France

Van Ruymbeke, le juge boomerang

Bastien Bonnefous, mis à jour le 20.01.2011 à 3 h 31

Nicolas Sarkozy espérait avoir éliminé le célèbre juge d'instruction lors de l'affaire Clearstream. Mais Renaud Van Ruymbeke revient par la bande avec l'affaire Karachi.

Renaud Van Ruybeke en 1994. REUTERS

Renaud Van Ruybeke en 1994. REUTERS

Tout le monde connaît sa moustache so british, sa silhouette fine et son sourire qui n'en pense pas moins. A 58 ans, Renaud Van Ruymbeke est une légende de la magistrature française. L'incarnation du juge indépendant, rigoureux et tenace. Le symbole du «petit juge» face au Leviathan politico-financier. Le héraut de la lutte anti-corruption.

Fan de foot –du Stade rennais en particulier— et pianiste à ses heures, «RVR» a marqué son époque. Médiatisé malgré lui –pas la peine de chercher des infos ou des photos de lui ou de sa famille dans le presse people– il a épinglé à son tableau de chasse quelques-unes des plus grandes affaires pénales de ces dernières décennies. De son baptême du feu sanglant comme juge d'instruction avec l'affaire Boulin en 1979 jusqu'aux récents rebondissements de l'affaire présumée de corruption de Karachi, le CV n'a pas d'équivalent. Entre temps, ses lunettes larges ont également fouillé le financement occulte du PS (affaire Urba) ou de l'ancien Parti Républicain (affaire Longuet), en passant par l'affaire Elf, le meurtre de Caroline Dickinson en 1997 pour lequel il a ordonné la plus grande campagne de prélèvement ADN en France, ou le scandale Kerviel à la Société Générale.

Estimé par les avocats pour son respect de la procédure, admiré par beaucoup de magistrats –son Que sais-je? sur Le juge d'instruction fait toujours référence dix ans après parution– Renaud Van Ruymbeke s'est pourtant fait un ennemi de taille au cours de sa carrière quasi-parfaite: Nicolas Sarkozy. Dans un livre qui vient de paraître sur les rapports entre le chef de l'Etat et la justice —Le justicier: enquête sur un président au-dessus des lois aux Editions du Moment – la journaliste de l'Agence France-Presse, Dorothée Moisan, explique comment les relations entre les deux hommes se sont progressivement dégradées au fil des années.

Mauvaise rencontre

Tout aurait commencé par un rendez-vous manqué. En décembre 1999, tous les deux sont invités à Bordeaux par l'Ecole nationale de la magistrature pour plancher devant les élèves-magistrats sur le thème de «la justice et les affaires». A l'époque, Nicolas Sarkozy n'est plus que maire de Neuilly et traverse le désert après la présidentielle de 1995 et la bataille shakespearienne entre Jacques Chirac et Edouard Balladur. Renaud Van Ruymbeke, lui, est déjà un juge d'instruction incontournable, qui a signé trois ans plus tôt avec six autres magistrats européens «L'Appel de Genève» contre la corruption internationale et ses «trous noirs» que sont les paradis fiscaux. Entre les deux, le courant passe mal, selon Dorothée Moisan, et Nicolas Sarkozy repart vexé par la distance de «RVR» qui n'a montré aucune envie de copiner avec l'ancien ministre du Budget. Un froid qui aura son importance quelques années plus tard.

En 2003, débute l'affaire Clearstream. Jean-Louis Gergorin, n°2 d'EADS, récupère via le mathématicien Imad Lahoud des listings de comptes bancaires qui seraient placés dans la chambre de compensation luxembourgeoise. Fin avril 2004, Gergorin contacte en secret Renaud Van Ruymbeke, alors en poste au pôle financier du tribunal de Paris depuis quatre ans, en lui assurant que ces listings sont une des clés de l'affaire des frégates de Taïwan sur laquelle le juge se casse les dents. «RVR» accepte de rencontrer hors procédure le «corbeau» Gergorin. Il se fait remettre les listings dans lesquels apparaissent notamment quatre noms de responsables politiques français: Jean-Pierre Chevènement, Dominique Strauss-Kahn, Alain Madelin et deux étranges Paul de Nagy et Stéphane Bosca, alias Nicolas Sarkozy, de son vrai patronyme Nicolas Paul Stéphane Sarkozy de Nagy-Bosca.

