Le top 10 des dictateurs les mieux élus

Pour les chefs d'État autoritaires, rien de mieux qu'une élection «démocratique» pour asseoir leur légitimité. Voici les dix présidents les plus efficaces dans l'art de se faire élire sur des scores indiscutables.

Gurbanguly Berdimuhamedow à Ankara le 29 février 2012, REUTERS/Umit Bektas

- Gurbanguly Berdimuhamedow à Ankara le 29 février 2012, REUTERS/Umit Bektas -

De plus en plus de pays dans le monde organisent des élections au suffrage universel pour élire leur président. Mais derrière ce signe encourageant pour la diffusion de la démocratie se cachent des élections qui n’ont de démocratiques que le nom. Intimidation des opposants, médias contrôlés par le pouvoir, électeurs menacés, votes truqués, candidat unique: les régimes autoritaires rivalisent d’inventivité pour s’assurer des résultats électoraux qui asseyent leur légitimité. Voici notre Top 10 des dictateurs les mieux élus de la planète au 5 avril 2011. [La méthode du classement est détaillée en bas d’article]

Mise à jour du 15 février 2011 – A la suite de sa récente démission, l’ancien président égyptien Hosni Moubarak, qui avait été élu pour la dernière fois avec 88,6% des voix, cède sa 10e place au président ouzbek Islom Karimov.

Mise à jour du 5 avril 2011 - Le président kazakh Nazarbaïev a été réélu avec 95,5% des suffrages, ce qui le propulse à la 3e place du podium du classement (il était 6e).

Mise à jour du 6 mars 2012 - Le président turkmène Gurbanguly Berdimuhamedow réalise un impressionant bond de la huitième à la troisième place de notre classement avec sa réélection, grâce à son joli résultat de 97,14%.

10- Islam Karimov (Ouzbékistan), 88,1%

Réélu en 2007, il fait moins bien que son précédent score de 91,6% en 2000. Trois autres candidats alternatifs participaient au scrutin, mais ils ont tous soutenu implicitement la candidature de leur «rival» Karimov, qui est le seul président que le pays ait connu depuis l'indépendance en 1991. Dans leur rapport, les observateurs de l’OSCE présents lors du scrutin ont estimé que l’élection s’est déroulée «dans un environnement politique strictement contrôlé et n’a pas atteint beaucoup des critères d’élection démocratique» de l’OSCE.

La constitution du pays limite le nombre de mandats de président consécutifs à deux, mais personne n’a formellement contesté le fait que Karimov se soit représenté en 2007 alors qu’il terminait son deuxième mandat. Parmi les anomalies soulignées par l’OSCE, le fait que les meetings étaient tenus devant des audiences «présélectionnées», ou encore qu’un «nombre substantiel de signatures identiques ont été remarquées sur les registres de vote» dans les bureaux de vote visités par les observateurs de l’organisation.

9- Ilham Aliev (Azerbaïdjan), 88,7%

lham Aliev a été réélu sur un score de 88,73% en 2008, selon les résultats proclamés par la Commission électorale centrale au cours d’une élection jugée non démocratique par les observateurs de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Malgré des «progrès considérables» par rapport aux précédentes élections, le scrutin «n'a pas reflété les principes d'une élection véritablement pluraliste et démocratique» ont déclaré les observateurs. Aliev avait succédé en 2003 à son père Heydar, ex-responsable du KGB qui avait dirigé le pays jusqu'à sa mort, de 1993 à 2003. Les observateurs du Parlement européen ont souligné l’omniprésence du président sortant et de son père dans la vie publique et le parti pris des médias du pays. Le pays est un important producteur de gaz et de pétrole. La Russie a publiquement félicité Aliev pour sa réélection, et les États-Unis maintiennent de bonnes relations avec le régime.

8- Abdelaziz Bouteflika (Algérie), 90,2%

Le président algérien, doyen du Top 10 du haut de ses 73 ans, est sur une pente positive: il a été réélu dès le 1er tour, le 9 avril 2009, pour un troisième mandat avec plus de 90% des voix, contre seulement 85% en 2004. La participation, qui était le seul enjeu d’un scrutin boycotté par les ténors de l’opposition, a atteint 74,24%, également en progression par rapport à 2004. Sur les 57 recours reçus par le Conseil constitutionnel, 53 ont été déclarés irrecevables sur la forme, et les quatre qui ont été acceptés sur la forme ont été rejetés sur le fond car dépourvus de preuves.

Le Conseil a estimé que les conditions électorales «ont permis aux électeurs de choisir, en toute liberté, leur candidat habilité à conduire le destin du pays, attestent de la régularité du scrutin, de sa sincérité et de sa transparence». Pendant la campagne, Bouteflika a déclaré: «Votez contre nous, votez même avec un bulletin blanc, mais votez.» Selon l’opposition, des habitants des bidonvilles ont été menacés d’expulsion et les salariés de licenciement s’ils ne prouvaient pas qu’ils avaient voté.

