Monde

En Turquie, on ne refait pas l'histoire

Reporters sans frontières

Une série télé qui décrit l'empereur ottoman Souleyman le magnifique comme un homme appréciant l'alcool et les femmes est menacée de censure.

Devant le mausolée d'Atatürk lors du 72e anniversaire de sa mort, REUTERS/Umit Bektas

Devant le mausolée d'Atatürk lors du 72e anniversaire de sa mort, REUTERS/Umit Bektas

On déplore souvent la faible culture historique de nos sociétés, qui ne cessent pourtant d’invoquer le «devoir de mémoire» pour conjurer dans le présent les erreurs du passé. Depuis plus d’un mois, c’est une véritable fièvre historique qui s’est emparée de la Turquie. Avec la diffusion d’extraits d’une série consacrée à l’empereur ottoman Souleyman le Magnifique, Le siècle magnifique, puis son lancement le 5 janvier 2011, plus de 80.000 plaintes ont été adressées au Haut conseil de l’audiovisuel turc (RTÜK) depuis cette date.

Le débat est vif, et le sujet se discute sur les plateaux télévisés, mais aussi dans les rues, et sur Internet. Des manifestations ont été organisées, à Istanbul, réclamant qu’il soit mis fin à la diffusion de «Muhtesen Yüzyil». Les téléspectateurs et les milieux islamistes protestent contre la représentation de cette figure de l’histoire nationale, comme un homme appréciant l’alcool et les femmes, vivant dans son harem. L’histoire du peuple et de l’Empire ottoman y serait réduite aux intrigues entre épouses et favorites, au détriment des hauts faits politiques.

Le vice-premier ministre chargé des médias publics, Bülent Arinç, a lancé l’offensive. Devant les députés, il s’est alarmé de ce que seule une loi protégeant la mémoire d’Atatürk était actuellement en vigueur, laissant de côté d’autres grandes figures de l’histoire turque. Bûlent Arinç est allé jusqu’à suggérer que la chaîne privée Show Tv prenne la responsabilité de retirer elle-même la série des écrans.

Après l’intervention d’Arinç, des militants du Parti de la Félicité (SP) et des membres de l’Association de la Jeunesse Anatolienne ont manifesté devant le siège de la chaîne dans le district de Levent à Istanbul. Les affiches du film et autres publicités placardées dans le rue ont été déchirées par les manifestants aux cris de «Allah est grand», de revendications telles que «le gouvernement ne doit pas dormir, mais s’approprier son histoire», ou encore «les mains qui souhaitent offenser l’Ottoman seront brisées». Les militants des Foyers Alperen se sont aussi rassemblés sur la tombe du Sultan à la Mosquée de Süleymaniye.

Le député du Parti nationaliste (MHP), Alim Isik, a, quant à lui, estimé que le RTÜK devait immédiatement suspendre la série qui «insulte [notre] histoire», si la chaîne refusait de plier.

Répondant à ses détracteurs, le professeur Erhan Afyoncu (université Marmara d’Istanbul), conseiller de la série, a exprimé son incompréhension face aux réactions exacerbées d’une partie de la population. Le scénariste, Meral Okay, lui, enfonce le clou:

«Il ne s’agit pas d’un documentaire historique destiné à être diffusé dans les écoles. Les enfants du Sultan ne sont pas venus au monde par l’intermédiaire du pollen. Ce qui signifie qu’il avait une vie sexuelle, un harem, et une famille. Nous tournons seulement une fiction en nous inspirant de personnages et de réalités historiques. C’est tout».

C’est tout mais déjà trop. L’histoire de la nation turque est un domaine réservé à la sphère officielle. Elle est affaire publique et politique. En Turquie, qu’on ne se méprenne pas, ce n’est pas l’engagement pour l’islam ou la laïcité qui constitue une ligne de partage de la société. Le péril est nationaliste. Un noyau dur de la société, souvent désigné par le terme «Etat profond», s’est érigé en gardien de l’orthodoxie historique de la Nation turque. Le droit est mis à contribution, puisque la loi 5816 protégeant la mémoire de Mustafa Kemal Atatürk expose toute déclaration critique envers le fondateur de la République turque à quatre ans et demi de prison.

Tout un arsenal législatif liberticide vient contraindre les citoyens et les journalistes à l’autocensure sur une multitude de sujets devenus autant de tabous: l’action de l’armée, la question des minorités (en particulier kurde et arménienne), l’honneur de la Nation…

Des condamnations à des peines de prison ubuesques sont régulièrement prononcées - 138 ans à l’encontre de l’ancienne rédactrice en chef d’Azadiya Welat, Emine Demir, 166 à l’encontre de Vedat Kursun, son prédécesseur) - et près de 5.000 sites Internet souffrent actuellement de censure. YouTube n’échappe pas non plus à ce rouleau compresseur.

Les procédures utilisées par l’autorité administrative compétente demeurent opaques, d’autant que près de 200 décisions de justice répertoriées en 2009 et ordonnant le blocage de sites se situent hors du champ d’application de la loi 5651, relative à la «prévention des crimes commis dans le domaine de l’informatique».

En attendant, le CSA turc, après avoir annoncé vouloir prendre le temps de la réflexion, a adressé, le 12 janvier, un avertissement à Show Tv, pour avoir porté atteinte aux «valeurs nationales et spirituelles de la société». Un principe consacré par la loi 3984 sur l’audiovisuel. Si Show Tv ne tient pas compte de l’avertissement, les épisodes de la série pourront être suspendus jusqu’à douze reprises. La chaîne devra alors diffuser des émissions éducatives qui lui seront imposées par le RTÜK.

Elsa Vidal, bureau Europe et Asie Centrale de Reporters sans frontières

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