Monde

Cette saisissante immolation par le feu

Akram Belkaïd, mis à jour le 21.01.2011 à 17 h 53

Chaque jour ou presque, la même information tombe comme un couperet. Quelqu’un, quelque part dans le monde arabe, est mort ou a tenté de mettre fin à sa vie en s’aspergeant d’essence puis en se transformant en torche humaine.

 Fire and Ice by RVWithTito via Flickr CC License by

Fire and Ice by RVWithTito via Flickr CC License by

Chaque jour ou presque, la même information tombe comme un couperet. Quelqu’un, quelque part dans le monde arabe, est mort ou a tenté de mettre fin à sa vie en s’aspergeant d’essence puis en se transformant en torche humaine. Un boulanger en Egypte, une femme à Sidi bel-Abbès, plusieurs adolescents à Alger, un homme d’affaires à Nouakchott (capitale de la Mauritanie)…

La liste de ces tentatives de suicide par le feu ne cesse de s’allonger. C’est évident; ces actes terribles font écho à celui de Mohammed Bouazizi, vendeur de fruits de Sidi Bouzizi dont la mort tragique a provoqué le soulèvement des Tunisiens. A ce sujet, ouvrons d’abord une parenthèse et citons le noms d’autres héros: Abdessalem Trimech de Monastir, qui s’est immolé par le feu le 3 mars 2010 et Chams Eddine Heni de Metlaoui, mort le 20 novembre 2010. Eux aussi sont des martyrs de la cause tunisienne. Fin de la parenthèse.

Des suicidés pas comme les autres

Ces immolations par le feu me bouleversent et me désorientent. Elles me plongent dans un état de saisissement qu’il m’est difficile de décrire. Mélange de peine et d’effroi. De l’incompréhension aussi face à ce choix radical qui mène, lorsqu’on en réchappe, à une vie de souffrances atroces. Bien sûr, cela fait longtemps que le suicide est devenu un fait répandu dans le monde arabe en général et au Maghreb en particulier.

Dans nos pays, la jeunesse mais aussi ses aînés se tuent par manque d’espoir et de perspectives. Ils se tuent à cause de la hogra (le mépris), du népotisme et de la désinvolture avec laquelle leurs innombrables problèmes sont traités. Ils en finissent parce qu’ils sont au chômage, parce qu’on leur refuse un logement pour la centième fois, parce qu’il n’y a plus de pain pour leurs enfants ou parce que des policiers les ont humiliés.

Les uns se jettent des ponts en se jouant des grillages de protection, les autres succombent à des surdoses de médicaments ou à des mélanges de psychotropes et d’alcool.

Mais ce recours aux brûlures fatales est une nouveauté déstabilisante. Les musulmans ont un rapport ambigu au feu. Il incarne la géhenne, la punition éternelle pour les dénégateurs, les hypocrites et ceux qui ont refusé de croire. Mais il est aussi parfois purificateur.

Ce pasteur américain qui voulait brûler le Coran ne se doutait peut-être pas que c’est ce que font les musulmans quand un exemplaire du livre saint est en trop mauvais état. On ne le déchire pas, on le brûle. Dès notre plus jeune âge, on nous apprend à ne jamais souffler une bougie ou une chandelle mais à éteindre sa flamme avec le pouce et l’index. D’où cela vient-il, je ne sais.

Cela fait des siècles que des théologiens s’étripent à propos de l’influence du zoroastrisme sur l’islam. Mais cela ne m’explique pas ce qui se passe aujourd’hui.

Martyrs et sacrifices

Ce qui est certain, c’est qu’il s’agit à la fois de sacrifices volontaires et d’actes politiques destinés à éveiller les consciences. Les agences de presse, la majorité des médias, les commentateurs et l’homme de la rue emploient tous ou presque la même formule: «immolation par le feu».