7- Pierre Nkurunziza (Burundi), 91,6%

Pierre Kkurunziza, ancien prof de sport et ex-chef rebelle aujourd’hui à la tête du bien nommé Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces de défense de la démocratie (CNDD-FDD), a été réélu président en 2010 avec plus de 91% des voix, un score à première vue impressionnant mais qui devient faible quand on sait qu’il était le seul candidat. Les candidats de l’opposition s’étaient retirés pour protester contre les irrégularités du scrutin. L’observateur de l’Union européenne a déploré «l’absence d’une compétition multipartite» mais souligné que «malgré un contexte tendu et parfois violent, le peuple burundais a pu exercer son droit de vote». De nombreux opposants ont été arrêtés dans les semaines qui ont précédé le scrutin, où les explosions de grenades étaient fréquentes dans le pays.

6- Paul Kagame (Rwanda), 93%

Le président Paul Kagame, qui avait été élu avec 95% des voix en 2003, n’a obtenu que 93% pour sa réélection en 2010. Le groupe d’observation du Commonweatlh a estimé que l’élection s’est déroulée dans une atmosphère «pacifique» étant donné le passé récent extrêmement violent du pays, même s’il souligne que des limites existent sur la liberté d’association et de participation et que «le fait que les quatres candidats étaient issus de la coalition au pouvoir signifie qu’il y avait un manque de voix d’opposition critiques». Aucun des trois partis d’opposition n’a pu présenter de candidat aux élections.

5- Teodoro Obiang Nguema Mbasogo (Guinée Equatoriale), 95,4%

Au pouvoir depuis le coup d’Etat qui a renversé son oncle en 1979, Nguema a été élu pour la cinquième fois en 2009. Avant ce scrutin, il avait promis de faire mieux que lors de la présidentielle de 2002, où il avait récolté plus de 97% des suffrages. C’est raté. Nguema a dû se contenter d’un petit 95,4%. L’ONG Human Rights Watch qualifie Nguema de «dictateur déterminé à rester au pouvoir et à garder le contrôle de l’argent du pétrole», et estime que le gouvernement du pays «est un des plus corrompus et répressifs du monde».

Le journaliste Peter Maass, dans un article pour Slate.com, le qualifiait de «pire dictateur d’Afrique» en 2008. Nguema a promis (encore) lors de sa dernière cérémonie d’investiture, en présence de représentants officiels de la France, «la participation de toutes les forces politiques de la Nation dans la gestion de la chose politique, afin d'avoir un consensus» pouvant garantir «la paix, la stabilité et le développement économique». Le président, âgé de 68 ans, souffre d’un cancer de la prostate et de problèmes cardiaques, mais la Guinée Equatoriale, troisième producteur de pétrole de l’Afrique sub-saharienne, n’en a sans doute pas fini avec la famille Nguema. Le fils Teodorin, qui a un penchant pour tout ce qui brille et qui coûte (très) cher, devrait prendre la succession de son père.

4- Noursoultan Nazarbaïev (Kazakhstan), 95,5%

Le premier et seul président de l'histoire du Kazakhstan a été réélu le 3 avril 2011 avec 95,5% des voix, améliorant ainsi de presque cinq points son score de 2005, quand il avait recueilli  91,15% des suffrages. Le scrutin a été très critiqué par les observateurs de l'OSCE, qui ont noté de «sérieuses irrégularités» dont «des cas de bourrage d'urnes» et un «environnement restrictif» pour les médias.

Si 22 personnes avaient annoncé leur volonté de se présenter à l’élection, seuls trois autres candidats étaient en lice, dont un a déclaré avoir voté pour le président sortant. Quelques jours avant l’élection, un conseiller de Nazarbaïev avait annoncé que le président allait gagner avec… 95,5% des suffrages. Lors de la campagne de 2005, l'ancien ministre et principal opposant de Nazarbaïev, Zamanbek Nurkadilov, a été retrouvé mort à son domicile, gisant avec deux balles dans la poitrine et une dans la tête. La justice avait conclu à un suicide pour raisons familiales.

Mais Nazarbaïev est soutenu par la communauté internationale, qui applaudit la santé économique du Kazakhstan, encore un pays riche en ressources naturelles. Catherine Ashton, la chef de la diplomatie de l’Union européenne, a félicité «le peuple du Kazakhstan pour avoir exercé ses droits démocratiques à l'élection présidentielle». En 2010, dans une lettre où il lui souhaite bon anniversaire pour ses 70 ans, Nicolas Sarkozy vante «un des pays les plus développés de l’espace postsoviétique» et se réjouit de la prochaine visite de son «cher ami» Nazarbaïev, à qui il a décerné la grand-croix de la Légion d’honneur à Paris.

3- Gurbanguly Berdimuhamedow (Turkménistan), 89,2%

Berdimuhamedow a été élu après le décès en 2006 du premier président du pays, l’autoritaire Saparmyrat Nyýazow qui avait développé un omniprésent culte de la personnalité durant ses 20 ans au pouvoir. La dernière élection du pays datait de 1992, quand Nyyazow avait récolté 99,5% des voix avant d’être désigné président à vie en 1999. Berdimuhamedow a donc été élu en 2007 avec 89,2% des suffrages. Dans la province de Lebap, les autorités ont menacé la population, déclarant que ceux qui ne voteraient pas n'allaient pas recevoir leur ration mensuelle de farine. Il a amélioré son score lors de sa réélection en février 2012 avec 97,14% des suffrages et une participation de 96% face à sept candidats loyaux au régime, les partis d’opposition étant interdits. Chose rare, l’OSCE avait décidé qu’il ne sevrait à rien de déplacer des observateurs pour cette élection courue d’avance.

