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Les femmes ont-elles évolué pour se protéger contre les viols?

Jesse Bering, mis à jour le 24.02.2011 à 10 h 30

Des études montrent qu'en phase d'ovulation, les femmes se défendraient mieux.

Un cours de self-défense à Denver en 2007. REUTERS/Rick Wilking

Un cours de self-défense à Denver en 2007. REUTERS/Rick Wilking

Mi-janvier, le psychologue évolutionnaire, Jesse Bering, a écrit un article pour Slate.com, où il présentait quatre manières dont les femmes avaient évolué pour se protéger des viols lorsqu’elles ovulaient.

Son article a déclenché de violentes critiques, au sein de Slate et sur des sites scientifiques notamment. Plusieurs journalistes de Double X, le site féminin de Slate, ont écrit une réponse à son article, et Jesse Bering a lui-même écrit une réponse à ces critiques.

Nous publions en même temps le premier article de Bering, une des réponses de Double X, la réponse aux réponses de Bering, ainsi qu’un article de Peggy Sastre sur le problème des féministes avec la psychologie évolutionnaire et enfin un article de Titiou Lecoq qui porte plus généralement sur les études scientifiques et «la femme».

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Femmes, approchez et tendez l'oreille, parce que ce gay –qui, il y a longtemps, très longtemps, feignait l'intérêt sexuel pour vos corps– s'apprête à braquer les projecteurs sur certaines vérités cachées de votre constitution naturelle. C'est loin d'être un système parfait, mais l'évolution vous a dotées de facultés extraordinaires, et quasiment surnaturelles, pour vous protéger des agressions sexuelles. Et de telles facultés se font tout particulièrement jour quand vous ovulez.

Même s'il peut évidemment prendre d'autres formes, le viol sera défini tout au long de cet article comme l'usage de la force, ou de la menace, pour aboutir à la pénétration pénio-vaginale d'une femme sans son consentement. Que les mâles humains aient évolué pour violer les femmes est, pour le dire gentiment, un sujet controversé. Les flammes de ce débat ont été notamment attisées par la publication, il y a une dizaine d'années, de l'ouvrage de Randy Thornhill et de Craig Palmer A Natural History of Rape [Le viol: comprendre les causes biologiques pour le surmonter], qui exposait les preuves de ce qui ressemble à des adaptations biologiques chez les mâles humains (et les mâles de nombreuses autres espèces) spécialisées pour contraindre par la force les femmes à la copulation. Ils y affirmaient que le viol était un comportement adaptatif dans certains contextes; par exemple, quand des partenaires consentantes ne sont pas disponibles. Plusieurs données montrent que les individus jugés coupables de viol ne sont pas attirants physiquement, du moins quand on demande à des femmes de les juger sur la base de leurs photos d'identité judiciaires.

Et le viol conjugal a plus de chances de se produire quand le mari découvre que sa femme le trompe (ou suspecte qu'elle le fasse), ce qui suggère là sa tentative de supplanter la semence d'un autre homme. (En fait, la forme distinctive, proche du champignon, du pénis humain, a été sélectionnée par l'évolution pour sa fonction spécialisée d'évacuation du sperme de concurrents, ce qui sous-entend que les femmes ont des relations sexuelles avec plusieurs partenaires, et en moins de 24 heures, depuis l'aube de l'humanité.) De plus, un psychologue de l'UCLA, Neil Malamuth, et ses collègues, ont découvert qu'un tiers des hommes admettent qu'ils pourraient s'aventurer dans un quelconque type de coercition sexuelle s'ils ont l'assurance de n'en subir aucune conséquence négative, et nombre d'entre eux avouent de tels fantasmes masturbatoires.

Thornhill et Palmer, Malamuth, et tous les nombreux autres chercheurs étudiant le viol à travers un prisme évolutionnaire, s'acharnent à préciser qu'«adaptatif» ne veut pas dire «justifiable», mais  juste mécaniquement viable. Cependant, ceux qui les suivent avec désinvolture ont toujours tendance à détecter de la misogynie dans ces recherches, alors qu'il n'y en a tout simplement aucune. Comme le psychologue de l'Université du Michigan et ses collègues l'écrivent dans un article de  2008 pour la Review of General Psychology [Revue de psychologie générale]:

«Aucune personne sensée ne dira que les scientifiques étudiant le cancer cherchent par là-même à promouvoir ou justifier le cancer. Et pourtant certaines personnes affirment que l'étude du viol d'un point de vue évolutionnaire justifie ou légitime le viol.»

