Le spectre d'une mondialisation à la chinoise
Si la Chine cherche à construire un monde à son image non démocratique, la planète pourrait, 20 ans après la fin de la guerre froide, connaître une «mondialisation froide».
- Un commandant regarde des recrues de la police paramilitaire courir en rond lors d'un entraînement à la base militaire de Hami dans la région autonome du Xinjiang, le 29 décembre 2010. REUTERS/ -
Mardi 11 janvier, lors de la venue à Pékin de Robert Gates, le secrétaire d'Etat américain à la Défense, pour préparer la visite officielle que le président chinois, Hu Jintao, a effectuée cette semaine à Washington, l'armée chinoise a cru bon d'inaugurer le premier vol de son chasseur-bombardier furtif J20, réponse au Raptor de l'US Air Force. Hu Jintao ignorait ce geste agressif de ses militaires, du moins c'est ce qu'il a raconté à M. Gates. Derrière cette provocation, on devine le furieux combat idéologique qui déchire les autorités pékinoises. Une aile dure veut crânement affirmer sa force au nez même de la superpuissance américaine.
Il s'agit de force militaire mais pas seulement: les mêmes faucons chinois estiment que la crise financière marque l'échec du modèle américain de démocratie capitaliste et qu'il faut donc cesser de céder aux multiples demandes occidentales sur la monnaie ou les copyrights, de la même façon qu'il faut tenir tête sur les droits de l'homme, la Corée du Nord, la mer de Chine ou Taiwan. Appuyée sur ses succès et confortée par la crise des crédits «subprime», la nouvelle superpuissance chinoise ne doit écouter qu'elle-même.
Hu Jintao à Washington, acceptant de se prêter à une conférence de presse, a lâché: «Beaucoup reste à faire en Chine sur les droits de l'homme». Aveu considérable qui fera du bruit et qui signe que le président chinois actuel se range parmi les colombes. Qu'en sera-t-il de Xi Jinping, qui devrait lui succéder en octobre 2012? Les analystes divergent sur la ligne du présumé futur numéro un.
La possibilité d'un durcissement
La Chine est un colosse industriel, un modèle d'autoritarisme réussi, elle devient un géant militaire. La tentation est forte d'une nouvelle attitude d'affirmation et de contestation de l'ordre mondial actuel, décidé par les Occidentaux. La Chine organise naturellement l'économie autour d'elle, à commencer par l'Asie. Allant plus loin, va-t-elle rompre avec les attitudes d'humilité, avec les discours sur «l'harmonie du monde», n'ayant plus intérêt à cacher sa force, va-t-elle affronter l'Occident sur le changement climatique, la sécurité, les matières premières, la domination du dollar et tout le reste?
A Washington, on observe une montée parallèle des tensions. Pour une raison inversée. La crise, qui a conforté la Chine, fait douter l'Amérique. La voilà sur un chemin de croissance molle avec un chômage récalcitrant et un horizon barré par une montagne de dettes où chaque Américain devine une menace pour ses impôts. De quoi nourrir des fantasmes de déclin et de quoi armer les bras protectionnistes.
L'affrontement du G2 est global: militaire, économique et aussi de «modèles» de société? La visite de Hu Jintao à Barack Obama n'en aura pas fait disparaître la menace. Au chapitre militaire, les points de conflits se multiplient: la Chine conteste la présence américaine en Asie, sa cour intérieure, Barack Obama la défend comme facteur de paix. Ailleurs, vis-à-vis de l'Iran par exemple, la Chine est accusée de ne pas prendre ses responsabilités de grande puissance.
Le risque de la «mondialisation froide»
Sur le chapitre de l'économie, les différends macroéconomiques s'apaisent un peu. La Chine a repris sa longue marche de réévaluation du yuan: +3,5 % ces derniers mois par rapport au dollar, soit un rythme de 6% par an, plus faible que celui engagé avant crise, mais la poussée d'inflation explique sinon pardonne la prudence chinoise. Le surplus commercial a été réduit de 7% du PIB en 2007 à 5% en 2010. Il reste beaucoup à faire –là aussi– mais la bonne nouvelle provient des salaires qui augmentent rapidement et gonflent la consommation intérieure.
