France

La dérive «indigne» de la «dépendance»

Jean-Yves Nau, mis à jour le 26.01.2011 à 17 h 02

On ne pourra bientôt plus débattre des conditions de la fin de la vie humaine indépendamment de la «dépendance». Deux informations récentes en témoignent.

Un couple de personnes âgées avec leur chien, à Malte en décembre 2010. REUTERS/Darrin Zammit Lupi

Un couple de personnes âgées avec leur chien, à Malte en décembre 2010. REUTERS/Darrin Zammit Lupi

Le Sénat a, dans la nuit du 25 au 26 janvier, voté contre une proposition de loi visant à instaurer la pratique d’une «assistance médicalisée pour mourir». Au terme d’un débat qualifié d’«intense» par les observateurs une majorité de sénateurs (170 contre 142) a choisi de supprimer l'ensemble des articles du texte présenté par Jean-Pierre Godefroy (PS), Alain Fouché (UMP) et Guy Fischer (PCF). A la veille de ce vote, le Premier ministre François Fillon s'était déclaré personnellement opposé à la pratique de l'euthanasie, invitant de facto sa majorité au Sénat à voter contre la proposition de loi.

Initialement, l’article 1er de ce texte proposait que «toute personne capable majeure, en phase avancée ou terminale d'une affection accidentelle ou pathologique grave et incurable, lui infligeant une souffrance physique ou psychique qui ne peut être apaisée ou qu'elle juge insupportable, peut demander à bénéficier (...) d'une assistance médicalisée permettant, par un acte délibéré, une mort rapide et sans douleur». Ce texte avait été adopté le 18 janvier par 25 voix contre 19 et 2 abstentions par la commission des Affaires sociales du Sénat a, mardi 18 janvier, adopté une proposition de loi.

Lors du débat Xavier Bertrand, ministre de la santé a parlé «d'euthanasie», pratique qui «va à l'encontre de nos fondements juridiques». «Le mérite de ce texte est d'avoir attiré l'attention du gouvernement sur l'insuffisance des soins palliatifs en France», a pour sa part souligné le sénateur Alain Fouché co-auteur de cette proposition. Présent dans les tribunes du Sénat Jean-Luc Romero, président de l'Association pour le droit à mourir dans la dignité (ADMD), s'est quant à lui déclaré «optimiste pour la suite». «Je pense que François Fillon a fait la plus grande erreur de sa vie en mettant tous les moyens de l'Etat contre un vote de conscience des sénateurs», a estimé Jean-Luc Romero tout en dénonçant «la pression de l'Eglise».

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En 2008, à l’Assemblée nationale, la députée UMP Henriette Martinez et le socialiste Laurent Fabius avaient déjà conduit une offensive similaire sans toutefois parvenir à la mener à son terme.  Il s’agit là du dernier épisode en date de l’affrontement radical (qui dépasse de très loin les étiquettes politiques) entre les apôtres des soins palliatifs et les militants des fins de vie «médicalement assistées»; un affrontement au centre duquel figure le concept de «dignité» que l’on retrouve depuis peu associé à celui de «dépendance».

Le poids de la dépendance

Dans un récent article, Jean-Marie Pottier imaginait ici, à la veille du 31 décembre, ce que seraient les voeux élyséens destinés à tous les Français. Il faisait alors notamment dire à Nicolas Sarkozy:

«En 2011, il va nous falloir faire reculer le chômage et l’exclusion, réduire nos dépenses courantes pour nous permettre d’accroître nos dépenses d’avenir, relever le défi de la dépendance, qui sera dans les décennies à venir l’un des problèmes les plus douloureux auxquels nos familles seront confrontées

Une phrase déjà prononcée lors des vœux de 2010.  Simple et banal usage élyséen de la technique épidémique du «copier-coller»? Sans doute, mais pas seulement. Car le chef de l’Etat poursuivait son propos en soulevant, consciemment ou pas, une question éthique fondamentale concernant les conditions de fin de vie; une question qui, via la «dépendance», ne cessera de prendre de l’ampleur et qui porte sur les liens sulfureux entre la perte de l’autonomie d’une personne et ce qu’il en est alors de sa dignité.  

C’est ainsi que dans ses derniers vœux, Nicolas Sarkozy expliquait vouloir protéger ses concitoyens de la «dépendance», et ce au motif que «chacun à droit à sa dignité face aux souffrances du grand âge». Or c’est là un rapprochement sémantique et philosophique à très haut risque. Protéger de la dépendance pour prévenir une perte de dignité, et ce du fait des souffrances du grand âge? On aimerait savoir qui a poussé Nicolas Sarkozy à réaliser ce rapprochement; ou plus précisément on aimerait connaître la généalogie et les paternités de la rédaction d’une telle formule.

