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La jeunesse française cultive son exception

Boite de nuit à Moscou en 2008. THOMAS PETER / Reuters

Boite de nuit à Moscou en 2008. THOMAS PETER / Reuters

Quels sentiments et opinions les jeunes ressentent-ils à l’égard du monde tel qu’il est en train de se faire? Une enquête «planétaire» (25 pays) entend sonder les cœurs et les âmes…

Parents de la planète, réjouissez-vous: vos enfants sont «satisfaits de vous». 85% des jeunes Européens de 16-29 ans l’affirment, 87% des Américains, 95% des Indiens aussi. Ils regardent la famille comme «le fondement de la société»: franchement, après toute l’énergie consacrée à les entourer, les stimuler intellectuellement, à leur apprendre les codes de la vie en société, c’est réconfortant. Mieux: ils souhaitent marcher dans vos pas, «fonder une famille et avoir des enfants».

Là, la fierté française peut se hausser du col – vos enfants sont les premiers, avec les Russes, à désirer faire des enfants (58%), confortant par cette aspiration l’esprit d’équilibre nataliste «parfait» des Françaises qui avec 2, 01 enfants en moyenne (données Insee pour 2010) détiennent la palme de la fécondité en Europe.

La sacralisation de la famille perdure, que l’on vive dans une société permissive comme en Europe, ou dans une société encore très patriarcale — l’individu électron libre égoïste et ivre de sa liberté n’existe que dans l’imaginaire des contempteurs de la modernité. De cette enquête, toutefois, émergent quelques paradoxes: c’est en Inde, pays où la structure familiale est toute puissante, que le désir de fonder un foyer est le plus ténu (13 %). Cet enthousiasme familial comporte aussi ses limites. Dans nombre de pays riches, les jeunes se montrent réticents à devoir payer pour les retraites de leurs géniteurs — en Europe (39%), aux Etats-Unis (47%), au Canada (44%), alors que dans des sociétés comme la Chine (17%) et l’Inde (13%), cela semble aller de soi.

Et dans un pays fortement identitaire et de tradition comme le Japon, les jeunes révèlent une sorte d’insatisfaction radicale: non seulement sur leur famille, mais aussi sur leurs amis, sur la situation économique, et en résumé, sur leur époque.

2011, la jeunesse du monde

Autre enseignement: partout (à l’exception de la Chine), la jeunesse exprime une confiance dans son avenir personnel qui dépasse celui qu’elle met dans l’avenir de son propre pays. Mais dans cette projection à double entrée, que d’appréciations contrastées. Dans les puissances émergentes ainsi que dans les pays champions des nouvelles technologies (Inde, Brésil, Chine, Finlande) l’optimisme converge: on a confiance en soi, en harmonie avec une société que l’on juge prometteuse.

D’autres jeunes mettent plus d’espoir dans leurs propres forces et atouts que dans celles de leur pays: cette dualité contrastée concerne notamment la jeunesse des Etats-Unis et de vieilles puissances européennes (Royaume-Uni, Allemagne). Dans les pays de l’Europe du sud (France, Italie, Espagne, Grèce), les jeunes conjuguent un optimisme modéré sur leur devenir et une vision sombre sur l’avenir de leur société.

Défiance au Sud

De façon générale, la foi que l’on porte dans l’avenir de son pays est congruente avec le sentiment que l’on exprime à l’égard de ses institutions. Les jeunes Chinois, Indiens, Marocains, Suédois accordent un vrai crédit à leur gouvernement, alors que la défiance règne dans les pays d’Europe du sud, France en tête.

La géographie des valeurs sociales est sans surprise. Très classiquement, les jeunesses se départagent entre celles qui valorisent la performance individuelle — Russie d’abord, suivie de l’Afrique du sud et des pays anglo-saxons, et celles pour lesquelles prime «une répartition équitable des richesses» — Canada, pays d’Europe du nord, Italie et France.

Toutefois, le culte de la performance individuelle est régulièrement plus affirmée chez les jeunes que chez les générations plus âgées –un groupe témoin de 30-50 ans a été testé dans chaque pays. La demande à l’égard de la protection sociale spécifie la jeunesse européenne, à l’exception des Britanniques, mais elle caractérise aussi la jeunesse des pays qui ont fait l’expérience du communisme comme la Russie ou la Chine. On pouvait s’y attendre: les jeunes des pays anglo-saxons préfèrent une société où l’on paie le moins d’impôt possible à une société garantissant une protection sociale étendue.