En revanche, les sujets «micro» s'enveniment: la Chine n'offre qu'une liberté de plus en plus contrôlée aux entreprises étrangères, qui se plaignent des marchés réservés (télécoms, banques, média, services...), de l'irrespect des droits de propriété intellectuelle et du nationalisme industriel en Chine tandis qu'elles voient débarquer en Amérique et en Europe des groupes chinois conquérants. L'accès et le prix des matières premières vont devenir objet de disputes stratégiques. L'asymétrie est vive: Pékin ne joue pas le jeu de l'économie de marché, Pékin joue le jeu de la domination.
La mondialisation est à un moment charnière. Si l'aile dure l'emporte dans la Cité interdite et si la Chine entend vraiment construire un monde à son image non démocratique, les frictions conduiront l'Occident vers des politiques de «réciprocité», sinon de protectionnisme. On risque une sorte de mondialisation froide, au sens de guerre froide. Barack Obama l'a dit à Hu Jintao. Il a raison. Il ne doit pas être le seul.
Eric Le Boucher
Chronique également parue dans Les Echos













































Je tiens cependant à réagir sur une des critiques qu'il adresse à la Chine: son protectionnisme croissant. D'abord, le libéralisme est un beau concept théorique mais qui, malheureusement, passe rarement le test dans la pratique (dans le domaine du développement, entendons-nous bien). Pas un seul pays de l’OCDE ne s’est développé sans protéger une partie de son économie: c’est à dire un ou plusieurs secteurs, jugés stratégiques, à mêmes de tirer le reste de l’économie, à l’image de locomotives.
Paradoxalement, la Chine a connu son décollage économique, dans les années 80, en s’ouvrant au reste du monde, stratégie diamétralement opposée à celle choisie par le Japon. Les entreprises étrangères -essentiellement américaines- ont, d’ailleurs, toujours un poids important dans l’économie chinoise, contrairement au Japon qui est -et qui a toujours été- beaucoup plus fermé. Maintenant, la Chine annonce que la fête est finie: les entreprises étrangères ne sont plus les bienvenues dans certains secteurs qu’elle juge «stratégiques». Ma question est la suivante: cette attitude est-elle réellement mauvaise?
L’économie n’est pas un jeu à somme nulle; la prospérité des uns ne faisant pas le malheur des autres. La montée en gamme de la Chine et l’essor de ses propres champions nationaux, puis mondiaux, est une bonne chose. Et elle a raison de ne pas compter sur l’effort d’innovation des autres. C’est tout de même paradoxal que des pays développés qui ont longtemps protégé et favorisé leurs propres «pépites» veulent interdire à la Chine de faire pareil...
Certains économistes américains, dont Paul Krugman fait partie, me font rire lorsqu’ils affirment que la nationalité des entreprises ne compte pas. Seule compterait la production faite dans le pays. Mon opinion est que les véritables forces vives des Etats-Unis sont justement ses champions nationaux: Google, Apple, Microsoft et j’en passe. Ces quelques pépites n’emploient qu’une infime partie des travailleurs américains -elles comptent peu dans le PIB américain-. Mais ce sont elles qui innovent. Et sans locomotives, où vont les wagons?
En conclusion, je crois que l’arrivée de sociétés chinoises d’envergure internationale est une très bonne chose pour la Chine et pour le monde. Ses véritables atouts sont des pépites telles que Haier, Huawei ou Lenovo -et d’autres en éclosion- qui innovent et tirent le reste de l’économie chinoise. Ce ne sont pas les innombrables filiales d’entreprises étrangères installées sur son sol qui rapatrient chez eux l’essentiel de la valeur ajoutée.
Le déclin relatif qu’a connu -et que connait toujours- l’Europe n’a pas été causé par l’expansion et la domination américaine au 20è siècle (les problèmes sont internes ainsi que les solutions). Le jeu économique offre une place de choix à tout acteur -encore faut-il vouloir y participer-. Nous n’avons donc rien à craindre de la concurrence chinoise si nous restons dans le jeu en étant réactifs et ouverts au progrès.