2- Bachar el-Assad (Syrie), 97,6%

Bachar el-Assad a été réélu en 2007 pour un second mandat de sept ans au cours d’un référendum boycotté par l’opposition, qui estimait que les Syriens devraient pouvoir choisir l’homme qui les gouverne. Plus de 11 millions de personnes ont voté pour le «oui», contre 19.653 pour le «non» et autour de 253.000 votes blancs, avec un taux de participation de 96%. Le ministre de l’Intérieur a déclaré lors de l’annonce des résultats: «Ce grand consensus montre la maturité politique de la Syrie et l’éclat de notre démocratie.»

Un avis pas vraiment partagé par un porte-parole du Département d’Etat américain de l’époque: «Je pense qu’il est assez difficile de dire qu’une élection est libre, juste et crédible quand il n’y a qu’un candidat, et que ce candidat reçoit 98% des votes. […] Je suis sûr que le président Assad se prélasse dans l’éclat de sa capacité à n’avoir battu aucun candidat et à continuer de sa mauvaise gestion de la Syrie.»

El-Assad est le plus régulier de nos dictateurs: il avait succédé à son père Hafez el-Assad à la mort de ce dernier en 2000 sur un score de 97,29%. Âgé de 45 ans, il est également un des plus jeunes.

1- Ismail Omar Guelleh (Djibouti), 100%

C’est le dictateur le mieux élu du monde, avec un score imbattable de 100% des suffrages lors de l'élection présidentielle du 8 avril 2005. Comme Bachar el-Assad, Guelleh a opté pour la méthode infaillible: il était le seul candidat à sa réélection. Les partis de l’opposition ont boycotté l’élection à la suite du refus du pouvoir de réformer le système électoral pour le rendre plus transparent, la décrivant comme «ridicule, truquée et en pacotille». Le candidat de l’opposition, Mohamed Daoud Chehem, ne s’est pas présenté parce qu’il manquait d’argent pour faire campagne. Guelleh n’est que le 2e président de l’histoire de Djibouti, ancienne colonie française, depuis l’indépendance du pays en 1977. Il avait lui aussi succédé à un membre de sa famille, son oncle Hassan Gouled Aptidon, en 1999 en remportant «seulement» 74% des voix. Mise à jour: Le parlement a récemment voté une réforme constitutionnelle pour permettre à Guelleh de se présenter une troisième fois en 2011 (la limite était fixée à 2 mandats jusque là).

Méthode

Certains régimes ne s'embarrassent pas de simulacres de démocratie. Il y a ceux comme le Maroc ou le Swaziland qui ont des rois. Dans d’autres pays c’est le parlement qui élit le Président, tandis que dans les pays communistes comme la Chine, la Corée du Nord, Cuba ou encore le Vietnam, c’est le parti qui se charge en petit comité de décider qui gouverne. Ces pays n'entrent pas dans ce classement. 

Les dirigeants qui ne sont pas à la tête de régimes autoritaires ne sont pas davantage inclus. Pour comparaison, l'ancien président français Jacques Chirac aurait fait bonne figure avec ses 82,21% au deuxième tour de 2002.

Les sources utilisées dans l’article sont insérées dans le texte sur les mots correspondants. Les résultats des élections sont les résultats officiels publiés par les autorités compétentes dans chaque pays, et vérifiées sur la base de données Election Guide mise à jour par l’International Foundation for Electoral Systems, une ONG qui promeut la stabilité démocratique à travers le monde.

 Grégoire Fleurot

Photos: Hosni Moubarak/World Economic Forum via Flickr CC License by; Ilham Aliev/Harald Dettenborn, Creative Commons Attribution 3.0 GermanyGurbangulyBerdimuhamedow/Wikimedia Commons; Abdelaziz Bouteflika/Ricardo Stuckert Creative Commons Attribution 2.5 Brazil; Noursoultan Nazarbaïev/Olaffpomona, Wikimedia Commons; Pierre Nkurunziza/World Economic Forum via Flickr CC License by; Paul Kagame/david_shankbone via Flickr CC License by; Teodoro Obiang Nguema Mbasogo/Rodrigues Pozzebom Creative Commons Attribution 2.5 Brazil; Bachar el-Assad/Ricardo Stuckert, Creative Commons Attribution 2.5 BrazilIsmail Omar Guelleh, Wikimedia Commons. 

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L'AUTEUR
Grégoire Fleurot est journaliste à Slate.fr, où il écrit notamment sur le sport, les questions de défense et de sécurité et la politique. Il s'occupe aussi de la rubrique «L'explication». Le suivre sur Google+. Ses articles
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Publié le 19/01/2011
Mis à jour le 06/03/2012 à 18h12
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