Le biais Internet

Enfin, les opinions à l’égard de la globalisation sont moins tranchées qu’on aurait pu l’imaginer. La plupart des jeunes – en particulier ceux des pays émergents, des Etats-Unis, du Japon, de la Russie, de l’Espagne, de l’Italie, des pays d’Europe du nord- regardent ce monde ouvert comme une opportunité. Et seule la jeunesse de quatre pays (France, Turquie, Maroc et Grèce), exprime un sentiment mitigé – environ la moitié des 16-29 ans perçoit une menace dans la globalisation.

Précisons toutefois que l’enquête ayant été administrée via un questionnaire sur Internet, les jeunes touchés dans les pays émergents correspondent à un profil social particulier –ils sont davantage représentatifs des catégories les plus aisées de la population. Ce point suggère de mettre un bémol à l’image d’une jeunesse hyper optimiste qui se dégage dans certains pays comme la Chine, l’Inde ou le Brésil, puisque le sondage cerne la fraction des jeunes qui va être la première bénéficiaire du développement économique.

Que tire-t-on de ce balayage panoramique? D’abord des confirmations plus que des stupéfactions. Certaines valeurs sont éternelles: vive la famille, vive l’amour, etc. La jeunesse est une période d’enthousiasme, dopée aujourd’hui avec la montée des valeurs de l’autonomie: 79 % des jeunes «ont la conviction de pouvoir décider eux-mêmes de leur vie». Les opinions, toutefois, sont remodelées par les mouvements liés à la globalisation: la jeunesse des pays qui décollent est plus optimiste que celle des pays en crise ou en stagnation; les pays d’immigration sont attachés à l’intégration alors que les pays d’émigration défendent le multiculturalisme.

L’histoire politique et culturelle est déterminante: confiance envers le gouvernement dans les pays de tradition social-démocrate, doute et défiance dans les pays d’Europe du sud; désintérêt relatif du fait religieux en Europe et en Chine, enracinement de la religion aux Etats-Unis, en Israël, et encore bien davantage en Inde et au Maroc. La jeunesse japonaise et la jeunesse grecque broient du noir, mais alors que les fondements de ce défaitisme paraissent existentiels pour la première, ils semblent plus conjoncturels pour la seconde. Une donnée toutefois rompt avec des attendus: 47% des jeunes Chinois disent être d’accord avec l’idée qu’il est acceptable de désobéir à la loi pour combattre l’injustice dans la société, un chiffre identique à celui des européens.

Extrême France

Dans ces portraits, la jeunesse française cultive sa singularité. Elle n’a pas la fibre européenne (54 % des jeunes français n’accordent pas d’importance à la dimension européenne dans son identité), elle doute des effets de la mondialisation, elle n’accorde aucune confiance à ses institutions ; elle voit son avenir en demi teintes (53 % disent «mon avenir est prometteur», 49 % pensent avoir un bon travail dans l’avenir).

Mais si elle est tourmentée par son époque, elle se projette elle-même avec bonheur vers un projet familial ; elle est satisfaite par son travail, pour ceux qui en ont un (61%, un des plus hauts scores de la planète); et plus que les autres, elle prône les valeurs d’égalité et de justice. Le profil des jeunes Français coïncide avec celui que dégagent de multiples autres enquêtes, y compris celle conduite par la Fondapol en 2008 sur le moral des jeunes dans les pays de l’OCDE.

La vision française de type «bonheur privé, malheur public» est en elle-même une source d’interrogation, car nulle part ailleurs elle n’est développée de manière aussi extrême. On peut y voir les signes de désillusions à l’égard des élites, ou, plus précisément, des orientations politiques menées les générations précédentes, y compris les immenses dettes accumulées.

On peut y déceler aussi les signes d’une société où l’Etat protecteur permet que s’épanouissent les vies privées, avec pour corrélation, un incroyable repli sur l’intimité familiale. Le plébiscite de l’espace privé qui, en France, combine permissivité individuelle et solidarité, doit d’ailleurs être porté à l’actif du modèle français.

En revanche, le pessimisme des jeunes sur l’avenir de la France est inquiétant – car il peut tourner en prophétie auto-réalisatrice. On a envie de leur dire: est-ce bien raisonnable, alors que vous aurez bientôt les clefs en main?

Monique Dagnaud

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