Les femmes ont-elles évolué pour se protéger des hommes?

La malheureuse diabolisation de cet axe de recherche s'enracine dans le préjugé du déterminisme biologique (selon lequel les hommes sont programmés par leurs gènes pour violer et n'ont aucun libre-arbitre qui leur permettrait de faire autrement) et dans le préjugé naturaliste (pour qui, si le viol est naturel, alors il est acceptable). Autant de conceptions résolument fausses qui révèlent une profonde ignorance de la biologie évolutionnaire. Néanmoins, le but de ce qui reste de cet article n'est pas de rabâcher cette querelle idéologique décatie, mais de voir les choses d'un point de vue génétique féminin. Nous connaissons l'hypothèse selon laquelle les hommes auraient évolué pour agresser sexuellement les femmes. Les femmes ont-elles évolué pour se protéger des hommes?

S'il est discutable qu'un module de viol se cache dans le cerveau masculin, le caractère tristement fréquent du viol est indéniable. Une étude de 1992 montre qu'environ 13% des Américaines ont été violées; les chiffres réels sont certainement plus hauts au vu des nombreuses agressions sexuelles restant sans signalement. Et en dehors de ses ravages évidents, un viol compromet gravement et sans aucun doute les intérêts reproductifs d'une femme. Dire que des grossesses consécutives à des viols sont coûteuses en termes de succès génétique d'une femme est un énorme euphémisme. Non seulement de telles procréations sapent complètement le choix féminin du partenaire sexuel –et ainsi la qualité génétique de sa descendance–, mais les violeurs ne vont probablement pas rester dans les parages et aider à l'éducation des enfants, désavantageant ainsi ces derniers de manière significative. En deux mots, c'est un foutoir catastrophique, si l'on se place du point de vue des gènes de la mère.

Étant donnée l'énormité de ce problème adaptatif pour nos ancêtres féminines, il est plausible que les femelles humaines aient développé tout un ensemble de contre-adaptations leur évitant d'être violées, et que ces adaptations anti-viol s'activent spécifiquement pendant la période la plus fertile d'une femme, à savoir la phase pré-ovulatoire de son cycle reproductif. Ainsi, en gardant l'esquisse théorique qui précède à l'esprit, voici ma présentation d'une liste actualisée de quatre «mécanismes féminins phase-dépendants de prévention contre le viol», tous validés empiriquement. 

1/Sous la menace d'une agression sexuelle, les femmes en ovulation font preuve d'une augmentation mesurable de leur force physique

En 2002, des psychologues de l'université SUNY-Albany, Sandra Petralia et Gordon Gallup, ont demandé à 192 étudiantes de lire un texte dans lequel un personnage féminin se faisait suivre dans un parking par un étranger menaçant (qui se concluait par «Alors qu'elle ouvrait la portière de sa voiture, elle sentit sa main glacée sur son épaule...»), ou une histoire similaire où le personnage féminin, un jour d'été, était entouré d'individus joyeux (qui se terminait par: «Elle démarra sa voiture, alluma la radio, et quand qu'elle sortit du parking, tout le monde put profiter de la musique jaillissant des hauts-parleurs.»). Les chercheurs ont mesuré la poigne de chacune des participantes, avant et après lecture, et comparé les chiffres.

Petralia et Gallup savaient aussi, grâce à des tests urinaires d'ovulation, où les participantes se situaient dans leurs cycles reproductifs, et les chercheurs ont pu distinguer les femmes en phases menstruelle, folliculaire, ovulatoire et lutéale. Un cinquième groupe était composé de femmes prenant la pilule. Les résultats furent sans appel: seules les femmes en pleine ovulation ayant lu le scénario agressif manifestaient une augmentation de leur force manuelle. Les femmes en ovulation à qui on avait présenté l'histoire neutre, et les femmes non-ovulantes ayant lu le texte sur l'agression sexuelle ont manifesté une poigne similaire avant et après lecture. 

2/Les femmes en ovulation surestiment la probabilité qu'ont des inconnus d'être des violeurs

Ajoutez cela à la liste croissante des biais cognitifs adaptatifs –des déviations psychologiques orientant les individus vers des prises de décisions stratégiques. Ces conclusions viennent d'un compte-rendu de 2007, rédigé par Christine Garver-Apgar et ses collègues. «Quand les coûts d'une agression sexuelle sont les plus hauts, soutiennent les chercheurs, les femmes devraient modifier leurs appréciations en diminuant les faux-négatifs aux dépends d'une augmentation des faux-positifs. Ainsi, nous avons prédit que les femmes percevraient les hommes comme plus sexuellement coercitifs pendant leurs pics de fertilité qu'elles ne le feraient lors des phases non-fertiles de leurs cycles.»

