Monde

Tunisie: la grande incertitude

Akram Belkaïd, mis à jour le 20.01.2011 à 18 h 59

Observée avec espoir ou inquiétude dans le monde arabe, la «révolution du jasmin» fait déjà face à plusieurs défis. Voici un tour d’horizon des principales interrogations sur un processus né d’une révolte populaire.

Un soldat contient des manifestants à Tunis, le 20 janvier 2011. REUTERS

Un soldat contient des manifestants à Tunis, le 20 janvier 2011. REUTERS/Finbarr O'Reilly

La chute du régime du président Ben Ali engage la Tunisie dans une période de grandes incertitudes. Il est en effet trop tôt pour parier sur l’avènement d’une «nouvelle république» ou d’une «deuxième république» tunisienne qui serait démocratique, pluraliste et respectueuse des droits de la personne humaine. Observée avec espoir ou inquiétude dans le monde arabe, la «révolution du jasmin» fait déjà face à plusieurs défis. Voici un tour d’horizon des principales interrogations sur un processus né d’une révolte populaire.

Instabilité ou retour rapide à la paix civile?

Des affrontements entre l’armée et des membres des forces présidentielles fidèles à Ben Ali, des voitures banalisées d’où partent des rafales d’armes automatiques, des snipers qui tirent au hasard sur la population, des maisons investies la nuit et pillées par les sbires de l’ancien régime…  La Tunisie enregistre chaque jour de nouvelles informations alarmistes, pas toujours confirmées, qui font craindre le pire. Néanmoins, plusieurs faits sont avérés.

Des armes circulent et des membres des forces de sécurité de l’ancien régime semblent décidés à pratiquer la politique de la terre brûlée. «Les forces spéciales de l’armée et les services de police légitimistes viendront à bout de ces nervis de l’ancien régime», assure toutefois à Slate.fr un officier supérieur à la retraite. Pour lui, le vrai problème reste la récupération des armes. «La sûreté présidentielle détient un important arsenal qui, s’il tombe entre de mauvaises mains, pourrait servir à des manœuvres de déstabilisation au cours des prochains mois», explique-t-il.

En clair, ces armes dans la nature font planer la menace d’actions violentes voire terroristes qui pourraient à l’avenir décrédibiliser la transition démocratique et faire regretter l’ancien régime. Une autre inquiétude concerne les règlements de compte qui risquent de se multiplier au cours des prochains jours entre victimes de l’ancien régime et les proches et soutiens de Ben Ali. Déjà, des Tunisiens ayant le malheur de porter le nom de Trabelsi ont été molestés à des barrages dressés par la population alors qu’ils n’ont aucun lien de parenté avec la belle-famille de l’ex-président.

Quelle légitimité pour le gouvernement de transition?

Avant même d’être nommé, le gouvernement d’union nationale chargé de préparer les élections déclenchait les critiques et la colère d’une bonne partie de la population. La raison est simple. Sa composition fait la part belle à l’ancienne équipe ministérielle (six ministres sortant font partie de la nouvelle équipe) même si des personnalités de l’opposition légale ainsi que de la société civile y sont admises. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle certains nouveaux ministres issus de l’opposition syndicale ont démissionné. Pour nombre de Tunisiens, il est inadmissible d’offrir une chance aux représentants de l’ancien pouvoir de se maintenir. «La révolution continue», scandaient ainsi les manifestants face aux brigades anti-émeutes qui tentaient de les disperser en milieu de matinée. De façon générale, ce nouveau gouvernement devra vite donner des gages à la population et prouver qu’il rompt de manière définitive avec le système Ben Ali.  La «rupture» totale prônée par le chef de l’Etat par intérim suffira-t-elle?

Quelles élections?

