Monde

Haïti, le pays indépendant le plus dépendant du monde

Maura R. O'Connor

Un an après le séisme, les Haïtiens se demandent si l'aide internationale n'est pas responsable de la pauvreté du pays.

A Haïti le 9 février 2010, REUTERS/Ivan Alvarado

A Haïti le 9 février 2010, REUTERS/Ivan Alvarado

Plus de 150 pays et groupes de donateurs se sont rencontrés à New York le 31 mars 2010 afin d’examiner les meilleures méthodes pour reconstruire Haïti après le tremblement de terre du 12 janvier. Un total de onze milliards de dollars (dont 1,15 milliards en provenance des Etats-Unis) a été réuni. Entre les réunions et les sessions de levée de fonds auxquelles assistaient des chefs d’Etats, des économistes et des décideurs, a été diffusée une petite présentation intitulée «Voice of the Voiceless»: la voix des sans-voix.

Durant les six semaines précédant la conférence, des groupes issus de la société civile haïtienne avaient visité les environs de Port-au-Prince et des villages à travers tout le pays, demandant à plus de 1.700 citoyens quelles étaient leurs aspirations et leurs espoirs pour le développement du pays. Les personnes interrogées ont à maintes reprises exprimé leur soif d’indépendance, d’autodétermination et de participation directe à l’effort de reconstruction de leur pays après le tremblement de terre. L’un des interviewés confie:

«Nous  avons vu le Palais National détruit. Je voudrais voir des ingénieurs haïtiens le rebâtir, et pas des ingénieurs étrangers, afin que nous puissions le contempler fièrement dans le futur en nous disant que ce sont des Haïtiens qui ont construit le Palais National.»

Bon nombre de personnes interrogées considèrent le tremblement de terre comme l’opportunité d’un renouveau et le début d’une période de mutation qui verrait les Haïtiens, riches et pauvres, participer au développement économique du pays. L’aide extérieure devrait donc servir à renforcer la souveraineté nationale. Les pêcheurs, enseignants, mères au foyer, chômeurs, fermiers et étudiant interviewés déclarent bien souvent vouloir recevoir une aide dans le domaine agricole, éducatif, ou dans celui du logement, mais ne souhaitent pas être les récipiendaires passifs de l’aide monétaire de la communauté internationale. Le mot qu’ils utilisent le plus souvent, selon le rapport publié une fois toutes les interviews réalisées, est le mot respè: respect.

Les Haïtiens pas écoutés

Mais à New York, ces opinions furent noyées par la mécanique même de la conférence réunissant les donateurs. Michèle Montas, journaliste de radio haïtienne reconnue et ancienne porte-parole du Secrétaire général Ban Ki-Moon, qui fut un des fers de lance du projet «Voix des Sans-Voix» (Farmer est un médecin et anthropologue qui travaille en Haïti depuis les années 1980 et a lancé le programme de santé international Partners in Health), déclare:

«Paul Farmer a insisté pour que nous soit accordé un espace de sept minutes afin de délivrer ce rapport. Mais à part les rares personnes qui s’intéressaient à l’avis des personnes interrogées, personne n’y a prêté attention. Pas plus les membres de la communauté internationale – ces pays qui se réunissent aux Nations Unies – que les ONG présentes.»

Début janvier 2010, Montas a quitté son poste aux Nations Unies et a rejoint sa famille à Pétionville, quartier de Port-au-Prince. Lorsque le tremblement de terre a frappé, il lui a été demandé de rejoindre les Nations Unies comme conseillère spéciale de la Mission de stabilisation des Nations Unies en Haïti, la MINUSTAH. Ce poste lui donnait l’opportunité d’influer sur la participation des Nations Unies dans son pays, mais a été source d’une grande frustration, dit-elle: 

«Je travaille avec des gens très sophistiqués, mais qui n’ont juste aucune idée des réalités de ce pays. Je travaille à l’ONU et, chaque jour, je dois me rendre à des réunions. Je suis la seule Haïtienne, et je dois leur dire, ‘votre perception est erronée.’ Mais j’ai le sentiment que c’est une bataille perdue.»

