Monde

Le match Ahmadinejad-Erdogan

Ariane Bonzon, mis à jour le 22.01.2011 à 13 h 15

Les Occidentaux voient les Turcs et les Iraniens comme de nouveaux alliés à craindre. C'est méconnaître toutes leurs dissensions et leur guerre d'influence au Proche-Orient.

Recep Tayyip Erdogan et Mahmoud Ahmadinejad en décembre 2010. REUTERS/Tolga Bozoglu/Pool

Recep Tayyip Erdogan et Mahmoud Ahmadinejad en décembre 2010. REUTERS/Tolga Bozoglu/Pool

A Istanbul, ces 21 et 22 janvier, l’hôte turc joue sa crédibilité de médiateur dans le dossier du nucléaire iranien entre le G5+1 (France, Grande-Bretagne, Allemagne, Russie, Chine, Etats-Unis) et l’Iran. Une situation légèrement schizophrénique pour la Turquie, accusée par l’Occident de s’allier à l’Iran alors que les deux pays se font, depuis quelques mois, une véritable guerre d’influence au Proche-Orient. Et que le Premier ministre turc est en train d’y voler la vedette au président iranien.

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Les Turcs mangent avec le Diable –sans même une grande cuillère: voilà ce que pensent les Occidentaux du rapprochement récent de la Turquie avec l’Iran. Les nouveaux stratèges diplomatiques turcs sont accusés au mieux d’un flirt poussé avec le régime d’Ahmadinejad, au pire de fomenter avec leur voisin perse la formation d’un bloc islamiste. Les spécialistes des mondes turc et perse qui connaissent l’Histoire savent qu’entre l’empire ottoman puis la république de Turquie et le royaume de perse puis la république islamique d’Iran, entre le géant sunnite et le géant chiite, les motifs de rivalité ont toujours été plus nombreux que les désirs d’alliance.

Certes, il y eut l’empressement turc à féliciter le président iranien pour sa réélection contestée en juin 2009; puis en mai 2010, la signature d’un accord tripartite (Iran, Turquie, Brésil) sur un échange d’uranium enrichi; le mois suivant, au Conseil de sécurité des Nations unies, Ankara refuse de voter de nouvelles sanctions contre Téhéran, et en décembre, Ankara obtient que l’Iran ne soit pas la cible désignée de l’extension du bouclier antimissiles américain sur son sol. De quoi refroidir sacrément les ardeurs pro-turcs des Américains et confirmer les réserves européennes.  

La bataille pour Gaza...

Pourtant, hors les cabinets diplomatiques de Washington ou de Bruxelles, sur le terrain, la rivalité entre les deux pays donne sa pleine mesure. A Gaza, par exemple. D’un côté, la méthode iranienne: des armes, du savoir-faire et de l’argent pour les mouvements djihadistes palestiniens ainsi encouragés à poursuivre le combat contre Israël; de l’autre, la méthode turque: activisme diplomatique, financement de nombreux projets humanitaires, volonté de faire du Hamas un interlocuteur politique. En mai 2010, la Turquie envoie une «flottille de la paix» pour tenter de forcer le blocus de Gaza. L’arraisonnement du navire «Free Palestine» par un commando israélien cause la mort de huit militants turcs et d’un militant turco-américain.

Recep Tayyip Erdogan, le Premier ministre turc, obtient qu’une commission des Nations unies enquête sur ce drame. Le blocus est allégé. Le nouvel homme fort du monde musulman a marqué un point. Ahmadinejad fulmine. Et Téhéran annonce illico qu’il s’apprête à affréter à son tour de nouveaux bateaux pour Gaza, ornés cette fois du croissant rouge iranien. Le casting se précise. Ce sont deux tempéraments qui s’affrontent: «Ahmadinejad est plutôt dans l’esbrouffe et la fanfaronnade tandis que qu’Erdogan apparaît plus réservé avec des colères maîtrisées», décrit Karim Bitar, chercheur à l’Iris.  