Parfois même, la dépêche ou l’article se contente du premier mot, comme si cela était évident, implicite: «Un père de famille de six enfants s’est immolé à Bordj Ménaïel» (ville d'Algérie), «Déçue par ses gouvernants, la jeunesse arabe s’immole». Immolation: quel terme terrifiant! Comment ne pas penser au Moloch, aux holocaustes carthaginois et autres. Je me tourne vers le dictionnaire. «Immolation: acte d’immoler. Immoler: Tuer quelqu’un, un animal pour l’offrir en sacrifice à une divinité. Faire périr. Effectuer un sacrifice pour satisfaire une exigence». Sacrifice, voilà le maître mot.

«Mais c’est comme Jan Palach», m’explique-t-on en faisant référence à cet étudiant tchèque qui s’est immolé par le feu en 1968 pour protester contre l’invasion soviétique de son pays. Je l’avoue, c’est une référence européenne qui ne me dit pas grand-chose. Pour moi, ce genre de sacrifice est plutôt lié aux moines bouddhistes vietnamiens qui protestaient au début des années 1960 contre le régime pro-américain.

Souvenir d’images en noir et blanc de documentaires commentées par la voix nasillarde d’Henri de Turenne… En tous les cas, et c’est ce qui me perturbe le plus, cela n’a jamais été un acte fréquent dans nos pays. Je me trompe peut-être, mais je ne pense pas que quelqu’un se soit immolé par le feu durant la Guerre d’Algérie ou même durant la Guerre civile des années 1990. D’où cela vient-il? Comment a-t-on pu en arriver là? C’est bien la preuve que nos sociétés ont atteint le stade ultime de la désespérance. C’est le signe d’une grave dégradation psychique sur laquelle il faudra bien se pencher un jour.

«C’est le culte du martyr», me dit-on aussi. Peut-être. Un martyr honorable, admirable alors. Un martyr qui décide de se sacrifier pour alerter sur son sort et celui des autres, mais sans tuer ni blesser son prochain. Un martyr qui accomplit un acte de violence extrême contre lui-même et contre le système mais jamais contre ses semblables. C’est admirable et cela accroît mon respect. Un éditorialiste parisien, imbécile ou peu inspiré, a écrit un jour: «Mieux vaut Ben Ali que Ben Laden». La réplique coule de source: c’est Bouazizi qui vaut mieux que Ben Laden et, faut-il le préciser, que Ben Ali. Car cette immolation par le feu, aussi horrible soit-elle, est peut-être un pas décisif vers la non-violence. Il semble que nous sommes en train d’apprendre que l’on peut protester sans exercer de violences contre les autres. Il nous faudra réussir à éviter de l’exercer contre nous-mêmes.

De l'indifférence au déshonneur

«Qu’il crève» aurait lancé Ben Ali en apprenant l’acte de Mohammed Bouazizi. Cela n’a rien d’étonnant, cela prouve à quel point le dictateur «aimait» son peuple. C’est une réaction qui résume bien le mépris dans lequel nos dirigeants nous tiennent. Prenez les harragas —les brûleurs de frontière, candidats à l’émigration clandestine—, ces gens qui embarquent pour le nord de la Méditerranée, ou pour les Canaries, et qui savent que la mort les guette dans les flots. Voilà une autre manière de se suicider.

Longtemps, cela s’est fait dans l’indifférence la plus totale de nos pouvoirs. Nos pouvoirs… «Qu’ils crèvent tous et qu’ils nourrissent les poissons», semblaient-ils dire. Et puis l’Europe a protesté et voilà que ces candidats à la noyade sont désormais jugés et emprisonnés lorsque les garde-côtes les arraisonnent. Comment s’étonner alors quand on apprend que vingt harragas algériens ont récemment tenté un suicide collectif.

Interceptés par les garde-côtes, ils ont aspergé leurs embarcations d’essence et y ont mis le feu. Tentative d’immolation collective par le feu: le cauchemar continue. «La mort plutôt que vous», disent les désespérés à nos maîtres bien repus. Le sort des harragas était déjà un déshonneur et une défaite pour les pays du sud de la Méditerranée. C’est aussi le cas du destin tragique de ceux qui s’immolent par le feu pour réclamer plus de dignité.

Akram Belkaïd


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Akram Belkaïd
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