La question de la nature du prochain scrutin est d’ores et déjà posée. Si l’on s’en tient à l’actuelle Constitution tunisienne, le gouvernement intérimaire doit organiser des élections présidentielle et législatives. En théorie, la date butoir est de deux mois mais il semble que l’on se dirige vers six. Un délai jugé encore trop court par nombre de personnalités politiques de l’opposition. D’autres personnalités de la société civile, notamment des avocats, rappellent que toutes les transitions mal maîtrisées se sont terminées par la victoire des islamistes, plus prompts à s’organiser que les formations laïques. Ce fut le cas en Algérie après les émeutes d’octobre 1988 et, récemment, de Gaza en 2005. C’est pourquoi elles plaident pour l’élection d’une Assemblée nationale constituante qui proclamerait la «deuxième république».

Taillé sur mesure pour Ben Ali, le texte fondamental sur lequel est basée la vie politique de la Tunisie est en effet jugé incompatible avec l’émergence d’une démocratie pluraliste. De même incite-t-il à l’autoritarisme puisqu’il interdit de poursuivre un président, y compris après la fin de son mandat.

Le rôle des islamistes

De Londres où il est en exil, Rached Ghannouchi, le leader du parti islamiste Ennahda (interdit) a annoncé avoir entamé les préparatifs pour rentrer en Tunisie. Dans le même temps, plusieurs autres personnalités de ce parti ont affirmé qu’il était normal que leur formation participe à la transition en cours et qu’elle soit réintégrée dans la vie politique tunisienne. Cette perspective inquiète déjà nombre de Tunisiens et de Tunisiennes. De fait, l’influence réelle des mouvements fondamentalistes est l’une des inconnues majeures de l’équation tunisienne.

Laminés depuis le début des années 1990, emprisonnés ou forcés au silence ou à l’exil, les islamistes n’ont, en réalité, jamais disparu de la scène politique tunisienne, ne serait-ce que parce que l’ex-président Ben Ali a toujours agité leur menace pour justifier sa politique autoritariste. Dans l’hypothèse d’une participation d’Ennahda aux futures élections, il est évident que la communauté internationale suivra l’expérience de près. C’est même l’avenir de la démocratisation des pays arabes qui sera en jeu.

Une défaite des islamistes renforcerait la thèse selon laquelle le monde arabe est prêt à tenter l’aventure pluraliste —malgré les précédents de l’Algérie et de Gaza. A l’inverse, une prise de pouvoir par Ennahda redonnerait du crédit à ceux qui estimaient hasardeux le fait de tenter une expérience démocratique en raison du risque islamiste. Mais une chose est certaine: qu’il soit islamiste ou pas, le Tunisien a toujours en tête la dérive algérienne des années 1990.

L’avenir de l’ex-parti au pouvoir

Que faire du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) dont les effectifs dépassent le million d’adhérents? Ce parti, héritier du Néo-Destour de Bourguiba, a été transformé au fur et à mesure en une immense machine de contrôle de la population et de propagande au service de Ben Ali. De nombreux Tunisiens exigent aujourd’hui sa mise hors-la loi et sa dissolution (ce qui explique la colère de la rue à l’égard du gouvernement d’union nationale), alors seul que le comité central du parti s’est dissout jeudi. De leur côté, plusieurs responsables politiques tentent de faire passer l’idée que ce parti n’est pas responsable des dépassements actuels. D’autres brandissent l’effet calamiteux de la dissolution du Baas irakien après l’invasion américaine de 2003.

Marginalisés, privés de ressources financières, les anciens du RCD pourraient être tentés de rejoindre le camp de l’ancien président Ben Ali qui n’a certainement pas dit son dernier mot. D’ores et déjà une piste se dégage. Plusieurs membres du RCD envisagent de créer leur propre formation arguant que l’ex-parti au pouvoir abritait plusieurs courants en son sein et qu’il était impossible de faire carrière dans l’administration ou dans les grandes entreprises publiques sans en être membre.