... pour le Liban

Même schéma quelques mois plus tard, au Liban. A la tournée triomphale d’Ahmadinejad dans un fief du Hezbollad chiite au Sud du pays, le Premier ministre turc répond par une visite, au nord, dans un bastion sunnite. Les Iraniens dépensent des centaines de millions de dollars (on parle de 500 à 700 millions) pour soutenir, armer et entraîner le Hezbollah tandis que les Turcs multiplient les projets (écoles, hôpital, etc), une quarantaine depuis cinq ans. Téhéran entretient la résistance armée au risque de la guerre civile tandis qu’Ankara privilégie la carte diplomatique, au nom du réalisme politique et vient de tenter, sans succès pour l’instant, une médiation en pleine crise politique libanaise.

... et l'Irak

L’Irak est leur troisième terrain de compétition. L’omniprésence économique de la Turquie s’y double de tentatives plus politiques et communautaires.  L’année dernière, ainsi que l’explique Sami Kiliç dans une tribune publiée dans Zaman, un journal proche du gouvernement turc, Ankara a «tenté d’imposer une solution conforme à ses intérêts. Elle avait tenté d’installer le bloc sunnite-chiite laïque  d’Iyad Allawi au gouvernement et de remplacer le Kurde Jalal Talabani (président de la république d’Irak, NDA) par le sunnite Tarq al Hachemi».

«Le jeu d’Ankara est très subtil, analysait Antoine Basbous, directeur de l’Observatoire des pays arabes, dans Le Monde (8 juillet 2010): tout en soutenant le programme nucléaire civil de l’Iran, il cherche à lui disputer la “rue arabe” qui ne sait plus à quel saint se vouer. Cette rue se trouve tiraillée entre deux puissances régionales: Téhéran la chiite et Ankara la sunnite.»

Le jeu d’Ankara est subtil et parfaitement en phase avec la population de la région. En ne dénonçant pas les manœuvres nucléaires iraniennes, Ankara surfe sur la sensibilité de la rue arabe laquelle, à la différence de ses dirigeants, pense à 57% qu’un Iran doté de l’arme nucléaire constituerait une bonne chose pour le Proche-Orient et à 20% que cela n’aurait pas d’importance  . En critiquant haut et fort Israël et en se démarquant de l’allié américain, le Premier ministre turc se fait l’écho de 88% des Arabes qui jugent qu’Israël constitue la principale menace pour eux, juste avant les Etats-Unis, seconde menace aux yeux de 77% des Arabes interrogés en août 2010 (sondage Zogby International).

 

Or «les dirigeants des deux principales puissances sunnites, l’Arabie saoudite et l’Egypte, sont accusés par la rue arabe de s’aligner sur les positions américaines, précise Karim Bitar. Tout en maintenant leur pays au sein de l'Otan, le Premier ministre turc et son ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, dont la maîtrise de l’arabe a impressionné les Libanais, «comblent très habilement un vide. Ils sont en train de prouver qu’ils ont, eux, une épine dorsale et nonobstant les quatre siècles de domination ottomane, remportent les faveurs de la rue arabe qui envie le développement économique et la nouvelle stabilité politique de la Turquie sunnite».  

L'hypothèse de la politique d'endiguement

Proche du gouvernement turc, le journal Zaman va plus loin et émet, sous la plume de Sami Kiliç, l’hypothèse que la «Turquie développerait une politique d’endiguement de l’Iran chiite en se posant en chantre du sunnisme». La rue turque, elle, est flattée par cette nouvelle influence. Mais elle redoute –sans encore le dire ni trop haut, ni trop fort– que cet activisme ne l’entraîne dans le bourbier des conflits intracommunautaires arabes qu’elle a jusqu’ici regardés de très très haut.

Or c’est le futur rôle de la Turquie dans le nouveau Proche-Orient qui s’esquisse. Car la question, comme la pose Antoine Basbous, pourrait bientôt être celle de savoir «lequel, d’Ankara ou de Téhéran, signera un “Yalta” avec Washington sur la région, au détriment des Arabes».

Ariane Bonzon 

 

Ariane Bonzon
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Journaliste
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