Les versets de la Révolution
«Je suis un père comblé. Fier de mes enfants qui ont exaucé mes vœux. Un vœu cher, qui coûte très cher. Ils se sont immolés, électrocutés, ouverts les veines, lacérés. Ils sont morts, criblés de balles réelles, pour que je redresse mon échine courbée, pour que vive les pères humiliés.»
- Un manifestant à Tunis, le 20 janvier 2011. REUTERS/Finbarr O'Reilly -
Je suis aux anges. Je plane. Je kiffe. Vous êtes mes bulles de l’ivresse. Champagne.
Je suis un père comblé. Fier de mes enfants qui ont exaucé mes vœux. Un vœu cher, qui coûte très cher. Ils se sont immolés, électrocutés, ouverts les veines, lacérés. Ils sont morts, criblés de balles réelles, pour que je redresse mon échine courbée, pour que vive les pères humiliés. Ils se sont levés un matin décembriste et ils ont dit à leurs aînés: «Nous allons à la mort! On n’en veut plus de cette vie de chien que même les moins qu’un chien ne veulent point.» Ils ont défié, forcé le destin pour arracher au vol un vécu d’humain. Pour que soit Athawra, la Révolution.
Je suis un père compagnon de route de ces enfants de la balle qui ont terrassé l’hydre. Je ne les ai pas délaissés lorsqu’ils étaient orphelins. Je suis un père devant ses enfants comme un soldat qui salue son général. Ils ont réussi ce que je n’ai jamais osé imaginer. Ils ont accompli l’inouï. Ils ont touché dans leur vol la porte du trône.
Je suis un père en pleurs devant ces gamins qui ont toisé l’histoire. Je vivais la préhistoire politique, sociale et culturelle, la préhistoire noire et moyenâgeuse tout court, et eux m’ont fait pénétrer, resquiller dans l’histoire, l’histoire postmoderne. L’histoire de ceux qui se sont appropriés leur destinée, leur histoire. L’histoire des bâtisseurs, des conquérants, des citoyens du XXIe siècle, siècle de l’Internet, des téléphones mobiles, des paraboles, des consoles de jeux, du rap.
Le peuple des chababs [la jeunesse, en arabe], ces kids de Charlie Chaplin, moquent et rient Ubu roi comme un McMurphy. Il s’est réveillé un après-midi dans la vallée fertile des fainéants, sans le sou mais toujours debout.
Je ne vais pas le «rendormir» avec mes craintes, mes handicaps, mes peurs de quinquagénaire. Ce n’est pas que je suis devenu subitement courageux, mais parce que je suis fatigué d’être peureux. Mon peuple, le peuple de mes enfants est un marcheur. Ils marchent… Ils marchent sur les ronces de la vieillesse. Je ne sais pas où il va, où il me mène, mais je le suis, derrière, et j’approuve ses enjambées de colosse. Ils n’ont pas peur du large. Ils tiennent le cap. Ils sont déjà de l’autre côté de la palissade, là-haut sur la montagne noire, le Monténégro, qui cache dans ses entrailles une émeraude blanche, d’un blanc lumineux. Ils me hèlent: un peu plus d’effort père… tu verras la lumière de la liberté.
Mes mômes ont fait marcher des villes entières; Tala, Sidi Bouzid, Kasserine, Jendouba, Gafsa, Tataouine… Ils ont fait voler en éclat les mythes et les symboles du système de la peur: la Dakhilia, le ministère de l’Intérieur, Carthage, le palais du Rais, et le RCD, le parti-Etat. C’est lui le peuple des chababs, de la jeunesse qui a écrit l’épopée de Tunis, ville ouverte, un certain janvier 2011. Sur l’avenue Président Habib Bourguiba, la plus prestigieuse de Tunis, je vous voyais marcher, cogner, grogner comme un superbe félin. Un puma affamé, en manque de liberté.
Ô peuple tigré, que vous êtes beau et rusé, mes beaux et forts enfants. «Comment un pareil jet d’eau pourrait-il être tari? Comment la mort pourrait-elle abattre un lutteur si rusé?», blasphémait l’écrivain grec Nikos Kazantzakis.
Maintenant que le jour se lève, je viens te dire, Mohamed Bouazizi, mon enfant sans filiation, que je vais partir. Je baise ta main, je baise ton épaule droite, je baise ton épaule gauche, je baise ton front, je baise la terre de tes sœurs et frères, je m’accroupis et le psalmodie:
Ne vois-tu pas que Dieu pousse les nuages
Et les amoncelle en masse.
Et tu vois l’averse sortir de leurs flancs.
Il fait tomber du ciel ces montagnes de grêle.
Il frappe qui il veut, et garde qui il veut.
Peu s’en faut que l’éclair n’emporte les yeux.
Quel bon bout de chemin tu as parcouru. Que la paix t’accompagne Mohamed Bouazizi, la promesse et le promis. Fais que la chance soit dans tes pas! Ô géant!
Taoufik Ben Brik
Taoufik Ben Brik a déclaré le 20 janvier à SlateAfrique qu'il serait «le premier président de la Tunisie indépendante et révolutionnaire». Il est le deuxième candidat déclaré à la prochaine présidentielle tunisienne après Moncef Marzouki, médecin, opposant démocrate de longue date du régime de Ben Ali.
» Tous nos articles sur la Tunisie sont consultables ici
Mis à jour le 21/01/2011 à 6h35
















































On dit que le sang est chaud en Méditerranée (de l'influence du climat...) mais l'exaltation de cet article semble excessif et ne sert pas la cause que l'auteur prétend défendre.
Désolé de revenir à la raison...
La haine qui suinte de celui-ci est tout aussi effrayante que ce que vous écriviez précèdement.(Cf articles parus dans Slate)
Comment peut-on être heureux face à la mort? Je cite vos paroles: "Ils se sont immolés, électrocutés, ouverts les veines, lacérés. Ils sont morts, criblés de balles réelles, pour que je redresse mon échine courbée". Comment pouvez-vous être heureux face à du sang qui coule, face un corps calciné, face à un corps percé de balles?
Je souhaite de tout coeur, si vous atteignez la fonction suprême en Tunisie, que vous puissiez réfréner votre passion emplie d'esprit de vengeance et de sang, afin que le peuple tunisien puisse enfin vivre sous la douceur de la démocratie débarrassée de toute haine et de violence. Dans le cas contraire, j'ai bien peur que le peuple tunisien ne retrouve un nouveau dictateur à sa tête.
Cordialement.
N'est-ce pas le propre des dictateurs de se proclamer « père de la nation » ?