virulentes vis-à-vis du Brésil lors de l’accession du Président Lula au pouvoir en 2003. Nous pouvons aussi leur rappeler que la plus part des produits dit toxiques (titrisation) avaient une notation AAA [meilleure notation financière] et présentaient, semble-t-il, aucun risque relativement à l’investissement dans la dette de certains pays ou de certaines entreprises.

Nous pouvons aussi rappeler que ces agences de notation n’ont anticipé ni la crise Argentine ni la crise Russe. Elles félicitent aujourd’hui l’exceptionnelle croissance des BRIC [Brésil, Russie, Inde, et Chine] lorsqu’une dizaine d’années plus tôt ces pays étaient considérés comme dangereux et présentaient des risques importants pour les investisseurs.

Il est important et urgent de réformer les agences de notation, d’abord en créant une plus forte concurrence entre elles, ensuite en introduisant des bémols dans les commentaires que leurs analyses diffusent.

Les marchés financiers prennent pour argent comptant l’analyse de ces agences de notation lorsque celles-ci ne tiennent pas compte de plusieurs paramètres (tels que la stabilité sociale, l’expression des libertés etc.).Leur analyse se base sur une vue de l’esprit qui peut être dirigée par une forme de subjectivité consciente ou inconsciente.

Il est, par conséquent, nécessaire de limiter la diffusion de ces analyses aux clients de ces agences, de la même façon que les analyses financières qui se prononcent sur le conseil d’achat ou de vente des actions cotées en bourse.

Il est aussi nécessaire et urgemment que les régulateurs [Bâle II pour les banques et Solvency II pour les compagnies d’assurance] arrêtent (ou réduisent) l’utilisation des notations de ces agences pour évaluer les risques et réguler les institutions financières.

Il est nécessaire que ces régulateurs exigent de chaque institution de créer sa propre grille d’analyse et l’applique puisqu’il en va du respect de la démocratie et du respect de la théorie de la finance moderne. La démocratie accepte toutes les opinions. Elle ne se limite pas à l’avis d’un groupe d’«éclairés». La prépondérance donnée est antinomique avec la démocratie que visent les pays occidentaux. La théorie financière suppose que tous les acteurs aient la même information. Elle repose sur le principe que l’équilibre de l’offre et de la demande nait des différences d’opinion.

Il est en fin nécessaire qu’un code de conduite et de déontologie soit établi et que ces agences soient placées sous la supervision des régulateurs des marchés financiers, comme les analystes financiers qui se prononcent sur le marché action.

Enfin, il est nécessaire d’introduire une concurrence forte entre agences en appliquant notamment la loi anti-trust à ce secteur d’activité.

Ces pistes de réforme sont nécessaires mais non suffisantes. La réforme est d’autant plus urgente que les agences commencent à juger des révolutions légitimes.

BDL

Photo: Devant la Bourse de New York.  ERIC THAYER / Reuters

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