Monde

Le Pen, Ramadan... Laissez-les parler!

Christopher Hitchens, mis à jour le 04.05.2009 à 17 h 17

Refuser de laisser entrer dans un pays des hommes politiques et des écrivains, même controversés, ce n'est rien d'autre que de la bonne vieille censure.

Tariq Ramadan  Alessandro Bianchi / Reuters

Tariq Ramadan Alessandro Bianchi / Reuters

Qui trouvera la meilleure excuse pour interdire à qui l'accès à son territoire? Ces dernières semaines, on dirait que plusieurs gouvernements se livrent à une sorte de compétition inavouée... Mi-mars, les autorités canadiennes ont annoncé qu'un député britannique, George Galloway, ne serait pas autorisé à s'exprimer, comme il l'avait prévu, à Toronto et Ottawa. Jason Kenney, le ministre de l'Immigration, a expliqué que cette interdiction de séjour au Canada était davantage liée aux actions du député qu'à ses paroles. Lors d'une récente visite à Gaza, George Galloway avait en effet appelé les forces armées égyptiennes à renverser le gouvernement du président Hosni Moubarak. Mais c'est le but annoncé de son voyage qui a poussé Jason Kenney à lui refuser l'accès au territoire : il a apporté de l'aide matérielle à des dirigeants du Hamas — il a ainsi «aidé une organisation terroriste illégale».

George Galloway a lui-même, dans le passé, demandé à ce que des politiciens étrangers soient interdits de séjour sur le sol britannique - Jean-Marie Le Pen par exemple, le chef du Front national français. Et on ne l'a pas beaucoup entendu protester, en février, quand le gouvernement britannique a expulsé, à son arrivée à l'aéroport d'Heathrow, Geert Wilders, un homme politique néerlandais dont le parti compte pourtant 9 sièges au Parlement. Wilders a réalisé et rendu accessible gratuitement sur Internet le court-métrage Fitna, un film qui montre des scènes de violence et de cruauté entrecoupées de quelques unes des injonctions les plus atroces du Coran. Il a comparé le livre sacré des musulmans à Mein Kampf. Dans ce contexte de regain d'intolérance, il a même demandé son interdiction. Et quand une petite radio musulmane néerlandaise lui a proposé de venir en débattre, il a refusé. Il avait cependant été invité par un Lord à venir montrer son film devant la chambre haute du Parlement britannique ; difficile de comprendre en quoi sa présence à Londres concernait la police, vu qu'il n'a jamais commis de violence, ni même d'incitation à la violence.

Mais cette expulsion à la hâte de Wilders — de toute évidence un geste d'apaisement du gouvernement de Gordon Brown envers la branche fondamentaliste musulmane, très active politiquement au Royaume-Uni — a eu une conséquence quasi inévitable: ce même gouvernement a dû revenir sur sa décision d'inviter des représentants du Hezbollah à Londres. L'objectif était de faire se rencontrer des porte-parole civils du parti libanais et des représentants de l'Etat ainsi que des universitaires pour discuter d'éventuels intérêts communs. Une invitation qui s'inscrivait dans le cadre de la récente décision du gouvernement britannique de renouer contact avec le Hezbollah à Beyrouth. A l'origine de cette décision : l'idée que l'on peut faire la distinction entre la branche parlementaire du Hezbollah et sa branche militaire. Vous pouvez penser que cette supposition est naïve, mais les Britanniques ont au moins le droit d'essayer. Toutefois, pour ne pas avoir l'air de faire du favoritisme, une interdiction en a amené une autre, et parce qu'ils ont refusé l'hospitalité à un Néerlandais, ils ont dû s'interdire de s'asseoir à la même table qu'un ou deux Libanais.

Geert Wilders est déjà venu aux Etats-Unis — il avait fait un discours devant la Conservative Political Action Conference (la conférence annuelle du mouvement conservateur américain). Mais si George Galloway a lui le droit d'aller et venir ici à sa guise, Washington ne risque pas de recevoir de sitôt des représentants du Hezbollah et du Hamas. (Pour Galloway, la situation pourrait toutefois changer suite à ces deux rapports bien informés qui l'accusent d'être associé au scandale du programme onusien «Pétrole contre nourriture».) En outre, il y a actuellement un débat pour déterminer si l'on peut prendre le risque de donner un boulot ou un visa à Tariq Ramadan, un écrivain musulman dont la «modération» supposée est vue par certains (moi compris) comme un alibi pour excuser des comportements extrémistes comme les attentats suicides ou les lapidations de femmes. Le cas Ramadan soulève deux questions distinctes. La première : devrait-on lui permettre d'enseigner dans un campus américain? La seconde: devrait-il être autorisé à entrer aux Etats-Unis? La réponse à cette seconde question semble assez évidente.

Ce qui est en jeu dans toutes ces affaires, ce n'est pas seulement le droit des personnes concernées de voyager et de balader avec eux leurs opinions. C'est aussi le droit de leurs audiences potentielles de décider elles-mêmes qui elles veulent écouter. En tant que journaliste, je peux aller voir des porte-parole du Hezbollah et rapporter leurs dires, mais pourquoi les lecteurs devraient-ils croire ce que je raconte? La Chambre des communes britannique laisse une place à quelqu'un d'aussi scandaleux que George Galloway; pourquoi les Canadiens n'auraient-ils pas le droit de se faire leur propre opinion sur lui? Si Geert Wilders est suffisamment convaincant pour se faire élire à La Haye, pourquoi penser que les Britanniques ont besoin d'être protégés contre ce qu'il a à dire?

Le Premier amendement dit implicitement que quand la liberté d'expression est protégée pour quelqu'un, elle l'est pour tous. Et ce principe doit s'appliquer surtout dans ces cas les plus pénibles, par exemple quand, à la fin des années 1970, l'Union américaine pour les libertés civiles a défendu le droit des nazis américains de défiler à Skokie, une commune de l'Illinois comptant une importante population juive. A cause de la "guerre contre la terreur" et de ces tensions entre le monde musulman et l'Occident, on a de plus en plus tendance à faire des exceptions aux principes du Premier amendement, soi-disant pour la sécurité ou pour éviter d'offenser quelqu'un. On devrait le savoir à force, la censure se nourrit toujours des mêmes vieilles excuses, même recuisinées. Et on le sait bien, quand on laisse passer une excuse, on légitime du même coup toutes les autres. Autoriser tous les orateurs à exprimer toutes les opinions peut paraître risqué, mais ce n'est rien comparé au risque de donner le pouvoir de censure à n'importe quel fonctionnaire.

Christopher Hitchens

Traduit de l'anglais par Aurélie Blondel

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