Les démographes annoncent aujourd’hui qu’un Français sur trois aura plus de 60 ans en 2050 et que plus de 15% de la population aura alors dépassé les 75 ans. Quel que soit, en 2050, l’âge moyen des départs à la retraite (et sans nullement désespérer des progrès de la médecine) qu’en en sera-t-il de la prise en charge de ces «seniors» vieillissants toujours plus nombreux qui vont progressivement perdre leur autonomie et devenir de ce fait de plus en plus «dépendants», coûtant de plus en plus à la collectivité?

Aujourd’hui environ vingt-deux milliards d’euros annuels sont consacrées à la prise en charge des personnes dépendantes. Ces dépenses concernent pour l’essentiel les plus de 85 ans. Elles sont principalement réparties entre le système d’assurance-maladie (60%) et les départements (20%) au travers de l’allocation personnalisée à l’autonomie (APAversée à 1,2 million de personnes. Il faut aussi compter avec les familles directement concernées par ces pertes d’autonomie: soit sept milliards d’euros annuels ou plus consacrés aux frais d’hébergement en établissements plus ou moins spécialisés, plus ou moins médicalisés. Des travaux prospectifs prévoient que ce budget ira en s’accroissant pour augmenter chaque année de dix milliards d’euros à compter de 2025.

Dès lors, que faire? En toute hypothèse –et selon les vœux présidentiels– le gouvernement assure que les premières mesures retenues seront inscrites dans le budget 2012 de la Sécurité sociale qui sera adopté à l’automne 2011. Après celle des retraites, le chef de l’Etat ne cache pas vouloir faire de la réforme de la prise en charge de la dépendance l’autre grand objectif «social» de son quinquennat. Au vu des choix techniques (et idéologiques) possibles et des enjeux en présence cette réforme devrait (en toute logique) être l’un des centres de gravité du débat politique national. Tel n’est malheureusement pas le cas, et ce en dépit des travaux approfondis que vient de mener, sur ce thème, une mission d’information parlementaire. Cette situation est d’autant plus dommageable qu’au-delà de ses aspects techniques et comptables, la prise en charge de la dépendance est sous-tendue par une autre problématique, de nature éthique, concernant rien moins que la dignité des personnes dépendantes.

Un rapprochement sémantique dangereux

Dans un récent petit ouvrage à haute valeur pédagogique cosigné par Luc Ferry et Axel Kahn, le philosophe (et ancien ministre de l'Education) analyse de manière pertinente ce rapprochement sémantique. Il le fait en abordant la thèse principale défendue par l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD); une thèse qui lui paraît «bien fragile, pour ne pas dire connotée de manière parfois insupportable».

Extraits. «Elle tient en effet que la dignité humaine est liée à l’autonomie, et que, dans l’extrême dépendance psychique et physique où peuvent parfois plonger l’extrême vieillesse et la maladie cette dignité peut se perdre. A cette étrange conviction on peut en opposer une autre, directement contraire, celle selon laquelle il est inacceptable d’établir quelque équivalence que ce soit entre “dépendance” et “indignité”: l’idée même qu’un être humain puisse “perdre sa dignité” parce qu’il serait faible, malade, vieux et par là même dans une situation d’extrême dépendance est même une idée intolérable sur le plan éthique, à la limite des plus funestes doctrines des années 1930…»

Certains ne manqueront pas de qualifier d’excessifs de tels propos qui rapprochent les théories (et les pratiques) eugénistes de la première partie du XXe siècle de la volonté contemporaine de «mourir dans la dignité». A l’inverse, on pourra soutenir qu’un tel rapprochement est un argument de poids pour trouver, au mieux et au plus vite, les moyens collectifs de lutter contre toutes les formes de dépendance; mais à la condition expresse de ne jamais associer la perte d’autonomie à la dignité et donc à l’indignité. Dans un autre et remarquable ouvrage intitulé La blessure et la force, le philosophe Philipe Barrier dit-il, ici, autre chose que Luc Ferry?  

Extraits. «La réduction définitive du malade à sa maladie n’est éventuellement vraie que dans les cas d’extrême souffrance ou vulnérabilité et de perte totale d’autonomie (…) Pour les soignants ou tous ceux qui les entourent, jamais le malade ne saurait être réduit à l’apparence de cette déréliction. C’est quand la tentation est la plus forte de le prendre pour une chose, parce qu’il est impuissant, qu’il est plus que jamais un être humain et l’exigence d’une liberté. Il est toujours infiniment plus que ce à quoi il est contraint.»

Résumons. «Chacun à droit à sa dignité face aux souffrances du grand âge», nous dit le chef de l’Etat. En écho, des sénateurs votent le texte d’une proposition de loi selon laquelle «toute personne capable majeure, en phase avancée ou terminale d'une affection accidentelle ou pathologique grave et incurable (…)  peut demander à bénéficier d'une assistance médicalisée permettant, par un acte délibéré, une mort rapide et sans douleur». Comment ne pas percevoir ici la perversité (et les conséquences potentielles) inhérente à ce nouveau droit qui, sur le fond,  assimile la dépendance à l’indignité?

Jean-Yves Nau

Article mis à jour le 26 janvier 2011 avec le vote au Sénat.

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