Economie

La mauvaise gestion, pas la fatalité, mène les journaux à la faillite

Daniel Gross, mis à jour le 06.04.2009 à 12 h 34

Un distributeur du quotidien Los Angeles Times en faillite   Fred Prouser / Reuters

Un distributeur du quotidien Los Angeles Times en faillite Fred Prouser / Reuters

A chaque fois qu'un groupe de presse décide de fermer boutique ou dépose le bilan - comme l'a fait, la semaine dernière, Sun-Times Media, propriétaire du Chicago Sun-Times et de 58 autres journaux - les observateurs ne tardent pas à planter un autre clou dans le cercueil du papier et de l'encre. Dans le même temps pratiquement, le Kindle 2 faisait son apparition, apportant de l'eau au moulin de ceux qui soutiennent que la presse écrite papier est obsolète. Maintenant que les deux plus grands journaux (avec le Chicago Tribune) de la deuxième ville des Etats-Unis sont sous la protection de la loi américaine sur les faillites et que des journaux ont fermé à Denver et à Seattle, il n'est pas facile de contredire ceux qui affirment que la presse papier repose sur une gestion inefficace, un modèle commercial totalement inadapté, et qu'elle est sans grand avenir.

Certes, la presse papier a connu se sérieuses difficultés (voici une liste de quatre autres journaux qui ont fait faillite ces derniers mois). Mais les récents échecs de plusieurs groupes de presse ne suggèrent pas forcément une apocalypse. Presque tous les journaux américains ont enregistré une forte baisse de la pub et subissent des pertes. Pour autant, tous les groupes de presse du pays n'ont pas fait faillite. En fait, ces échecs nous en disent peut-être davantage sur un style de capitalisme que sur un secteur d'activité. Chacune des quatre entreprises qui ont échoué le doivent en grande partie aux agissements stupides (et dans un cas frauduleux) de leur direction.

Voyons un peu. Sun-Times Media est une société anciennement gérée par Conrad Black, un magnat de la presse condamné par la justice. Conrad Black et son affidé, l'éditeur David Radler, qui est passé aux aveux, avaient détourné des dizaines de millions de dollars sous forme de frais, laissant leur entreprise dans une bataille interminable contre la justice. Jeremy L. Halbreich, PDG par intérim de Sun-Times Media, a mis le dépôt de bilan sur le compte du «climat économique qui s'aggrave, couplé à l'assujettissement aux taxes considérables du fisc datant de l'ancienne direction».

Les activités des dirigeants des autres groupes de presse ayant fait faillite sont délictueuses seulement si on considère que la stupidité et l'imprudence en matière financière sont passibles de peine d'emprisonnement. Les journaux sont des entreprises cycliques dont les recettes connaissent une baisse séculaire en raison de la disparition des petites annonces et de l'essor d'Internet. Qui donc les couvre de tonnes de dettes au pire moment ? Ce sont les génies de la finance bien sûr!

En 2007, l'investisseur immobilier légendaire Sam Zell s'est dit que son talent pour la revente rapide, au moment opportun, des immeubles de bureaux faisait de lui un expert de la presse en difficulté. En décembre 2007, il a conclu le rachat pour 8,2 milliards de dollars (6 milliards d'euros) de Tribune Co., propriétaire du Los Angeles Times, du Chicago Tribune et des Cubs de Chicago [club de baseball]. Zell a apporté seulement 4% du prix d'achat - soit 315 millions de dollars - et a grosso modo emprunté le reste, laissant une dette totale de 13 milliards de dollars (9,6 milliards d'euros) à la société. Cette transaction est l'expression la plus pure de la mentalité de L'Argent stupide. Le seul espoir qui restait à Zell pour alléger la dette et pouvoir continuer à rembourser plus de 800 millions de dollars d'intérêts annuels était de revendre ses trophées qu'étaient les Cubs, les immeubles de bureaux et les journaux des grandes villes. Des actifs qui en soi ne rapportent pas beaucoup, mais dont l'achat nécessite de contracter des tonnes de crédits bon marché. Tribune Co. a déposé le bilan le 8 décembre 2008.

Deux des autres grands groupes de presse tombés en déconfiture ces derniers mois présentent des contextes similaires. En juin 2006, un groupe de sociétés s'apparentant à des fonds d'investissement ont acquis l'entreprise qui possède le Philadelphia Inquirer et le Philadelphia Daily News, en empruntant 450 millions de dollars (330 millions d'euros) sur les 562 millions de dollars (417 millions d'euros) de son prix d'achat. La société s'est placée sous la protection de la loi sur les faillites fin février, mais elle avait pris soin au préalable (en décembre) d'offrir à ses hauts dirigeants 650.000 dollars à titre de bonus. Parmi ceux qui ayant touché un bonus, il y avait Brian Tierney, l'ancien responsable des relations publiques qui avait conçu l'accord de rachat. Le Minneapolis Star Tribune, qui a fait faillite en janvier, est un autre groupe dont le naufrage a été causé par un fonds d'investissement. Il y a environ deux ans, Avista Capital Partners a racheté ce journal pour 530 millions de dollars (393 millions d'euros), grevant l'entreprise de plus de 400 millions de dollars (296 millions d'euros).

En d'autres termes, les faillites totales des groupes de presse sont, pour la plupart, imputables à des dirigeants inexpérimentés qui ont cru intelligent d'accumuler d'énormes dettes - alors que les recettes de ces sociétés s'amenuisaient même en période de croissance économique - pour créer de la valeur. Un dynamique du même genre s'opère dans d'autres secteurs. Plusieurs sociétés de fabrication de matelas ont fait (ou sont sur le point de faire) faillite. Et ce n'est pas seulement parce que les ventes chutent à cause de la crise économique ou parce que les matelas, dont la technologie est plus basique, sont supplantés par les futons futuristes. Comme l'a expliqué le Wall Street Journal (abonnement nécessaire), ces entreprises vont dans le mur parce que des fonds d'investissement les ont criblées de dettes insurmontables à des moments mal choisis.

Il est vrai que de nombreux journaux de moindre importance et pas gravement endettés sont aussi dans la tourmente. Mais beaucoup s'en sortent, en partie car, comme notre publication jumelle, le Washington Post, leur société mère intervient dans d'autres créneaux rentables. Ou que, comme le New York Times, leur société mère dispose de flexibilité financière et de la capacité à prendre des mesures radicales pour augmenter son capital. Il y aussi des journaux dont la société mère gère ses dépenses de manière agressive, à l'image du groupe Gannet.

Tous les journaux - l'ensemble de la presse papier - ont été sévèrement frappés par la crise actuelle. Tous font face à une crise existentielle et sont susceptibles de devoir envisager un jour la faillite. Hélas, les propriétaires de certains journaux les ont considérés comme des actifs que l'on peut vendre rapidement, racheter par endettement et revendre sous forme d'obligations à coupons détachés. Ceux-là ont déjà fait faillite.

Daniel Gross

Traduit par Micha Cziffra

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