 Les Haïtiens ont leurs propres systèmes de survie, dit-elle, mais au lieu de tenter de s’appuyer dessus, les groupes qui leur viennent en aide traitent le pays comme une sorte de «terre vierge».

Une vision extérieure de l'histoire

Cette attitude à l’égard d’Haïti, selon Colin Dayan, professeur d’anglais à l’université Vanderbilt, remonte à des centaines d’années. Les étrangers ont toujours considéré que la culture haïtienne est la première responsable du sous-développement du pays, quand ils ne considèrent pas qu’Haïti est dépourvu de culture et n’est qu’un «objet passif de désastre», dit-elle. Le livre de Dayan, paru en 1998, Haïti, History, and the Gods (qu’elle a rédigé sous le pseudonyme de Joan Dayan) est une tentative de mettre en avant la conscience culturelle du pays et d’établir une version plus «haïtienne» de l’histoire l’île en se fondant sur des sources jusqu’ici ignorées, comme le vaudou. Dayan explique:

«Les Haïtiens des années 1960 et 1970 subvenaient à leurs besoins, ils n’avaient pas besoin qu’on leur fasse la charité. Je considère que le langage créé l’histoire et que si les gens continuent de se représenter les Haïtiens comme ‘impuissants’, ‘dans le besoin’ et vivant dans des conditions ‘abjectes,’ il devient naturel de les ‘aider’ à se sauver par tous les moyens possibles.»

Le sentiment que la communauté internationale et les organisations non-gouvernementales sont en conflit avec leurs intérêts est de plus en plus présent chez les Haïtiens. Georges Sassine, homme d’affaire et président de l’Association Haïtienne des Industriels, explique:

 «Il existe un paradigme vicieux: si tout va bien, l’ONG n’a rien à faire. Ceci devrait soulever quelques questions. Nous devons produire davantage pour nous-mêmes. Plus nous en ferons, moins nous aurons besoin des ONG.»

Une composante critique sera naturellement l’émergence du nouveau pouvoir politique en Haïti. «Ces types d’évènements (le tremblement de terre) sont comme des creusets depuis lesquels peuvent émerger des chefs politiques» estime Sassine, tout en déplorant que ce nouvel homme se fasse attendre: «Je continue d’espérer, mais je suis très déçu».

Paradoxe

Ces jours-ci, les Haïtiens semblent vivre dans une réalité insoutenable. Ils sont les citoyens du premier pays à avoir brisé avec succès les chaînes de l’esclavage et établi la première république noire, en 1804. L’héritage et l’idéal de l’indépendance sont au cœur de l’identité nationale. Mais les évènements de 2010 – le tremblement de terre, le choléra et des élections truquées – ont vu le chômage, la misère et la dépendance de l’aide extérieure atteindre des sommets. «Même les chiens vivent mieux que nous!» disait un homme, dont la voix tremblait de colère et d’émotion lors d’un débat spontané dans une rue de Port-au-Prince. Les Haïtiens ont conscience d’avoir besoin d’aide, mais comme Montas le décrit fort bien, ils se considèrent comme privés de leurs droits par cette «aide» qu’ils reçoivent.

Récemment, une amie m’a narré une anecdote qui semblait à elle seule résumer la situation d’Haïti depuis que le pays tente de se remettre des catastrophes de 2010. Elle marchait le long d’une rue de Port-au-Prince, faisant attention, comme toujours, à éviter les nids-de-poule, les gravats et les piles de détritus qui jonchent la ville. Un homme qui la regardait faire lui cria, en créole: «Relève la tête!» Troublée, elle cessa alors de marcher, se demandant comment elle pourrait continuer de circuler dans la rue en gardant la tête haute.

Maura R. O'Connor

Traduit par Antoine Bourguilleau

A voir aussi, ce diaporama Grand Format sur l'épidémie de choléra à Haïti.

Maura R. O'Connor
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