Promotion bloquée

Rapidement, le juge lance une commission rogatoire internationale pour faire la lumière sur ses comptes. Au bout de quinze mois, il est le premier à établir que les listings sont des faux. Trop tard, le mal est fait. En janvier 2006, Nicolas Sarkozy, redevenu ministre de l'Intérieur, se constitue partie civile dans l'affaire de dénonciation calomnieuse. Il ne pardonne pas au juge sa rencontre secrète avec Gergorin et le soupçonne d'être complice de la tentative de déstabilisation contre lui.

Sous sa pression, le garde des Sceaux de l'époque, Pascal Clément, bloque la promotion prévue de Van Ryumbeke. Le juge devait en effet à l'époque quitter l'instruction et le pôle financier pour devenir président de chambre à la cour d'appel de Paris. Pis, la Chancellerie renvoie «RVR» devant le Conseil supérieur de la magistrature pour manquement à ses obligations, malgré le soutien au juge exprimé par les plus hauts magistrats français. A ce jour, le CSM n'a toujours pas rendu sa décision dans cette procédure. Résultat, Van Ruymbeke reste en place au pôle financier et ronge son frein, en instruisant notamment l'affaire Kerviel ou le volet français du scandale américain Madoff.

Nicolas Sarkozy pensait avoir définitivement écarté de sa route ce juge ardent, mais l'effet boomerang lui revient avec force à l'automne 2010. A cette époque, l'affaire Karachi commence à pourrir le mandat du chef de l'Etat. Son nom résonne de plus en plus dans cette affaire présumée de corruption économique franco-pakistanaise sur fond de terrorisme. Alors que le juge anti-terroriste Marc Trévidic reprend le volet criminel, Me Olivier Morice, avocat des familles françaises des ingénieurs français victimes d’un attentat à Karachi, porte plainte avec constitution de partie de civile pour «corruption passive, abus de biens sociaux, faux témoignage et entrave à la justice», accusant Edouard Balladur et Nicolas Sarkozy d'être «au cœur» de l'affaire.

Karachi, côté finances

Ce volet économique atterrit donc au pôle financier sur le bureau d'un juge d'instruction nommé... Renaud Van Ruymbeke. Qui multiplie aussitôt les auditions et s'oppose d'emblée à la volonté du parquet de Paris de rejeter d'éventuels faits de corruption ou d'abus de biens sociaux sous prétexte de prescription. Le litige sur ce point doit être tranché le 31 janvier par la cour d'appel de Paris. Surtout, il exhume un rapport jusqu'à présent tenu secret d'auditeurs du Conseil constitutionnel qui avaient refusé de valider les comptes de campagne d'Edouard Balladur lors de la présidentielle de 1995. Malgré la demande du juge, le président du Conseil, Jean-Louis Debré, refuse de communiquer l'ensemble des pièces, s'abritant derrière le secret du délibéré.

Dernier éclat en date de «RVR» dans cette affaire: il a déclaré recevable la constitution de partie civile de l'association de lutte contre la corruption, Anticor, contre l'avis du parquet et en se basant sur la récente jurisprudence de la Cour de cassation dans le contentieux des «biens mal acquis» africains en France.

Au début de l'année, Renaud Van Ruymbeke a été choisi comme parrain de la nouvelle promotion de l'école des avocats du Grand Ouest. Devant les élèves, le juge, qui a longtemps exercé à Caen puis à Rennes, a expliqué qu'«il ne faut jamais baisser les bras; malgré les échecs, et j'en ai connu, on ne s'arrête pas».

Bastien Bonnefous

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