L’audience des partis politiques non-islamistes

On les appelle les «zéro-virgule» ou la «fausse opposition» en référence à leurs scores infinitésimaux lors des élections «pluralistes» organisées par le président Ben Ali. Il s’agit des formations politiques autorisées par le régime du président déchu et dont le rôle et l’influence étaient totalement insignifiants. Certaines d’entre elles ne servaient qu’à chanter les louanges de Ben Ali et à l’appeler à se représenter au scrutin de 2014! Dès lors, on se demande bien quel rôle ces partis fantômes peuvent jouer d’autant qu’ils font l’objet de moqueries incessantes au sein de la population. A l’inverse, il est difficile de savoir quelle est l’influence réelle des formations interdites par le régime tunisien.

Le rôle de l’armée

Le général Rachid Ammar, chef de l’Armée de terre, est-il le nouvel homme fort de la Tunisie? Plus important encore, va-t-il profiter d’une transition mal maîtrisée pour prendre le pouvoir? La question est dans la tête de plus d’un Tunisien depuis que l’on sait que c’est lui qui a précipité le départ de Ben Ali en refusant de tirer sur les manifestants et les émeutiers. Réputé proche des Américains, l’homme se serait fait le porte-voix de la grande muette tunisienne en signifiant il y a déjà un an à Ben Ali que la situation ne pouvait qu’empirer, et que les militaires supportaient de moins en moins l’omniprésence de la famille Trabelsi. «C’est un républicain. Les militaires tunisiens ne sont pas des putschistes», assure à Slate.fr un ancien officier de haut rang. Certes, mais la soudaine popularité des militaires, par contraste vis-à-vis de la haine éprouvée à l’égard des forces de police, ne peut qu’inquiéter ceux qui espèrent que l’armée rentrera dans ses casernes une fois l’ordre rétabli.

L’attitude des pays arabes

En affirmant haut et fort que Ben Ali est toujours le président légitime de la Tunisie (et qu’il mériterait d’être président à vie), Mouammar Kadhafi a montré que son régime s’inquiétait des conséquences de la révolution tunisienne. Il ne fait nul doute que le régime libyen sera un opposant farouche à toute démocratisation en Tunisie. Confronté à l’impatience d’au moins deux de ses fils qui rêvent de lui succéder, et à l’irritation croissante d’une population jeune et sans perspectives, le «Guide Suprême» redoute l’effet de contagion. Déjà, lors de l’éphémère printemps tunisien entre novembre 1987 et fin 1988, il avait renforcé le contrôle sécuritaire brutal sur la société libyenne.

Côté algérien, l’analyse est similaire même si certaines sources algériennes tentent d’accréditer la thèse qu’Alger a contribué à faire chuter Ben Ali. Il est évident que Bouteflika et ses proches vont méditer le sort de Ben Ali et de son clan. De même, plusieurs éditorialistes algériens espèrent que l’expérience tunisienne aura des répercussions sur la situation algérienne. Plusieurs jeunes se sont déjà immolés aux quatre coins du pays et la situation sociale est de nouveau très tendue.

Enfin, le silence de la télévision publique algérienne et les rares déclarations démontrent un trouble certain. La question est désormais posée: les décideurs algériens sont-ils disposés à accepter une expérience démocratique en Tunisie qui jetterait une lumière cruelle sur la manière dont ils gèrent leur pays? Ou, à l’inverse, vont-ils peser pour que l’ouverture annoncée soit limitée afin de ne pas donner d’idées frondeuses à la société algérienne? Et la question est identique pour l’Egypte où, là aussi, des personnes ont décidé de s’immoler par le feu.

La perspective de voir le président Moubarak briguer un nouveau mandat à l’automne prochain exacerbe déjà les tensions, et il suffirait d’une étincelle pour pousser les Egyptiens dans la rue. Dès lors, on comprend pourquoi la situation tunisienne a été au centre de toutes les discussions d’une réunion de la Ligue arabe à Charm el-Cheikh

Akram Belkaïd

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