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Les fous font-ils des rêves plus fous?

Brian Palmer, mis à jour le 21.01.2011 à 14 h 03

L'auteur de la fusillade de Tucson s'intéressait particulièrement à ses rêves. Est-ce pour autant un signe de «folie»?

Otherland 2 / Miguel Angel Pasalodos / License CC

Otherland 2 / Miguel Angel Pasalodos / License CC

Le tireur de l’Arizona, Jared Lee Loughner, était obsédé par le sens de ses rêves, a confié un de ses amis. Le jeune homme les écrivait chaque matin dans un carnet et essayait de les interpréter. Les personnes souffrant de troubles mentaux et/ou du comportement sont-elles particulièrement sujettes à des rêves complètement fous?

A priori, pas spécialement. Selon certains témoignages, pourtant, des «malades mentaux» rêvent de choses particulièrement bizarres. Ainsi, certains psychothérapeutes affirment pouvoir utiliser les rêves de leurs patients pour identifier une affection psychique, par exemple une psychose. Cependant, le peu de preuves qui existent sur ce sujet laissent penser que les rêves des malades mentaux n’ont rien de plus bizarres que ceux de n’importe quelle personne en bonne santé psychique. En 2008, une équipe de chercheurs italiens a recueilli des récits de rêves de 30 patients schizophrènes et de 30 personnes sans trouble mental. Ces rêves ont été notés par rapport à une «échelle de bizarrerie», sur la base du nombre d’éléments irréalistes ou improbables qu’ils contenaient. De façon générale, les rêves des schizophrènes comportaient des phénomènes tout aussi étranges que ceux des sujets «sains».

Le sens des rêves?

Mais les rêves ont-ils un sens? C’est l’une des grandes questions qui restent sans réponse... Si certains psychologues sont convaincus que l’analyse des rêves peut permettre de dévoiler les angoisses et émotions cachées, personne n’a réussi à le prouver scientifiquement. L’essentiel des preuves consistent en des récits individuels et en une constellation d’études dans le cadre desquelles des sujets se sont livrés à une interprétation de leurs rêves; ils affirment être davantage conscients de leur «moi» et mieux comprendre leur personnalité, s’astreindre plus facilement à suivre une thérapie et faire de moins en moins de rêves angoissants récurrents.

Les sceptiques rétorquent que rien de tout cela ne prouve que les rêves soient une fenêtre sur la psyché. Par ailleurs, bien qu’il existe une poignée de travaux dans lesquels des experts ont prédit avec exactitude les traits de personnalité d’un sujet à partir de descriptions de leurs rêves, on peut facilement remettre en cause leur rigueur. En effet, les sujets qui ont décrit leurs rêves ont très bien pu révéler certains aspects de leur personnalité au cours de cette démarche.

L’interprétation des rêves

Même les professionnels de l’analyse des rêves ne s’accordent pas sur une méthode commune. Aujourd’hui, on compte au minimum 12 grandes écoles de l’interprétation des rêves (PDF), lesquelles se divisent en deux grands groupes.

Il y a les psychanalystes qui se fondent sur les travaux de Freud et de Jung et estiment que les rêves sont le «contrepoint» de l’esprit conscient. Dans les rêves, expliquent-ils, l’esprit libère les inquiétudes, les émotions et les désirs qu’il s’empêche d’avoir dans la réalité. Le rôle du psy consiste à décoder les symboles et les images du rêve.

Les théoriciens de la continuité, qui se sont inspirés des enseignements d’Alfred Adler entre autres, considèrent quant à eux que les éléments oniriques sont souvent des représentations directes des objets/sujets analogues dans le monde réel. Si un patient raconte qu’il s’est battu avec son meilleur ami dans un rêve, un partisan de cette théorie pourra penser que ce patient en voulait à son ami dans la réalité. Tandis qu’un psychanalyste d’orientation freudienne cherchera à savoir ce que la figure de l’ami peut bien représenter.

En dépit de la multitude de théories sur les rêves, 74 % des psychologues cliniciens disent avoir très peu, voire pas du tout, recours à l’interprétation des rêves. C’est peut-être précisément parce que les théories sont trop nombreuses et qu’il est difficile d’y voir clair. Par ailleurs, c’est le patient et non le psy qui engage la conversation sur le rêve.

Il y a rêve et rêve

Bien souvent, les gens sont convaincus que leur rêve a du sens parce qu’ils confondent les rêves qu’ils font pendant le sommeil paradoxal (également dit «REM») – ce sont des rêves longs, riches en dialogues et qui regorgent généralement d’éléments très intrigants – avec la séquence d’images qui leur traverse l’esprit avant que celui-ci ne sombre petit à petit dans le sommeil ou, inversement, qu’il ne s’éveille. Il est essentiel de bien distinguer ces deux catégories car, durant certaines étapes du sommeil, on peut être animé par de simples pensées qui font tout bonnement partie de notre esprit conscient, parfaitement éveillé. Rien de très surprenant, donc, à ce qu’un assassin «envisage» de tuer quelqu’un alors qu’il s’endort. Mais rien ne prouve que les assassins, durant le sommeil paradoxal, rêvent plus souvent de meurtres.

Brian Palmer

Traduit par Micha Cziffra

L’Explication remercie Mark J. Blechner, auteur de The Dream Frontier, J. Allan Hobson, de la faculté de médecine de l'Université Harvard et Antonio Zadra de l’Université de Montréal.

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