Les chercheurs ont montré à 169 femmes ovulant normalement des interviews vidéos de plusieurs hommes, et leur ont demandé d'évaluer ces individus en fonction de plusieurs critères, incluant leurs tendances à l'agressivité sexuelle, à la gentillesse ou à la fidélité. Plus les femmes étaient fertiles, plus elles avaient de chances de décrire les hommes comme «sexuellement coercitifs». Les femmes en ovulation ne les voyaient pas comme moins affables, ou moins disposés à l'engagement –seulement plus inclinés à les violer.

3/Les femmes en ovulation jouent la prudence et évitent des situations où les risques d'êtres violées augmentent

Repousser les potentiels violeurs et cataloguer tous les éventuels maniaques sexuels semble épuisant –ne serait-il pas plus sensé d'éviter les lieux dangereux et les inconnus? C'est précisément ce que les femmes ont tendance à faire durant leur ovulation. Au moins deux études ont démontré que les femmes en plein pic de fertilité ont une probabilité moindre que les autres de s'être aventurées dans les précédentes 24 heures dans des activités à haut-risque comme marcher seule dans un parc ou une forêt, laisser un étranger entrer chez elle, ou garer sa voiture dans un endroit isolé.

Surtout, comme les chercheurs allemands Arndt Bröder et Natalia Hohmann l'ont montré, les femmes ovulantes ne sont pas moins actives en général –elles continuent à s'occuper en faisant les courses, en allant à l'église, ou en rendant visite à leurs amis, etc.– mais elles évitent de faire des choses qui les rendent sexuellement vulnérables.

4/Les femmes deviennent plus racistes quand elles ovulent

C'est du moins ce que font les Américaines blanches qui ovulent lorsqu'elles pensent à des Américains noirs. Cette sidérante conclusion, très politiquement incorrecte, vient d'une étude menée par Carlos Navarrete et ses collègues, de l'université d'État du Michigan. Des étudiantes blanches en premier cycle universitaire ont été soumise à l'évaluation de leurs préjugés racistes, via diverses variantes d'un test d'association implicite, consistant, dans un exercice d'association de mots, à jauger leur assimilation relative de certains stéréotypes.

Les femmes en pleine ovulation ont obtenu des scores particulièrement élevés quand il s'agissait d'avoir peur des hommes noirs (par rapport à des blancs), un fait que les auteurs interprètent comme reflétant une disposition évolutive visant à éviter ce qu'ils nomment «les hommes de l'exogroupe», qui «n'ont peut-être pas été soumis aux mêmes contrôles sociaux que les membres de l'endogroupe, et qui pourraient se révéler menaçants en cas de situations conflictuelles». Ici, la couleur de peau est un marqueur pratique de l'identité de groupe. (Les auteurs concèdent que les individus aux couleurs de peaux différentes sont entrés en contact les uns avec les autres depuis relativement peu de temps, à l'échelle de l'évolution, mais avancent que toute caractéristique physique permettant d'isoler un membre de l'exogroupe pousserait les femelles ovulantes à le considérer comme une sorte de «danger heuristique»).

Les stéréotypes définissant précisément ces individus extérieurs au groupe comme plus enclins à la violence pourraient aussi jouer un rôle, du moins dans la société américaine où la transmission culturelle s'unit à la biologie évolutionnaire pour promouvoir le racisme. Reste à voir si ces mêmes biais raciaux se retrouvent aussi chez les femmes ovulantes d'autres races: les femmes noires ont-elles plus peur des hommes blancs?

Je ne sais pas vous, mais moi je suis scotché, et convaincu, par une grande partie des raisonnements de cette science anti-viol. Et les chercheurs n'en sont qu'à leurs débuts. Vous avez ci-dessus un ensemble de vérités stupéfiantes qui, si une approche évolutionnaire n'avait pas, ce dernier quart de siècle, étudié les comportements sociaux complexes de manière aussi rigoureuse et ne l'avait pas appliqué à la sexualité humaine, serait passé complètement inaperçu –du moins auprès d'un gay, au sixième degré selon l'échelle de Kinsey, qui ne saurait pas quoi faire d'une femme en pleine ovulation, même si elle était livrée avec le mode d'emploi. 

Jesse Bering

Traduit par Peggy Sastre

Jesse Bering
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